Helena Matos, se souvient de son jeune fils, Thiago, montant se coucher en serrant fort contre lui un ballon de football. "Souvent, il l'avait toujours dans les mains le lendemain matin ! C'était comme son doudou. Il le tenait fort pour ne pas que ses frères s'en emparent." Malgré l'insistance de sa mère, qui l'encourageait à suivre une autre voie afin d'obtenir un bon emploi plus tard, Thiago lui rétorquait que seul le football l'intéressait. "C'était son rêve", poursuit la jeune maman, tout en haussant les épaules. "Et maintenant, je le comprends et je l'accepte."

Si Thiago réalise son rêve un jour, il le devra en grande partie à EPROCAD, un établissement où il fut élève depuis ses sept ans, et à maintenant 15 ans, il y est désormais apprenti instructeur. Et bien sûr, il suivra la lignée d'illustres footballeurs brésiliens, tous issus de milieux défavorisés.

Les Brésiliens sont les dieux du football. Leur équipe nationale, quintuple championne du monde, éblouit le monde entier : tantôt tranquilles et immobiles, les maillots jaunes peuvent à tout moment accélérer et se propulser vers l'avant grâce à des combinaisons époustouflantes, le tout avec une vitesse d'exécution prodigieuse. Tout amateur de football les admire, et c'est d'autant plus vrai dans leur propre pays.

Mais derrière cette gloire, le désespoir, la misère et la violence règnent en maitre sur les bidonvilles brésiliens. Le trafic de cocaïne fait rage dans les favelas, tout comme les fréquents échanges de coups de feu entre gangs et milices locales, composées généralement de policiers à la retraite ou de pompiers.

Ces gangs, armés jusqu'aux dents, n'hésitent pas à attaquer des casernes de police. En une journée de décembre 2006, 19 personnes furent tuées lors d'affrontements urbains, dont les passagers d'un bus en flammes. Les bains de sang s'enchainent : plus que de la criminalité, c'est presque une guerre civile.

Souvent accrocs à la drogue dès l'âge de 10 ans
Les enfants sont les principales victimes de cette situation, eux qui sont souvent accros à la drogue dès l'âge de 10 ans. Certains ressemblent à des vieillards ridés, alors qu'ils n'ont même pas encore 20 ans.

Malgré ce qui semble être une intarissable source de problèmes, quelques courageux refusent d'accepter la défaite. EPROCAD (Éducation Sportive pour Enfants et Adolescents), membre du désormais considérable mouvement streetfootball (soutenu par le programme "Football for Hope" de la FIFA), est l'une de ces organisations qui s'évertuent à sauver les jeunes de la rue.

EPROCAD est basée à Santana de Parneíba, une petite ville vallonnée ou règnent langueur et délabrement du fait des régulières averses tropicales qui s'y déversent. Les locaux d'EPROCAD n'ont rien de glamour : situés à la périphérie de la ville, au bout d'une longue rue dévastée, les mornes bâtisses bétonnées se détachent par leur laideur.

Mais cinq ou six jeunes tentent de jouer au football avec enthousiasme, malgré l'état du terrain et ses nombreuses flaques de boues qui piègent le ballon. Cet enthousiasme, cet engagement et cette vision de ces enfants heureux, c'est le fond de commerce d'EPROCAD.

En travaillant avec les écoles locales, l'organisation cherche à développer les aptitudes sportives, culturelles et surtout sociales des jeunes de Santana. Certains qui, comme Thiago, arrivent très jeunes, deviennent ensuite instructeurs, et pour beaucoup, EPROCAD devient comme une famille de substitution.

Daniel, par exemple, est arrivé ici à dix ans, et il en a aujourd'hui vingt. Il n'a pas connu grand-chose d'autre. On le retrouve sur un petit terrain de graviers, surveillant un groupe de jeunes filles et garçons qui jouent au football avec les yeux bandés...

"Je veux qu'ils écoutent et qu'il ressentent. Voir ne suffit pas..."
On peut se demander si cette pratique n'est pas un des secrets de formation pour produire les futurs Pelé et Kaka, mais Daniel n'est pas de cet avis : "C'est une sorte de thérapie. Ici au Brésil, les gens disent qu'il n'y a pas de préjugés dans la société. Mais c'est complètement faux. On est xénophobe et homophobe. Pour y remédier, il faut passer par le jeu. Quand je leur bande les yeux, je veux qu'ils écoutent et qu'ils ressentent. Voir ne suffit pas. Comme ça, ils réalisent que même un aveugle peut travailler et jouer. "

Il se tourne ensuite vers les enfants et leur demande se s'arrêter de jouer : ils obéissent humblement, retirant leurs bandeaux plein de sueur. Il s'explique : "Certains trichaient en regardant sous leur bandeaux afin de repérer le ballon. C'est irrespectueux vis-à-vis de ceux qui respectent les règles. Et leur apprendre ces règles de société, c'est le véritable objectif." En d'autres termes, le respect, la coopération et l'équité priment sur la victoire.

