Victor Musa, capitaine de la sélection sierra-léonaise, étaient sans doute le plus déçu de tous le 13 février lorsque son équipe s'est inclinée en demi-finale du Tournoi d'Afrique du Football pour amputés face aux Ghanéens. Ce jeune homme de 27 ans a perdu sa jambe gauche en 1999 lors de la guerre civile. Le football pour amputés lui a redonné goût en la vie et il avait fondé, comme ses coéquipiers, tous les espoirs dans cette épreuve.
Une fois l'émotion passée, Musa que ses coéquipiers surnomment Okocha car il ressemble au prodige nigérian, a accordé un entretien à FIFA.com dans lequel il revient sur le tournoi mais aussi sur sa vie actuelle et sur cette guerre qui lui a coûté une jambe. Fier d'avoir retrouvé le chemin des terrains de football, c'est un garçon pudique mais plein de rêves qui s'est confié.

FIFA.com : Victor, on a vu toute l'équipe en pleurs après la défaite en demi-finale contre les Ghanéens, c'était une émotion trop forte ?
Victor Musa : Nous étions très déçus de ne pas nous qualifier pour la finale, c'est un fait. Mais j'évite de trop regarder en arrière dans ma vie. Et en l'occurrence, le Ghana a certes gagné ce premier Tournoi Africain de football des Amputés, mais nous savons que nous ramènerons le trophée la prochaine fois. Libériens, Ghanéens ou qui que ce soit, nous battrons tout le monde !

Vous étiez les grands favoris car pionniers de ce sport en Afrique. Qu'est-ce qui vous a manqué ?
Peu de choses finalement. Nous pensions vraiment mériter ce penalty en demi-finale, qui aurait peut-être changé la physionomie de la rencontre. C'est pourquoi nous étions de mauvaise humeur après le match. Mais après, nos dirigeants nous ont rappelé que nous étions les hôtes d'un événement historique et qu'en tant que tel, nous devions bien nous comporter. J'ai donc parlé à mes joueurs pour leur dire qu'il ne fallait pas créer la confusion, qu'il fallait oublier, garder cela pour nous et repartir de l'avant. C'est ce que nous avons fait en remportant le match pour la troisième place (ndlr : 6:1 face à l'équipe B de Sierra Leone).

Quel bilan faites-vous de ce Tournoi ?
Nous n'avons pas la Coupe, mais nous avons le courage et la force. Et puis nous sommes fiers d'avoir accueilli pour la première fois cette Coupe d'Afrique des Amputés , fiers que le Liberia, le Nigeria et le Ghana aient répondu présents. Quelle que soit l'issue de la compétition, même si nous aurions aimé un autre résultat, nous l'acceptons car nous sommes avant tout heureux que l'épreuve ait eu lieu. Maintenant nous regardons vers l'avenir et la Turquie, où nous devrions nous rendre pour le Championnat du Monde en fin d'année.

Comment êtes-vous arrivé au Football pour amputés ?
J'ai débuté en 2001. J'étais dans le camp d'amputés d'Aberdeen Road à Freetown et un jour, Madame Dee (ndlr : Dee Malchow, pionnière du football pour amputés), une Américaine, est venue nous voir. Elle nous a expliqué le jeu et nous a montré une vidéo, nous a dit que ce sport existait aux Etats-Unis depuis 1985. Quand nous avons vu cela, nous avons immédiatement voulu créer une équipe et nous l'avons fait. Le football m'a sauvé. Je jouais déjà avant ma blessure à l'école, avec mes copains, souvent. Et je pensais ne jamais pouvoir rejoué. Et puis finalement j'ai pu et j'ai repris espoir dans la vie.

Et ensuite ?
En 2003, nous sommes allés en Angleterre pour un stage de quelques semaines. Nous avons appris les règles, nous avons joué contre plusieurs équipes. Quand nous sommes revenus, nous avons décidé de continuer l'aventure et nous avons commencé à nous entraîner à Aberdeen beach, près du camp pour amputés où nous vivions. Puis nous avons participé au Championnat du Monde au Brésil en 2005 et en Russie en 2006. Il était temps de développer le football pour amputés en Afrique et nous voulions donc accueillir ce premier Championnat d'Afrique. La FIFA nous a fait confiance et nous a donné des fonds pour y parvenir. C'est pourquoi nous essayons d'être dignes de cette confiance en nous comportant bien.

Pouvez-vous nous expliquer comment vous avez perdu votre jambe gauche...
Les rebelles m'ont tiré dessus pendant la guerre civile, en 1999. Je sortais de l'école chez moi, à Daru où je suis né, 200 miles à l'Est de Freetown. Je rentrais à la maison. Ils bloquaient la route, m'ont demandé de m'arrêter. Mais je n'ai pas voulu, j'ai commencé à courir. Ils ont tiré. Sans raison valable. Ma jambe était dans un sale état, j'ai été transporté à l'hôpital à Freetown. Ils ont dû m'amputer. Une fois soigné, je suis allé au camp des amputés d'Aberdeen, qui est maintenant le grand marché de Freetown. Là j'ai trouvé tous mes amis, ceux qui composent désormais l'équipe. Je n'ai plus de famille, ce sont eux, ma famille.

Et que faîtes-vous pour vivre ?
Je suis un technicien, je peux réparer un peu tout, un moteur, n'importe quoi. J'ai mon atelier, j'essaie de vivre de ça. J'habite toujours à Aberdeen, même si le camp n'existe plus. Car mes amis, mes compagnons d'infortune, sont là. Pour le moment je ne souhaite pas rentrer à Daru, même si rien ne vaut son chez-soi. Mais je ne veux pas abandonner mes collègues.

Quels sont vos souhaits pour le futur ?
J'espère juste que Dieu me protègera et fera tout ce qui est bon pour moi. S'il veut faire de moi un millionnaire, alors je serais heureux ! S'il veut me donner une jambe où même si simplement il me permet d'avoir une belle vie grâce au football, je serais ravi. En tous cas, je prie pour ça !