Lorsque l'Angleterre, reconnue dans le monde entier comme la patrie du football moderne, remporte pour la première fois la Coupe du Monde de la FIFA en 1966, même la flegmatique reine Elizabeth II ne peut contenir sa joie. Alors que le stade de Wembley est le théâtre de célébrations échevelées et que de véritables scènes de liesse populaire envahissent les rues, un seul homme dans le pays semble en mesure de conserver son sang-froid. Alf Ramsey, l'entraîneur responsable de ce succès historique, se contente d'afficher un large sourire sans pour autant bouger de son banc.

Quarante ans plus tard, personne en Angleterre n'a oublié le pas de danse de Nobby Stiles ou les images de Bobby Moore soulevant la Coupe Jules Rimet. De même, personne n'a oublié la réserve de Ramsey, qui personnifie désormais le calme et la dignité dans tout un pays. Le ' Général' possédait un esprit remarquablement vif pour tout ce qui touchait au football. Son intelligence tactique lui permettait de modifier son système au gré des circonstances, sa grande rigueur déteignait sur les joueurs et, dans l'ensemble, on peut affirmer qu'il était largement en avance sur son temps. Mais son plus grand atout était sans doute sa capacité à tirer le meilleur de ses hommes.

Pour Alf


Ramsey est nommé à la tête de l'équipe d'Angleterre après avoir amené Ipswich Town de la troisième division sud au championnat national en seulement sept saisons, entre 1955 et 1962. "Nous allons remporter la Coupe du Monde de la FIFA." C'est avec ces mots que Ramsey prend ses fonctions de sélectionneur national en 1963. Toutefois, ce natif de l'Essex ne s'est jamais senti particulièrement à son aise parmi les journalistes. Malgré tout le respect que la presse lui porte, une lourde défaite 2-5 concédée face à la France en éliminatoires du Championnat d'Europe des nations lui vaut ses premières critiques.

Mais Ramsey, sélectionné à 32 reprises en équipe d'Angleterre - il évoluait au poste d'arrière droit à Southampton puis à Tottenham Hotspur - ne s'en laisse pas conter. Il refuse de renoncer à son grand projet : une équipe sans ailier, un poste pourtant mondialement associé au football anglais. Pour ce faire, il met en place un système inédit en 4-4-2, ce qui vaudra à son équipe le surnom de wingless wonders (les merveilles sans ailes).

Quelles qu'aient pu être les critiques des médias, les joueurs, eux, ont toujours maintenu leur confiance à Ramsey. "C'était réciproque", explique le tenace Stiles, qui, après un tacle très appuyé sur le meneur de jeu français Jacques Simon lors de la victoire 2-0 de l'équipe d'Angleterre, avait vu la presse se déchaîner contre lui. Malgré les efforts de ceux qui auraient voulu le voir exclu de l'équipe pour les quarts de finale, son sélectionneur le soutiendra jusqu'au bout. "Il faisait montre d'une telle loyauté envers ses joueurs qu'on aurait marché sur l'eau pour lui."

"Et je ne parle pas seulement des joueurs. Tous ceux qui faisaient partie de cette équipe donnaient le meilleur d'eux-mêmes pour Alf. Avant le match contre l'Argentine, j'étais aux toilettes en train de mettre mes verres de contact lorsque Harold Shepherdson (l'assistant de Ramsey) entre dans la pièce. Il me saisit à la gorge, me pousse contre le mur et il me dit : 'Ne t'avise pas de laisser tomber Alf'."

Ramsey entre dans l'histoire


En dépit des promesses de Ramsey, rares étaient les experts à prédire une victoire de l'Angleterre, même devant son public. Seize ans plus tôt, alors que Ramsey faisait ses débuts en équipe nationale, l'Angleterre subissait une défaite humiliante face aux Etats-Unis au Brésil. Pour sa dernière sélection trois ans plus tard, il participe au naufrage de son équipe à Wembley face à la grande équipe hongroise (3-6). En Suisse (54), en Suède (58) et au Chili (62), l'Angleterre ne dépasse pas les quarts de finale.

A priori, il n'y avait aucune raison de penser que les Anglais seraient à même de détrôner le Brésil de Pelé. Pourtant, le football anglais s'apprêtait à prendre sa revanche...

Les hôtes débutent le tournoi par un résultat nul (0-0) face à l'Uruguay et enchaînent avec une victoire peu convaincante contre le Mexique (2-0). Un nouveau succès sur le même score face à la France redonne des couleurs à l'Angleterre avant d'affronter l'Argentine au tour suivant. Dans un match particulièrement tendu, à l'issue duquel Ramsey traitera les joueurs argentins d'animaux, les Anglais s'imposent sur la plus petite des marges. Dès lors, toute une nation se prend à rêver de succès pour son sélectionneur national et ses wingless wonders.

A ce stade, avec un Gordon Banks en pleine forme dans le but et un Bobby Moore impérial en défense, les hommes de Ramsey n'ont pas encore concédé le moindre but. Le Portugais Eusebio sera finalement le premier à faire trembler les filets anglais, sur penalty, à huit minutes du coup de sifflet final. Malheureusement pour lui, cet exploit viendra beaucoup trop tard puisqu'à cet instant, le buteur Bobby Charlton avait déjà donné un avantage de deux buts à l'Angleterre. Avec cette victoire 2-1, l'Angleterre atteint la finale, où elle retrouve l'Allemagne de l'ouest, une équipe contre laquelle elle n'a encore jamais perdu.

