Hadzibegic : "Ma passion, c’est le vestiaire"
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La Fédération bosnienne de football (FFBH) a traversé des moments délicats mais se remet étape par étape dans le droit chemin. Au sein de la délégation qui s'est déplacée au Siège de la FIFA le 22 janvier 2013, un nom familier, celui de Faruk Hadzibegic. Celui qui fut le dernier capitaine de la Yougoslavie (65 sélections), tient désormais un rôle d’observateur à la Fédération.

Fin connaisseur de son pays, l'ancien défenseur central qui a évolué à Sarajevo (1976-1985), au Real Betis (1985-1987), Sochaux (1987-1994) et Toulouse (1994-1995) a accordé un entretien à FIFA.com dans lequel il évoque son nouveau rôle, ses - bons - souvenirs de joueurs et - mauvais - de la guerre en ex-Yougoslavie, ainsi que sa passion pour un métier d'entraîneur qu'il espère de nouveau exercer très vite.

Faruk, dites-nous quels sont les challenges que rencontre la Fédération de Bosnie?
Le défi est énorme. Nous sommes tous originaires de l’ex-Yougoslavie, où le football était parfaitement bien organisé. C’était comme une petite FIFA sur le territoire yougoslave. Tout était fait pour avoir une grande qualité de football. D’ailleurs cette qualité était reconnue à l’échelle mondiale. Aujourd’hui, la Bosnie doit aller chercher une marche très haute pour atteindre le niveau d’excellence de l’ex-Yougoslavie. Nous sommes sur le bon chemin, mais il y a encore beaucoup, beaucoup à faire…

On sent que la Bosnie-Herzégovine progresse d’année en année, que manque-t-il pour réussir à qualifier l’équipe pour un grand rendez-vous international ?
Du temps de la Yougoslavie, la Bosnie-Herzégovine était le réservoir principal de joueurs. Notre équipe actuelle est très bonne, je ne lui trouve pas beaucoup de défauts. Le souci, c’est que nous ne sommes pas assez nombreux, notre banc est un peu juste. Nous sommes arrivés plusieurs fois en barrages, mais notre Fédération n’a jamais vécu de grands événements. Nous manquons d’expérience pour gérer ces moments-là.

Vous avez vous-même été sélectionneur de la Bosnie-Herzégovine en 1999. Qu’en avez-vous retenu ?
Si j’avais eu le choix, je n’aurais pas accepté le poste. A ce moment-là j’étais en France, j’y étais bien. Mais la guerre était finie, cela a été ma manière de montrer ma solidarité avec mon peuple. J’étais contre cette guerre que je n’ai jamais comprise. Cela a été une expérience formidable. J’ai aimé être dans le feu de l’action, décider d’un peu tout. Mais avec l’expérience, je sais que je dois laisser les jeunes s’exprimer et jouer tranquillement. Safet Susic, qui est à la tête de la sélection, est une véritable légende au pays. Il fait un excellent travail, l’équipe est en bonne voie pour se qualifier pour le Brésil, il reste quelques matches importants mais nous n’avons jamais été aussi bien placés pour nous qualifier.

En ce qui vous concerne, vous avez passé 10 ans en équipe nationale comme joueur et vous avez vécu une Coupe du Monde de la FIFA en Italie en 1990. Quels souvenirs gardez-vous de cette riche carrière ?
Je ne garde que les souvenirs positifs de ma carrière de joueur. Je suis très fier. Quelqu’un m’a dit que j’ai joué 871 matches professionnels, sur 20 ans. J’ai joué la Coupe d’Europe, la Coupe du Monde, j’ai été champion de mon pays. Mais ce qui me rend le plus fier, c’est que j’ai été le dernier capitaine de l’équipe de Yougoslavie. J’ai été et je suis toujours Yougoslave. Je ne comprends pas comment une guerre a pu détruire ce pays et je n’arrive pas à pardonner à ceux qui ont fait ça. Mais j’ai aussi été celui qui a dit "non" en 1992 juste avant l’Euro. Je ne voulais plus jouer pour l’équipe de Yougoslavie. J’étais infiniment fier du maillot yougoslave, mais à cause de la guerre, j’ai dû refuser de jouer cet Euro. C’est une grande fierté. L’ironie de l’histoire veut que le Danemark ait été repêché pour ce tournoi et l’a gagné à la surprise générale.

