Fidèle au poste, Heather Cowan se tient le long de la ligne de touche. Nous sommes ici au bord du terrain détenu par la fédération du comté de Birmingham. A quelques centaines de mètres derrière elle, les voitures défilent sur l'autoroute de Londres. Des pylônes soutenant des lignes électriques se perdent dans le lointain. Dans ce décor typiquement urbain, beaucoup ne se seraient sans doute pas attendus à retrouver une jeune femme aussi enthousiaste et déterminée.

Voilà qui appelle donc quelques explications. Heather raconte : "Quand j'avais onze ans, je regardais les garçons de mon école jouer au football et j'étais jalouse. Moi aussi, je voulais m'amuser. Alors, un jour, je suis allée voir mon professeur et je lui ai demandé : je peux jouer ?"

A l'évocation de ces souvenirs, Heather fait la grimace. Son expression en dit plus long que tous les discours. Son air navré a quelque chose d'Oliver Twist.

"Le professeur m'a regardé et m'a répondu : 'd'accord, si tu trouves dix autres filles qui veulent bien jouer avec toi, vous pourrez faire comme les garçons'. Evidemment, il pensait que je n'y arriverais jamais. Et pourtant, avec mes copines, nous avons réussi ! Nous avons créé notre propre équipe. Après cela, le professeur était bien obligé de s'occuper de nous."

Heather nous entraîne derrière le but, non sans nous avoir demandé de bien faire attention à ne pas pénétrer sur l'aire de jeu. "C'est sacré !" Elle en revient ensuite à son histoire.

"Je crois que les enseignants s'imaginaient qu'après deux ou trois semaines, nous nous lasserions, mais cela n'a pas été le cas. Nous avons persévéré. En fait, nous avons vite progressé. Nous étions devenues tellement fortes que nous avions du mal à trouver des adversaires. Vous comprenez, il n'y avait pas tellement d'équipes féminines, à cette époque."

C'est là que le bât blesse. Aujourd'hui encore, les jeunes filles ont trop souvent du mal à se faire une place dans le monde du football.

D'un point de vue historique, cette situation est plutôt paradoxale. En effet, les femmes n'ont pas attendu le vingtième siècle pour taper dans le ballon. Des archéologues ont démontré que les femmes pratiquaient déjà une version archaïque du football en Chine pendant la dynastie Han, au deuxième siècle de notre ère.

Plus près de nous, les femmes ont également toujours manifesté un grand intérêt pour le football. Les archives montrent ainsi que la ville de Lothian, en Ecosse, organisait vers 1790 une compétition annuelle de football féminin. A l'époque victorienne, les instances dirigeantes du football avaient mis en place un certain nombre de règles destinées à réduire la violence sur les terrains. Cette décision a rendu la pratique du sport plus acceptable pour les femmes, qui, en dépit de leurs longues jupes, ont souvent excellé balle au pied.

La première équipe féminine fut officiellement fondée en Angleterre en 1894, par Nettie Honeyball, la bien nommée. Le club fut baptisé British Ladies Football Club. A l'époque, Nettie Honeyball avait annoncé au Daily Graphic : "J'ai fondé cette équipe... avec la ferme intention de prouver au monde que les femmes ne sont pas ces créatures "décoratives et insensées" que les hommes se plaisent à décrire !"

Le football féminin est donc né sous les meilleurs auspices. Les premières rencontres, notamment celles disputées à Goodison Park, ont rapidement attiré plusieurs milliers de spectateurs. Pourtant, le football féminin n'a jamais véritablement réussi à s'imposer au Royaume-Uni. En fait, la fédération a même interdit la pratique de ce sport aux femmes à partir de 1921. Selon les responsables de l'époque, il était "de mauvais goût" pour une femme de jouer au football. Les autorités écossaises n'allaient pas tarder à rendre un jugement similaire.

La première conséquence de ce diktat est que le football féminin britannique accuse aujourd'hui un sérieux retard. Mais, fort heureusement, d'importants progrès ont été réalisés ces dernières années.

Heather Cowan nous en dit plus long à ce sujet : "Je suis aujourd'hui responsable du développement du football féminin dans la région de Birmingham. Mon rôle consiste à encourager les jeunes filles à jouer au football et à créer de vrais centres de formation. Cela fait maintenant cinq ans que je travaille dans ce domaine et je constate avec plaisir que nous comptons désormais 140 000 licenciées. Et ce chiffre ne prend évidemment pas en considération les fillettes qui se contentent encore de taper dans le ballon.

Aujourd'hui, le football féminin devance tous les autres sports, que ce soit le netball, le tennis ou le hockey. Le football est devenu le sport numéro un pour toutes les femmes du Royaume-Uni !"

