Les histoires sont les plus émouvantes.
Prenez Amar. Il y a plus de dix ans, il était gravement blessé. Sa jambe était infectée et sa famille ne pouvait pas payer les soins nécessaires pour sauver sa jambe. Il allait perdre un membre, pour l'équivalent d'un repas par jour.
Vijay, neuf ans, a été trouvé allongé dans la grande gare de Howrah où il dormait avec une lame de rasoir sous la langue pour se défendre en cas d'attaque. Mais la plupart du temps il se lacérait.
Quant à Abhik, il a été sévèrement brûlé lorsque sa moustiquaire a pris feu et que l'incendie a tué sa mère, allongée à côté de lui. Il traînait également dans la gare, sniffant de la colle et fumant de l'héroïne.
Et puis il y a Dinesh, seize ans qui a été recueilli à l'âge de sept ans. Il vivait dans la rue et a été violé pendant des années par des homosexuels pédophiles. Atteint de syphilis, son état était tellement critique qu'il a du s'asseoir sur un seau de permanganate de potassium pendant six semaines.
Tout cela à Calcutta évidemment, l'immense capitale majestueuse, agitée et grouillante du Bengale Occidental, rebaptisée Kolkata. La ville de Mère Theresa, avec ses mendiants et ses lépreux, surnommée la « Cité de la Joie ». Cette ville qui a poussé Winston Churchill à dire : « Je suis content d'avoir vu Calcutta, comme ça je n'ai plus besoin de revenir. »
Un cauchemar de pauvreté et de souffrance
Parmi la pauvreté et la souffrance qui règnent à Calcutta, il y a néanmoins des lueurs d'espoir, notamment Futurehope, une association caritative dédiée aux enfants sans abri et dirigée par un cinquantenaire anglais, Tim Grandage.
« Oncle Tim », comme il est surnommé par ses collègues et les enfants, passe son temps à sauver les enfants abandonnés et errants dans les rues sans merci de l'immense bidonville bengali. Dinesh, Vijay et Abhik ont ainsi tous trouvé refuge chez Futurehope et leurs histoires ont été dévoilées - mais leur identité reste cachée pour ne pas compromettre leurs chances pour l'avenir.
Mais Oncle Tim ne se contente pas de sauver et de nourrir les enfants. Il leur apprend à vivre, à s'instruire et à rire comme des gens normaux, pour mener une vie constructive. La réinsertion des enfants passe principalement par le sport, et notamment les sports collectifs comme le football.
Assis sur le balcon ensoleillé d'un foyer pour enfants Futurehope, Tim raconte son étonnante histoire.
« Je travaillais pour HSBC à Calcutta. J'étais jeune avec une licence en poche et je menais une vie sans but précis. Un jour, je regardais les gamins dans la rue. C'était pendant la mousson, les rues étaient inondées. L'eau boueuse arrivait jusqu'à la taille. Les types à la banque se plaignaient. Mais ces gamins nageaient dans l'eau de pluie : ils rigolaient, jouaient, se réjouissaient. Ça m'a vraiment ému, je ne sais pas trop pourquoi. »
Peu après, Tim est tombé sur un autre enfant de la rue gravement malade. Horrifié par son état, Tim a emmené le garçon chez un aimable médecin qui a aussitôt accepté de l'aider.
Abandonner sa carrière pour aider les enfants de la rue
Sans sa générosité, ce garçon serait mort. Tim et son ami médecin ont sauvé une vie. Cette expérience a rendu Grandage euphorique, une sensation impossible à éprouver avec des prêts d'entreprise. Quelques années après, il a quitté sa carrière dans la banque pour se consacrer à plein temps aux enfants de la rue de Calcutta.
Au début ce n'était pas facile. La banque de Tim, HSBC, était « incroyablement compréhensive et généreuse » ; elle finançait l'initiative de Tim et lui fournissait aussi beaucoup d'autres ressources. Mais la situation était très précaire. À un moment, Tim vivait avec 32 enfants dans son appartement trois pièces. Tout le monde dormait par terre, il a des photos pour le prouver.
