Si l'Angleterre remportera la Coupe du Monde de la FIFA disputée sur ses terres, le Portugal, lui, pourra se targuer de compter dans ses rangs l'individualité la plus en vue de cette édition. Pour leur première apparition en phase finale, les hommes d'Otto Gloria, emmenés par le génie d'Eusebio, se hisseront jusque dans le dernier carré. L'influence de l'attaquant au sein du groupe ne sera jamais aussi manifeste que lors de l'inoubliable quart de finale contre la RDP Corée. A Liverpool, l'avant-centre de Benfica justifiera son titre de Ballon d'or 1965 en inscrivant quatre buts pour le Portugal, jusque là mené 0:3.
Le quart de finale de Goodison Park oppose indubitablement
les deux coqueluches d'Angleterre 1966, outre le pays
organisateur. Lors du premier tour, la sélection portugaise, forte
des stars du grand Benfica des années 60, conquiert le cœur du
public
liverpudlian avec des victoires convaincantes sur la
Hongrie et les tenants du titre brésiliens. Quant aux mystérieux
Nord-coréens, grands anonymes de la compétition, ils créent la
surprise lors de leur dernier match de poule. En faisant trembler
les filets italiens à Ayresome Park, Pak Doo Ik propulse les
Asiatiques en quart de finale et renvoie les Transalpins chez eux,
où les attend un déluge de tomates.
Si cette victoire inattendue prouve à la planète football que
les Orientaux doivent être pris au sérieux, les Portugais ne
semblent pas vraiment avoir intégré le message lorsque leurs
adversaires leur assènent leur premier coup dur, une minute après
le début de la rencontre. A la suite d'une percée nord-coréenne
dans le couloir droit, Pak Seung Zin décoche une frappe du pied
droit. Le ballon prend de la hauteur et de la vitesse, puis frôle
la transversale avant de terminer sa course dans les filets
portugais. Fous de joie, les Nord-coréens n'en finissent plus
de féliciter leur buteur (0:1).
Déjà très appréciés par le public de Middlesbrough pour leur
jeu rapide et enthousiaste en phase de groupes, les Asiatiques
s'attirent du même coup la sympathie des spectateurs de
Goodison Park. "Contre le Portugal, on a reçu de fervents
encouragements !", se souviendra Pak Doo Ik, des années plus
tard.
Pendant tout le premier quart d'heure, la Selecção das quinas poursuit des ombres. Une occasion manquée par Eusebio donne aux Asiatiques l'occasion de lancer un contre éclair. Lorsque Pereira calcule mal la trajectoire d'une passe venue de la droite, Yang Sung Kook reprend le ballon au deuxième poteau et, d'un centre tendu, heurte le gardien en plein visage. Li Dong Woon s'avance alors pour placer une puissante demi-volée dans les cages portugaises (0:2).
A 22 minutes du coup d'envoi, les paroles de la chanson
qui remplace l'hymne national de la RDP Corée, interdit pour
des raisons politiques, résonnent comme une prophétie : "Nous
pouvons battre n'importe qui, même la meilleure équipe."
Au coup d'envoi, Eusebio voit son coup franc raser le poteau.
Il est furieux. Les Nord-coréens, eux, connaissent plus de réussite
: Yang Sung Kook prend le couloir gauche et passe à Pak Doo Ik, qui
tente une frappe. Dévié, son tir arrive dans les pieds de Yang Sung
Kook, en pleine course. L'Asiatique se met en position de tir
et décoche une frappe puissante (0:3).
Pour le Portugal, c'est la goutte d'eau qui fait
déborder le vase. Le portier s'enfouit la tête dans les mains
tandis que ses coéquipiers échangent des regards accusateurs. Mais
deux minutes après la reprise, Eusebio redonne espoir aux
Lusitaniens sur une passe d'Antonio Simoes. Après s'être
débarrassé d'un défenseur, le numéro 13 déboule dans la surface
et place le ballon en pleine lucarne (1:3). Mais la
"Panthère" n'est pas d'humeur à la fête. Aussitôt
après avoir ramassé le cuir dans les filets nord-coréens, il court
replacer le ballon dans le rond central.
Il n'en faut pas plus pour changer le cours de la
rencontre. Un véritable miracle lorsqu'on sait que seule une
équipe est parvenue à s'imposer dans un match de Coupe du Monde
de la FIFA après avoir été menée 3:0. La "Perle noire"
met le feu dans les derniers mètres. A l'approche de la
mi-temps, l'avant-centre José Torres s'infiltre dans la
surface, où il est victime d'un violent tacle par derrière.
L'arbitre israélien Menachem Ashkenazi indique le point de
penalty. Eusebio s'avance et place la balle dans la lucarne.
Encore une fois, la Panthère n'a pas de temps à perdre et file
chercher le ballon dans les cages asiatiques pour le ramener au
centre (2:3).
Au retour des vestiaires, le Portugal ne tarde pas à
égaliser. A la 56ème minute, Eusebio relance puis entame une course
effrénée. Semant son défenseur attitré en chemin, il reprend une
passe en profondeur de Simoes et décoche un tir imparable (3:3).
Trois minutes plus tard, la "Perle noire" donne
l'avantage au Portugal. Après avoir vu son raid impressionnant
dans le couloir gauche stoppé par une intervention irrégulière, il
se dirige d'un pas boitillant vers les onze mètres et convertit
son penalty (4:3). Les Portugais mènent face à des Nord-coréens à
bout, qui resteront impuissants lorsque José Augusto pliera le
match sur un corner de la vedette africaine (5:3).
Au coup de sifflet final, Eusebio est acclamé en héros et
pourchassé par un jeune ramasseur de balle qui, journal à la main,
rêve d'un autographe de la star. Si l'Angleterre barrera la
route aux Lusitaniens en demi-finales, les neuf réalisations de la
"Perle noire" lui vaudront tout de même le titre de
Soulier d'or. Quant au Portugal, il finira sur la troisième
marche du podium. Malgré la défaite, la RDP Corée, premier quart de
finaliste asiatique de l'histoire de la reine des compétitions,
quitte l'Angleterre en triomphe. Aucune sélection
d'Extrême-Orient n'atteindra ce stade du tournoi avant 2002
et la qualification de la République de Corée dans le dernier
carré.