Le succès est donc au rendez-vous. Comme le souligne Heather, le football féminin "est sur la pente ascendante", grâce notamment au soutien de la fédération anglaise. Toutefois, la jeune femme n'ignore pas qu'il reste encore quelques obstacles à surmonter. "Nous devons mettre en place une vraie hiérarchie. Il faut également penser aux retransmissions télévisées, ainsi qu'à mettre en place un championnat professionnel. Lorsque j'achète un tabloïd, j'aimerais y trouver les dernières nouvelles du football féminin. A l'heure actuelle, nous sommes encore très loin des Etats-Unis. Pourquoi les Américaines ont-elles autant d'avance ? Peut-être parce qu'il y a moins de préjugés, là bas... On n'a pas le sentiment que le football est un sport d'hommes ou que ce n'est pas féminin de jouer au football."

La question de la féminité revient également fréquemment dans la bouche de Fiona Nicholls, professeur d'éducation physique dans une école voisine. "Les filles ont une approche très différente de celle des garçons. Elles n'ont pas les mêmes besoins. Il leur faut davantage de temps pour se changer ou pour se préparer. Certaines n'aiment pas transpirer ou ont peur de voir leur corps prendre du muscle. Pourtant, il n'y a aucune raison pour qu'elles ne puissent pas elles aussi s'amuser en jouant au football. Ce sport constitue une excellente occasion pour elles d'apprendre certaines règles, de pratiquer une activité physique ou encore de découvrir la vie en collectivité. Elles ont beaucoup à y gagner."

Fiona Nicholls sait de quoi elle parle. Il y a encore peu de temps, elle avait sous ses ordres une jeune joueuse pleine de talent : Laura Schmid, 17 ans, de Castle Bromwich, dans la région de Birmingham.

Tout en surveillant du coin de l'œil l'entraînement de ses protégées, Laura nous raconte son histoire : "Il y a quelques années, j'étais un peu paumée. Je séchais les cours, car l'école ne m'intéressait pas beaucoup. Par contre, j'adorais le football. J'avais joué avec les moins de 10 ans de mon école, puis avec les moins de 14 ans. Je crois que j'ai connu toutes les équipes possibles et imaginables", nous confie Laura tout en se retournant pour applaudir la superbe reprise de la tête de l'une de ses protégées.

"A cette époque, Fiona Nicholls est venue me trouver et m'a dit : Laura, si tu n'es pas plus sérieuse à l'école, tu ne feras plus partie de l'équipe. J'étais vraiment stupéfaite. Tout ce que je désirais, c'était jouer au football. Alors, je me suis mise à étudier avec un peu plus d'application. En quelques mois, j'ai réalisé des progrès extraordinaires ! J'ai compris à ce moment-là que si je mettais la même énergie à apprendre qu'à jouer au football, tout était possible. C'était vraiment fantastique. Alors, oui, je peux dire aujourd'hui que le football a changé ma vie. Et pas uniquement en m'apprenant à prendre mes adversaires à contre-pied !"

Toutefois, cette histoire ne répond pas à une question essentielle : le football féminin est-il aujourd'hui au niveau de son homologue masculin ? Certains en doutent. On dit même que, quels que soient les efforts qu'elles déploient, les femmes n'arriveront jamais à se hisser au niveau des hommes.

Pour obtenir un point de vue plus scientifique sur le sujet, il faut parcourir quelques kilomètres en direction de l'est. Jo Welford est chercheuse à l'Institut de la Jeunesse et du Sport (Institute of Youth Sport) et travaille à l'université de Loughborough. En menant une étude sur la participation des femmes dans le football, Jo a découvert que de tels préjugés sont justement l'une des principales raisons pour lesquelles les femmes hésitent à s'engager dans la pratique de ce sport. Trop de gens pensent encore que le football est réservé aux hommes. Selon eux, les femmes ont leur place... dans les tribunes. Ces idées se retrouvent dans les commentaires sarcastiques de certains professeurs à l'égard des jeunes filles ou encore dans la façon dont les garçons s'approprient les terrains. Jo estime donc que les femmes doivent surmonter beaucoup d'obstacles si elles souhaitent s'investir pleinement dans la pratique du football. Dans ces conditions, on peut penser que celles qui réussissent dans ce milieu surclassent les hommes.

"En tout état de cause, ajoute-t-elle, on ne peut pas dire que le football masculin soit "meilleur" que le football féminin. Ces deux sports sont différents. Les hommes sont plus puissants et jouent davantage sur leur physique. Les femmes préfèrent jouer au sol. En revanche, il existe dans le football féminin une certaine élégance que l'on retrouve rarement chez les hommes. On retrouve les mêmes spécificités dans le tennis, par exemple."

"Et puis, les femmes ne se laissent jamais tomber pour obtenir un coup franc !"

Voilà qui ferait certainement grand plaisir à Nettie Honeyball.