Vingt ans après, l'association de Tim Grandage n'a plus rien à voir : acclamée dans monde entier pour son travail, Futurehope accueille au moins 200 enfants dans ses dortoirs tous les soirs. Les écoles Futurehope enseignent aux enfants l'art, les maths, la musique, l'anglais. Beaucoup d'enfants viennent même quotidiennement des bidonvilles pour suivre des cours, car c'est leur seul accès à l'éducation. « En Inde le nombre d'enfants illettrés est estimé à 100 millions », déclare Tim. « Rien qu'à Calcutta il y a 100 000 enfants sans abri. »
Le travail est colossal, mais les retombées spirituelles et émotionnelles sont considérables. Tim et ses collègues peuvent vraiment faire une différence, comme nous sommes sur le point de le découvrir lors de notre visite à Maidan, la grande place centrale au cœur de Calcutta.
Lorsque nous arrivons à Maidan, un groupe de footballeurs Futurehope est déjà sur place et tape dans le ballon. L'arbitre est un charmant adolescent qui a quelques problèmes mentaux, mais qu'importe. Plusieurs enfants ont connu un passé difficile, étant nés de prostituées adolescentes ou de jeunes femmes souffrant de troubles psychologiques ou toxicomanes depuis l'âge de six ans...
« Les gens nous méprisent, la police nous bat... »
On dirait une équipe de football ordinaire. Jagdeep est légèrement plus âgé que les autres enfants de Futurehope. Il nous explique l'avantage du football et des autres sports dans la vie des enfants : « Cela nous fait prendre conscience qu'on peut gagner. Quand on est sans abri, on est un perdant. Bien sûr on est libre et on n'a pas d'école ; c'est bien à huit ans, mais en grandissant tout le monde nous dédaigne. Les gens nous méprisent, la police nous bat. Mais quand on arrive à Futurehope, on intègre l'équipe de football... »
Jagdeep sourit : « Parfois on joue contre l'équipe de policiers et on gagne. Ça arrive régulièrement même. C'est génial, croyez-moi ! Ils apprennent à nous respecter et nous on apprend à se respecter les uns les autres. »
Alors que le chaud soleil hivernal se couche sur le grand Mémorial Victoria, Tim nous fait visiter la Cité de la Joie. Nous allons sur les bords du fleuve Hooghly, un affluent du Gange, où des milliers d'hommes se lavent dans une eau insalubre. Plus loin, des corps sont incinérés sur de grands bûchers. La mort n'est jamais loin à Calcutta.
Ensuite nous nous rendons à la grande gare ferroviaire de Howrah, là où tant d'enfants de Futurehope sont recueillis.
Couché sur la voie avec un tissu imbibé de colle sur le visage
Nous apercevons presque aussitôt un adolescent, couché sur la voie, avec un tissu vert imbibé de colle sur le visage. L'inhalation du solvant lui donne des spasmes.
Tim traverse la voie et l'approche. Pour Oncle Tim, il y a toujours un enfant de la rue à sauver. Et qui sait, peut-être qu'il s'agira d'une nouvelle recrue pour son équipe de football. Tim ne s'arrête jamais : il sait que s'il intervient au bon moment il peut transformer l'avenir de ces enfants.
Amar, le jeune homme qui nous reconduit au foyer est un bel exemple. Il est venu vers Tim avec sa jambe blessée. Tim et sa femme, infirmière, l'ont recueilli chez eux. L'épouse de Tim a changé son pansement tous les jours. Désormais Amar est heureux et en bonne santé et le mois prochain il part travailler au Kurdistan pour une grosse entreprise. Un tel dénouement aurait été inconcevable sans Futurehope. « Je ne sais pas ce que j'aurais fait sans Oncle Tim, je ne veux même pas y penser », déclare-t-il.
Amar est plus loquace au sujet du football et du rôle du sport à Futurehope. « Tim fait toujours jouer les enfants au football, garçon et filles. Souvent ils sont très doués parce qu'ils ont l'esprit de compétition. Mais ils doivent développer un esprit d'équipe et apprendre à coopérer. Ce n'est pas ce qu'on apprend quand on dort sous les quais de gare avec les rats. Le sport permet aussi de garder les enfants en forme et de les occuper, c'est une récompense pour leurs efforts. Cela peut vraiment sauver des vies. » Alors que nous arrivons au foyer pour enfants, Amar sourit l'air rêveur : « Vous savez, ce n'est pas pour rien que cette association s'appelle Futurehope. »