Même si l'Angleterre conserve son invincibilité face à l'Allemagne, l'épilogue de cette Coupe du Monde de la FIFA 1966 n'en est pas moins plein de rebondissement : les Allemands qui égalisent à la dernière seconde, le troisième but anglais très contesté, le coup du chapeau de Geoff Hurst, et enfin la délivrance. Tout cela, sous le regard impassible d'Alf Ramsey. Hurst, le héros du match, se souvient comment Ramsey avait su motiver ses troupes avant la prolongation : "Alf n'élevait jamais la voix, mais il savait se montrer convaincant."

Maudit Mexique


Un an plus tard, Alf Ramsey devient Sir Alf et l'équipe d'Angleterre continue d'accumuler les succès sous sa direction. Pour beaucoup d'observateurs, l'équipe choisie par Ramsey pour défendre son titre au Mexique en 1970 était encore meilleure que celle qui avait enthousiasmé l'Angleterre quatre ans plus tôt. De plus, Ramsey possédait cette extraordinaire capacité à trouver d'instinct les mots justes pour tirer le meilleur de ses joueurs. En plus de ce don pour la psychologie appliquée, le sélectionneur national étendait son influence dans les moindres détails, y compris l'organisation des voyages, la composition des menus ou les programmes de remise en forme. A l'approche de la compétition mexicaine, son emprise sur la sélection nationale est quasi-totale.

"Alf avait vraiment tout prévu avant de se rendre au Mexique", se souvient Stiles. "Aujourd'hui, ses méthodes sembleraient obsolètes mais, à l'époque, elles étaient révolutionnaires. Rien ne lui échappait. Il avait même emmené de la sauce HP au Mexique. Je ne l'oublierai jamais : de la sauce HP sur toutes les tables."

Malheureusement, les champions du monde en titre allaient être victimes d'une série d'incidents qui mettraient les talents de Ramsey à rude épreuve. C'est tout d'abord son capitaine Bobby Moore qui est arrêté par erreur, accusé d'avoir volé un collier dans un hôtel colombien. Puis, à quelques jours de la revanche contre la R.F.A. en quart de finale, c'est Gordon Banks, au sommet de son art après un arrêt d'anthologie sur une tête de Pelé face au Brésil lors du match précédent, qui tombe malade.

Ce quart de finale sera indiscutablement un tournant dans le règne de Ramsey. Peter Bonetti, le remplaçant de Banks, commet une erreur qui permet aux Allemands de revenir à 2-1 en seconde mi-temps. A ce moment, Ramsey prend la décision de sortir Bobby Charlton. Quelques minutes plus tard, la R.F.A. égalise et la réputation de Ramsey part en miettes. Finalement, Gerd Müller donne la victoire à son équipe en marquant dans la seconde moitié de la prolongation et l'Angleterre quitte la compétition la tête basse.

La descente aux enfers


Le début des années 70 marque un changement important dans le monde du football. Les télévisions passent du noir et blanc à la couleur et, dans le même temps, un nouveau type d'entraîneurs, plus dynamiques, plus à l'aise avec les médias, fait son apparition. Enfin, lorsque l'Angleterre, après un match nul concédé à domicile face à la Pologne, manque la qualification pour la Coupe du Monde de la FIFA, Allemagne 74, les exploits passés de Ramsey ne trouvent plus grâce aux yeux de personne.

"Si Bobby Moore avait pleuré, nous aurions tous pleuré avec lui." C'est par ces mots qu'Alf Ramsey, remercié à l'issue de la rencontre, met un terme à douze ans de présence à la tête de l'équipe nationale. Au cours de cette période, il aura remporté 69 victoires pour 27 matches nuls et 17 défaites. "C'était sans doute la pire demi-heure de toute ma vie," reconnaît-il en évoquant son limogeage. "Je me suis retrouvé dans une pièce pleine de bureaucrates qui me regardaient fixement. J'avais l'impression qu'il s'agissait d'un procès et qu'on allait me pendre."

Pourtant, la popularité de ce fils de fermier ne s'est jamais démentie. Chaque année, on comprend un peu mieux l'ampleur de l'exploit qu'il a réalisé en offrant la Coupe du Monde de la FIFA au pays qui a inventé le football.

TACTIQUE
Dès le début, le football anglais a toujours été porté vers l'avant, avec un nombre d'attaquants conséquent. Au fil du temps, l'aspect tactique s'est développé et, petit à petit, des postes défensifs ont vu le jour. A la fin des années 50, les ailiers comme Stanley Matthews font partie intégrante du jeu anglais mais, peut-être parce qu'il n'était pas entièrement satisfait des joueurs à sa disposition, et peut-être aussi en raison de ses propres convictions tactiques, Alf Ramsey décide d'expérimenter un nouveau système de jeu.

A l'approche de la Coupe du Monde de la FIFA 1966, il présente une équipe au milieu de terrain renforcé et sans ailiers. Après un premier tour décevant, il met en place son 4-4-2 en quart de finale contre l'Argentine avec le succès que l'on sait. Ce système a particulièrement bénéficié à Bobby Charlton, qui, ainsi libéré de ses tâches défensives, a pu démontrer ses talents de buteur. C'est ainsi qu'est né le surnom de wingless wonders.