Si la sélection néerlandaise des années soixante-dix a été affublée du surnom d'" Oranje mécanique", Rinus Michels a assurément été l'horloger chargé de veiller au bon fonctionnement de tous les rouages. Chef d'orchestre d'une des plus spectaculaires symphonies du football moderne, le taciturne et novateur technicien eut sous ses ordres la fine fleur du Totaal Voetbal néerlandais.
Né en 1928 et sélectionné à quelques reprises dans
l'attaque de l'équipe nationale dans les années cinquante,
Michels ne se fit vraiment connaître qu'en devenant entraîneur
d'abord de l'Ajax entre 1965 et 1971, puis de l'équipe
nationale hollandaise lors de la Coupe du Monde de la FIFA,
Allemagne 1974. Emmenés sur le terrain par le fantastique Johan
Cruyff, les malheureux finalistes de 1974 firent l'admiration
du monde entier par leur façon de jouer, qui reflétait la foi
inébranlable de 'Rinus de Fer' en la discipline
d'équipe et en l'imagination des joueurs pris
séparément.
D'abord l'Europe, puis le monde
Même si sa carrière d'entraîneur l'a emmené de Los
Angeles en Allemagne en passant par Barcelone (où il mit en place
la "
Dutch connection" qui existe toujours avec le club
catalan), Michels a connu ses plus belles années à la barre du club
de l'Ajax Amsterdam et de l'équipe nationale néerlandaise.
C'est avec ces deux formations que le football total qu'il
avait inventé allait connaître son apogée entre la fin des années
1960 et le début des années 70.
Premier Néerlandais appelé à exercer les plus hautes
fonctions sportives à l'Ajax, Michels reprit le 22 janvier 1965
les rênes d'une équipe qui venait d'éviter de justesse la
relégation. Quelques saisons lui suffirent pour faire du club
ajacide un des gros calibres des compétitions européennes. Ce
parcours culmina en 1971 lorsque Michels remporta la Coupe
d'Europe lors de son dernier match à la tête des
Amstellodamois.
Alors que l'équipe qu'il avait mise en place allait
poursuivre sur sa lancée en s'adjugeant deux autres Coupes
d'Europe consécutives, Michels, un homme brillant et sérieux
surnommé "le Sphinx" en raison de son impassibilité, fit
pour sa part le grand plongeon dans le bain du football espagnol en
signant avec Barcelone.
A l'époque, Michels était déjà connu pour ses conceptions
stratégiques articulées autour d'une mobilité intelligente et
de joueurs possédant un bagage technique complet. Il ne connut
qu'un succès modéré au sein du club avant-gardiste de
Catalogne, qu'il quitta bientôt pour prendre en mains les
destinées de l'équipe néerlandaise. Il s'agissait en
l'occurrence d'un choix qui s'imposait à la veille
d'Allemagne 1974, où il allait définitivement
s'imposer.
A un match de la perfection
Le personnage le plus étroitement associé aux succès de Michels est bien entendu le magique Johan Cruyff, un meneur qui, par son incroyable faculté à lire le jeu, semblait fait pour matérialiser sur le terrain les conceptions de son entraîneur. Cruyff était le prolongement sur la pelouse des idées de Rinus Michels, qui prônait des changements incessants de position des joueurs, une rotation permanente de la défense et un contrôle continu du ballon.
Le mentor et son attaquant vedette allaient encore collaborer
à l'Ajax et à Barcelone, mais ce fut lors du premier passage de
Michels à la tête des
Oranjes (il était alors âgé de 46 ans) que Cruyff et ses
acolytes firent découvrir au monde une nouvelle façon de jouer au
football. Ironie, du sort, on n'attendait guère
d'étincelles de l'équipe néerlandaise en 1974 et Michels
n'avait pu disputer que trois matches préparatoires avant la
phase finale.
