Doreen est assise à l'ombre d'un manguier aux abords d'un terrain de football, vêtue d'un short bleu et d'un T-shirt Moving the Goalposts. Elle est entourée d'adolescentes affublées d'une grande variété "d'équipements sportifs" : shorts, jupes, T-shirts déchirés, chemises d'écolières ou encore étoffes colorées traditionnelles typiques de la côte kenyane.

Aucune d'elles ne possède de chaussures de football mais, après une séance complète d'entraînement à remuer la poussière de leurs pieds nus, elles sont prêtes à écouter les conseils de Doreen, leur éducatrice et conseillère de santé. Le sujet d'aujourd'hui est l'acquisition d'autonomie par les jeunes filles et Doreen décrit sa propre vie pour illustrer ses propos.

"Ma mère a quitté mon père alors qu'elle me donnait encore le sein et je ne l'ai jamais revue depuis", raconte-t-elle. "Mon père avait cinq femmes et ma mère était sa dernière, ils se sont disputés et elle est partie, me laissant dans les bras de ma belle-mère. Mon père est mort peu de temps après, alors j'ai passé les premières années de ma vie à changer constamment de foyer familial tout en tentant d'aller au bout de mon éducation. Sur les onze enfants qu'a eus mon père, nous sommes seulement trois à être parvenus à la fin de notre école secondaire."

Son histoire n'a rien d'inhabituel dans la région de Kilifi, une des plus pauvres et des plus conservatrices du Kenya où l'intérêt des filles passe presque toujours après celui des garçons. Moins de 20% des filles qui terminent leur éducation primaire réussissent à aller dans une école secondaire.

Leur santé et leur bien-être sont fortement affectés par les grossesses précoces, les avortements non médicalisés (illégaux au Kenya), les mariages précoces et un taux élevé d'infection au virus du sida. Et si les possibilités d'emploi sont généralement assez rares dans la région, elles le sont encore plus pour les filles. Nombre d'entre elles finissent par travailler comme employées domestiques à faible revenu, comme prostituées, comme marchandes ambulantes ou comme employées précaires sans sécurité.

J'ai passé les premières années de ma vie à changer constamment de foyer familial tout en tentant d'aller au bout de mon éducation. Sur les onze enfants qu'a eus mon père, nous sommes seulement trois à être parvenus à la fin de notre école secondaire. 
Doreen, à propos de son enfance

À ses débuts en 2001, Moving the Goalposts (MTG) était un tout petit projet de développement des filles par le football qui ne comptait que quatre équipes. Son objectif était d'aider les filles à acquérir une plus grande autonomie en les impliquant dans tous les aspects du projet. Aujourd'hui, huit ans plus tard, MTG compte 150 équipes réparties en 23 ligues, touchant ainsi plus de 3 000 filles.

Apprendre les uns des autres
De nombreuses questions d'ordre médical demandent d'être abordées dans la région, et MTG gère un programme sur la santé reproductive par lequel les filles s'instruisent mutuellement. C'est ce programme qui a initialement attiré Doreen vers l'organisation. Quand elle était à l'école secondaire, son équipe de football a reçu la visite d'éducatrices de MTG qui lui ont laissé une forte impression. Une fois ses études secondaires terminées, elle a monté sa propre équipe de football avec laquelle elle a pris part à la ligue de TMG, puis elle a ensuite eu la chance d'être formée comme éducatrice. "J'étais vraiment très intéressée par le programme de santé reproductive", déclare-t-elle.

"Dans notre communauté, c'est très difficile pour une fille d'obtenir des informations de sa mère - c'est normalement un tante ou une grand-mère qui enseigne ces choses-là mais beaucoup d'entre nous ne vivent plus avec leur famille." MTG est là pour pallier ce manque. "Personnellement, je n'avais pas de parents du tout, alors MTG m'a vraiment aidé à m'informer et maintenant j'informe les autres à mon tour." Les grandes qualités de Doreen comme éducatrice ont attiré l'attention de la responsable du programme, Margaret Belewa, et elle l'a donc convoquée pour un entretien d'embauche.

"Doreen est entrée avec assurance dans la salle d'entretien, elle a répondu aux questions avec une grande aisance et a tout de suite fait impression sur le jury", raconte Margaret. "Malgré son manque d'expérience, nous pouvions tous voir son potentiel et on lui a donc confié le poste. C'était une bonne décision car Doreen est aujourd'hui un membre à part entière du personnel de MTG."

L'organisation a permis à Doreen d'élargir ses horizons au-delà de ses espérances. Elle vient de passer deux mois au Nigeria où elle a beaucoup appris de Girl Power Initiative, une organisation non-gouvernementale qui vise à aider les jeunes filles et femmes à acquérir une autonomie. Et pour partager ses propres connaissances, Doreen sait exactement par où commencer.

"La première personne à qui je parlerai sera mon demi-frère. Il m'a dit un jour que je ne pourrais jamais devenir médecin. Il affirmait que seuls les hommes pouvaient exercer un travail aussi important, alors il m'a empêché de d'étudier les matières scientifiques à l'école. Mais j'ai quand même étudié la physique, la chimie et la biologie et j'ai réussi mes examens. Si je n'ai pas étudié la médecine, c'est seulement parce que je n'avais pas assez d'argent. Alors c'est à lui que je parlerai en premier parce qu'il faut qu'il connaisse la vérité sur les rôles de l'homme et de la femme dans la société."

La première personne à qui je parlerai sera mon demi-frère. Il m'a dit un jour que je ne pourrais jamais devenir médecin.
Doreen, sur sa réussite

 

Elle dispensera ensuite ses connaissances aux joueuses de son équipe. "Je parlerai aux filles parce qu'elles doivent connaître leurs droits et leurs responsabilités, et il faut qu'elle fasse la lumière sur les mythes et les idées fausses qui entourent ce sujet."

Doreen rêve toujours de suivre une formation pour devenir médecin mais, pour l'instant, son emploi au sein de MTG lui permet déjà d'aider sa famille. "MTG m'a permis d'être autonome. En tant qu'orpheline, j'ai toujours dû compter sur les autres - pour ma nourriture, mes vêtements, mes frais d'éducation - mais maintenant, c'est à mon tour de les aider. J'ai construit pour ma belle-mère une maison en terre avec un toit en makuti (feuille de palmier) et je lui ai acheté un matelas. Je donne aussi chaque mois à mes frères et sœurs de l'argent pour qu'ils puissent acheter de la nourriture pour leur famille respective."

Doreen est une des nombreuses jeunes femmes de MTG qui, grâce au soutien du mouvement Football for Hope, a pu prendre sa vie en main. Auparavant, l'inégalité entre les sexes aurait quasiment annihilé ses chances de devenir propriétaire et d'acquérir son indépendance. Aujourd'hui, en assurant un rôle de dirigeante, en organisant leurs propres activités et en travaillant avec des membres de la communauté pour leur enseigner les droits et responsabilités des filles, Doreen et ses amies ont un avenir bien plus radieux devant elles. "Je me suis inscrite à un cours sur le développement communautaire et j'envisage de m'inscrire à d'autres cours", ajoute-t-elle. "D'ici cinq ans, je veux m'acheter un terrain et y construire une maison. Si possible, j'en construirai aussi une autre pour ma belle-mère mais avec je l'abriterai cette fois-ci d'un toit en tôles."

Cet article est tiré du numéro de septembre de FIFA World, le nouveau magazine de la FIFA. Chaque mois, vous pouvez découvrir l'intégralité du magazine FIFA World du mois en cliquant sur le lien dans la colonne de droite.