La signification du terme "derby" pour définir une rivalité entre deux clubs n'est pas toujours très objective. En d'autres termes, il n'est pas nécessaire que deux équipes d'une même ville ou d'une même région soient les meilleures pour qu'il existe néanmoins entre elles quelque chose de réellement historique.

Prenons Budapest, par exemple. Vous vous trouvez dans le 19ème arrondissement, devant le stade József Bozsik, antre du Honvéd FC. Il est situé rue Ferenc Puskás. Marchez jusqu'au bout de celle-ci, en direction de l'ouest, continuez pendant un peu plus de cinq kilomètres, pratiquement en ligne droite, et vous arriverez au deuxième point crucial de cette histoire : le stade Flórián Albert, où Ferencváros dispute ses matches.

Les trois noms ci-dessus immortalisent à eux seuls trois des plus grands joueurs du football hongrois et, à travers eux, une rivalité qui n'oppose pourtant pas les deux clubs les plus titrés du pays. Dans ce classement en effet, entre Ferencváros, qui a remporté le plus grand nombre de championnats de Hongrie, et Honvéd, s'intercalent MTK et Újpest, deux autres formations de Budapest. Mais il se trouve que cette rivalité s'est développée dans ce qui se révélera être la période la plus glorieuse du football hongrois, à une époque devenue classique.

Les origines
Durant les premières décennies d'existence du championnat hongrois après sa fondation en 1901, la suprématie est exercée par Ferencváros, MTK et Újpest, qui à eux trois ont remporté 41 des 47 premières éditions de l'épreuve jusqu'en 1949, le championnat étant suspendu deux années en raison de la Première Guerre mondiale.

Et pourquoi parlons-nous de 1949 ? Parce que cette année-là, l'État hongrois adopte le communisme et que, dans la foulée, les institutions publiques prennent le contrôle de différents clubs de football. Ainsi, Kispest devient l'équipe de l'armée magyare, Honvédség en hongrois, et le club est renommé "Honvéd". L'année suivante, l'équipe - renforcée - deviendra célèbre dans le monde entier. Ferenc Puskás et József Bozsik, qui évoluaient déjà à Kispest, sont rejoints par des joueurs comme Sándor Kócsis et Zoltan Czibor, ex-pensionnaires de Ferencváros, avec comme entraîneur ni plus ni moins que Gusztáv Sebes, le sélectionneur hongrois.

Du jour au lendemain pour ainsi dire, un club qui n'avait jamais remporté son championnat national devient l'une des meilleures équipes de clubs de l'histoire à ce jour. Dans le même temps Ferencváros, qui jusque-là avait comme rival historique Újpest, compte un nouvel adversaire dans la lutte pour l'hégémonie sur le football magyar.

Quelques chiffres
La première époque dorée de Honvéd dure six ans, une période de pénurie pour le Fradi, comme on appelait Ferencváros, qui n'est pas accoutumé à voir son hégémonie contestée par Kispest. En 1947/48 et 1948/49, Ferencváros avait en effet remporté les quatre duels entre les deux équipes. Ensuite, entre 1949/50 et 1956, les deux rivaux croisent le fer à 15 reprises, avec un bilan de 11 victoires pour Honvéd et quatre nuls. Au cours de cette période, les joueurs dirigés par Gusztáv Sebes inscrivent 53 buts et en encaissent seulement 17, avec comme plus gros score un succès 9:1 en 1952. Honvéd est champion de Hongrie en 1949/50, 1950, 1952, 1954 et 1955. Vainqueur du championnat en 1949, Ferencváros devra ensuite patienter pendant 14 ans, jusqu'en 1963, pour être de nouveau champion de Hongrie, sous la houlette de sa grande idole Flórián Albert.

Anecdotes et petites phrases
Tout comme nous avons posé la question "pourquoi 1949 ?", il faut essayer de comprendre pourquoi la domination de Honvéd s'est arrêtée en 1956. De nouveau, la réponse réside dans la politique. Cette année-là, la Révolution hongroise éclate, une révolte contre le gouvernement communiste imposé par l'Union soviétique. Au moment où les événements débutent en Hongrie, Honvéd se trouve en Espagne pour y affronter l'Athletic Bilbao dans le cadre de la deuxième édition de la Coupe d'Europe, ancêtre de la Ligue des champions de l'UEFA. Après avoir perdu 3:2 au match aller, les joueurs décident de ne pas rentrer en Hongrie, où les troupes soviétiques luttent contre le soulèvement, et de disputer la rencontre retour à Bruxelles.

Éliminée après un nul 3:3, l'équipe se décompose : certains joueurs retournent au pays, d'autres s'exilent et partent à la recherche d'un nouveau club. Puskás atterrit au Real Madrid, Kocsis au Young Fellows Zurich et Czibor à l'AS Rome. L'édition 1956 du championnat de Hongrie est suspendue et l'année suivante, Honvéd est au bord de la relégation. Le club sera de nouveau champion de son pays 25 ans plus tard, en 1980. Cette année-là, un nouveau cycle glorieux débute pour Honvéd, qui remportera huit nouveaux titres jusqu'au plus récent, en 1993, en bonne partie grâce aux buts marqués par l'attaquant Lájos Détari.

Du côté de Ferencváros, l'agitation politique a été moins déterminante, même si le club résidant dans le neuvième arrondissement a lui aussi été renommé : EDOSZ, du nom du syndicat des travailleurs auquel il s'associe entre 1949 et 1950, avant de devenir en 1951 Kinizsi, en hommage au général magyar du XVème siècle Pál Kinizsi. Cette dénomination restera en vigueur jusqu'à la fatidique année 1956.

Malgré la grande instabilité de l'époque, les Aigles verts parviennent à suivre un chemin plus rectiligne que leur grand rival. Pendant les années 1960, l'équipe est entraînée par Albert. Lors de la saison 1964/65, elle devient la première et la seule formation hongroise à ce jour à remporter une compétition européenne : la Coupe des villes de foire, ancêtre de l'UEFA Europa League. En finale, Ferencváros bat la Juventus. Mais même pendant cette période, Honvéd continue d'être un adversaire redoutable pour Ferencváros. Décidément, l'intensité de la rivalité entre les deux clubs dans les années 1950 semble avoir laissé ses marques pour l'éternité.

Aujourd'hui
L'entrée dans le XXIème siècle coïncide avec ce qu'en Hongrie, on appelle "la chute de Budapest". En effet, les quatre grands clubs de la capitale perdent du terrain par rapport aux autres régions du pays, dont les principaux représentants footballistiques sont Videoton, Székesfehérvár et Debrecen, qui se sont partagé tous les titres nationaux depuis 2004, année du dernier sacre de Ferencváros. La réalité du monde a changé, et que dire de Budapest ? Le dimanche 17 mars 2013, quand les deux équipes pénétreront sur le terrain du stade József Bozsik pour le compte de la vingtième journée, il y aura plus en jeu qu'une confrontation entre les actuels cinquième et sixième du championnat de Hongrie. Les supporters des deux clubs sauront qu'il s'agira aussi de quelque chose de très spécial, d'un morceau de l'histoire du pays et de l'apogée de son football. Pour s'en convaincre, il suffit de lire la plaque de la rue.