À EPROCAD, le football n'est qu'un moyen et non pas une fin. Il en est de même de la musique et de la danse que Daniel enseigne également aux enfants. Derrière EPROCAD, un objectif simple : approcher et éduquer "l'enfant en entier". L'organisation affirme que près de 5 000 écoliers du voisinage ont bénéficié de son influence positive.

Ironie du sort, le concept original d'EPROCAD n'était pas vraiment caritatif, mais plutôt élitiste. En 1983, quand José Massias da Silva et un homme d'affaire local lancèrent le projet EPROPAR, l'idée était de dénicher des enfants défavorisés ayant des prédispositions athlétiques pour en faire des futures stars des sports olympiques comme le volleyball, le basketball et l'athlétisme, en plus du football. Le concept évolua en 1994, avec la fondation d'EPROCAD.

"Il y avait tellement d'enfants qui avaient besoin de notre aide..."
Da Silva, désormais membre du conseil d'administration, explique pourquoi il semblait nécessaire d'élargir la sélection, plutôt que de fabriquer des Wayne Rooney et autres Magic Johnson. "Il y avait tellement d'enfants qui avaient besoin de notre aide d'une façon plus générale. Des enfants en danger. Des enfants qui avaient commis des délits mineurs. Et pas uniquement des potentiels avant-centres pour Milan ou Arsenal."

Il marque une pause, avant de reprendre en soupirant. "Cette institution ne suffit pas. On ne peut pas s'occuper de tous les enfants de la municipalité." Il évoque ensuite l'avenir d'EPROCAD. "J'aimerais surtout que l'on s'agrandisse ! Que l'on puisse changer ne serait-ce qu'un peu la situation actuelle des enfants au Brésil. C'est mon combat de tous les jours"

Pourtant, il ne serait pas non plus désagréable de découvrir une future star du football. Les membres de l'association pensent l'avoir trouvé en la personne de Thiago. Maria Camargo, nous avoue que ce brillant petit gars occupera toujours une place spéciale dans son cœur. Son sourire radieux nous le confirme. "Je l'ai connu quand il était haut comme trois pommes, il était d'ailleurs assez mal-élevé ! Il a grandi à la fois physiquement et émotionnellement. Il a tellement appris."

Thiago était un gamin insouciant à son arrivée, et il est désormais l'un des meilleurs représentants d'EPROCAD. Tout l'intéresse, même si le football reste sa vraie passion. Malgré son jeune âge, il bénéficia d'une autorisation spéciale pour participer aux récents Championnats de la Jeunesse Sud-Américaine, où selon, Maria, il se serait bien débrouillé.

Nous sommes allés demander à Thiago lui-même quels étaient ses rêves pour l'avenir. L'adolescent, timide et poli, ne semble à première vue pas très sûr de lui, regardant tout autour de lui comme l'enfant de cinq ans qu'il fut autrefois, qui cherchait le réconfort dans un ballon de football.

Finalement, il se lance: "Tout le monde sait que je veux devenir footballeur. Mais je ne sais pas si ça marchera. Je l'espère en tout cas. Je me battrai pour ça et j'ai encore du temps devant moi." Cet endroit, ajoute-t-il, a changé sa vie. Il a passé la moitié de sa jeune existence ici. Il apprend comment gérer la relation avec autrui : "J'apprends à respecter les gens, à partager. Simplement le respect."

Quand on lui demande quel est son joueur préféré, il prend tout à coup l'air rêveur : "Robinho. Je ne trouve pas de mots. À chaque fois que je le vois à la télé, je m'imagine non pas à sa place mais à ses côtés sur le terrain. Je ne saurais pas l'expliquer. Il est..." Sa voix faiblit pour ne laisser apparaitre qu'un sourire béat. Puis, il retourne sur le terrain en trottinant. Avec dans les bras un ballon de football qu'il ne laisserait tomber pour rien au monde.