Cependant, son équipe étant composée essentiellement de
joueurs de l'Ajax et de Feyenoord, elle trouva rapidement sa
cohésion et remporta facilement sa poule du premier tour en battant
l'Uruguay 2-0, en concédant le nul 0-0 face à la Suède puis en
écartant la Bulgarie 4-1. Même lors de la seconde phase de poules,
les Jonny Rep, Johan Neeskens et autres Rob Rensenbrink permirent à
Cruyff de mettre en évidence l'abîme qui séparait en termes de
classe l'équipe néerlandaise de l'Argentine (4-0), la RDA
(2-0) et même le mythique Brésil, écarté sur le score de 2-0.
L'équipe s'inclina finalement 2-1 face à l'Allemagne en finale, mais les Pays-Bas de Rinus Michels restent sans aucun doute une des plus belles équipes à n'avoir jamais remporté la Coupe du Monde de la FIFA. S'ils avaient triomphé ce jour à Munich, les Pays-Bas de 1974 auraient pu être encensée comme le Brésil de 1970. Michels avait marié à la perfection une génération variée de joueurs polyvalents à sa formidable connaissance du jeu, coulant dans un même moule des factions multiples.
Plus tard dans sa vie, il allait écrire à propos de la tâche
essentielle qu'il semblait réaliser si bien : "Composer un
onze de départ est tout un art. Il faut trouver le juste équilibre
entre les joueurs créatifs et ceux qui sont là pour détruire, entre
défense, construction du jeu et attaque, sans jamais oublier la
qualité de l'opposition et la pression inhérente à chaque
match."
Inspirateur d'une nouvelle génération
Après cette finale au goût d'inachevé, Michels reprit le
cours de sa carrière à Barcelone, même s'il ne s'éloigna
jamais beaucoup de l'Ajax ou de l'équipe nationale. Mais il
n'y obtint pas de résultats aussi probants qu'avec les
Pays-Bas. En quatre épisodes passés à la tête de l'équipe
nationale, il remporta 30 victoires et 14 matches nuls en 54
matches.
Son plus beau fait d'armes remonte à 1998, lorsqu'il conduisit une toute nouvelle génération de joueurs à la conquête du titre européen. Michels y prit notamment sa revanche sur l'Allemagne en éliminant le pays organisateur du Championnat d'Europe 2-1 en demi-finale. En finale, l'Union Soviétique ne fit pas le poids. Cette nouvelle équipe alignait des joueurs comme l'attaquant Marco van Basten, poison mortel pour les défenses adverses, le flamboyant Ruud Gullit au milieu de terrain et le robuste Frank Rijkaard en défense.
Même s'il avait considérablement réaménagé son concept de
totaal voetbal, Michels alignait toujours une équipe
composée de joueurs de talents à tous les postes et animée d'un
esprit résolument offensif. Sa décision controversée d'aligner
Rijkaard et Ronald Koeman, deux joueurs assez élégants, au centre
de la défense, attestait parfaitement de son dogme offensif. Et le
monde se réjouit de voir les Néerlandais brandir leur tout premier
grand trophée international conquis sous la houlette de leur
taciturne manager, alors âgé de 60 ans.
Quatre années plus tard, Michels allait encore emmener son
équipe jusqu'en demi-finale du Championnat d'Europe, où
elle subit la loi du Danemark, chouchou du public, à l'issue de
l'épreuve des tirs au but.
TACTIQUE
Michels est bien entendu principalement connu pour le
football total, qui est à la base une "anti-tactique",
une façon de jouer plus qu'une stratégie. Le principe est de
permettre aux joueurs d'ajuster leurs placements et leurs raids
de façon à exploiter l'espace libre laissé par l'équipe
adverse. La légendaire équipe d'Allemagne 74 alignait
ostensiblement un 4-3-3, avec Jonny Rep en piston sur le flanc
droit et Rob Rensenbrink dans le même rôle à gauche. Les montées
des arrières Wim Suurbier et Ruud Krol offraient des options
supplémentaires à une attaque qui semblait monter et descendre à
volonté, tandis que Cruyff était laissé libre de parcourir toute la
largeur du terrain à la recherche de solutions pour faire sauter le
verrou défensif adverse. La conception de Michels reposait
essentiellement sur des mouvements intelligents, de bons
automatismes et une excellente condition physique.