Vous étiez à Sochaux au moment du conflit. Comment vit-on un tel cataclysme lorsqu’on est loin de chez soi ?
J’ai vécu cette guerre très mal. Les premiers soucis ont commencé quand j’étais encore à Séville. Des collègues ont commencé à me dire ‘tu as vu à la télévision, il y a des problèmes au pays’ et moi je répondais ‘mais non, ce n’est rien…’. Jusqu’au jour du déclenchement de la guerre, nous n’avons rien voulu voir des tensions, nous étions aveuglés. Nous étions tellement bien dans ce pays que nous ne pouvions pas croire que la guerre allait arriver. Et pourtant c’est arrivé. Même aujourd’hui j’ai encore du mal. J’ai une sorte de jalousie pour les pays qui n’ont pas eu de guerre et où le football a progressé alors que nous avons été relégués en troisième classe du football mondial. Ça me révolte. Pendant la guerre, il y avait cinq femmes, onze enfants, mes parents, mes beaux-parents à la maison, à Sochaux. Je dois tirer mon chapeau au club et à la ville de Sochaux. Ils ont été très sensibles à la situation, tout le monde a été bien accueilli, les enfants ont très vite pu entrer à l’école, nous n’étions pas mis au ban de la société du tout.

A votre arrivée en France, vous êtes restés sept ans à Sochaux, avec Mehmed Bazdarevic. Qu’est-ce qui vous a attiré dans cette aventure ?
C’est une histoire un peu étrange. Sochaux était connu en Yougoslavie comme étant la ville de Peugeot. Et puis il y avait une tradition de joueurs yougoslaves. Mais on ne connaissait pas la ville et la région. J’étais à Séville à ce moment-là, j’y étais bien, mais je voulais me rapprocher physiquement de mon pays. Je signe mon contrat avec le FC Sochaux et juste après le club est descendu en deuxième division. Ils ont eu la courtoisie de me proposer de déchirer le contrat, j’ai apprécié ce geste. J’ai demandé au sélectionneur de l’équipe nationale ce qu’il en pensait, il m’a fait comprendre que cela ne me nuirait pas, j’ai donc conservé mon contrat. Et j’y suis resté sept ans, j’ai connu la famille Peugeot, c’était extraordinaire. Quand on est arrivé à Sochaux depuis Séville, le choc a été plutôt fort… Quand nous sommes arrivés, j’ai emmené ma femme au restaurant pour dîner et elle se demandait pourquoi j’avais choisi un restaurant en dehors de la ville… Mais nous étions en plein centre ! Sochaux, à l’époque c’était peut-être 5 000 habitants. Les restaurants, à 22h00, sont fermés. A Séville, ils ouvraient à minuit (rires) !

Vous avez arrêté votre carrière de joueur en 1995 et vous avez immédiatement enchaîné sur le métier d'entraîneur. Comment s'est passée la transition, ou plutôt l'absence de transition ?
C’était naturel pour moi de continuer dans le football. A 39 ans, je ne me voyais pas recommencer de zéro dans un domaine différent. Sochaux a eu la gentillesse de me donner l’équipe tout de suite. Nous sommes remontés en première division dès ma première saison. Il a fallu que je repasse mes diplômes, je l’ai fait et maintenant j’ai ma licence UEFA. J’ai entraîné beaucoup d’équipes déjà et je n’ai que des bons souvenirs. Je suis un fanatique de football, dans un vestiaire ou sur le bord du terrain je suis comme un poisson dans l’eau. C’est presque impossible d’expliquer ce sentiment, il faut le vivre. C’est un peu comme l’amour d’une femme. Pourquoi on l’aime ? On lui trouve tout : elle est belle, intelligente, gentille. Peut-être que les autres ne la voient pas comme ça mais vous, si. Donc pour moi, entraîneur c’est le meilleur métier du monde. Ma passion, c’est le vestiaire.

Finalement, qu’est-ce qui vous a procuré le plus de plaisir : jouer ou entraîner ?
Ce sont deux métiers totalement différents, opposés même. Quand on est joueur, c’est simple : on est bon, on est sur le terrain, on n’est pas bon, on est sur le banc. La seule préoccupation, c’est de gagner le match. Après la rencontre, tu vas boire un verre avec les copains, tu voyages, tu joues contre les plus grands, tu es sur un nuage, on ne voit pas du tout ce qui se passe autour. L’entraîneur est de l’autre côté de la barrière. Il est dans la gestion humaine avec les joueurs, le staff, le Président, les instances du football, les supporters. Il faut préparer les séances, les matches, les compétitions. Ce n’est pas du tout le même plaisir. Le joueur est dans l’insouciance. Il ne peut pas comprendre pourquoi son entraîneur est de mauvaise humeur ou stressé. De fait, selon moi pour durer comme entraîneur, il faut être vraiment passionné.