Le responsable de l'entretien dans une maison de retraite avait pris ses précautions : pas question pour lui de travailler ce 12 juin 1984. Passionné le football, il était bien décidé à ne pas manquer le match d'ouverture de l'UEFA EURO, qui opposait ce jour-là le Danemark à la France.  

Les Bleus sont sortis vainqueurs de la confrontation, avant de remporter le tournoi quelques jours plus tard. Malgré une déception bien légitime, le jeune homme de 20 ans n'a pas été surpris le moins du monde par le triomphe du pays hôte. Certes, il avait rêvé de voir les Danish Dynamites créer la surprise et, peut-être, voler la vedette à l'équipe de Michel Platini. En revanche, la perspective de voir le Danemark devenir champion d'Europe ne l'avait jamais effleuré. C'était trop beau pour être vrai.

Pourtant, le Danemark a bel et bien été sacré, huit ans plus tard. Ironie du sort, ce fameux responsable de l'entretien allait jouer un grand rôle dans cette invraisemblable épopée. Son nom ? Peter Schmeichel. Le géant danois savait utiliser à la perfection son physique imposant dans les duels, possédait des réflexes félins, brillait dans les séances de tirs au but et n'hésitait pas à marquer un petit but de temps en temps, lorsqu'il n'était pas occupé à diriger sa défense d'une voix de stentor.  

Il était impressionnant. Je ne sais pas combien d'attaquants ont perdu leurs moyens en le voyant foncer sur eux.
Alex Ferguson, au sujet son ancien gardien à Manchester United



Bien entendu, le Danemark n'a pas été le seul à bénéficier de ses formidables états de service. Entre 1987 et 2000, Schmeichel a amassé neuf titres de champion au Danemark, en Angleterre et au Portugal. En outre, personne n'a oublié ses fantastiques performances lors du triomphe de Manchester United en finale de la Ligue des champions de l'UEFA 1999. "Schmeichel était peut-être le plus grand gardien de tous les temps", dit de lui Sir Alex Ferguson. "Il était capable de réaliser des arrêts impossibles. Ses réflexes étaient fantastiques pour un gardien de son gabarit. Il savait jouer admirablement de son physique. Il était impressionnant. Je ne sais pas combien d'attaquants ont perdu leurs moyens en le voyant foncer sur eux."  

"Pour moi, les plus grands footballeurs sont toujours des attaquants", poursuit Sir Alex. "Ce sont des gens capables de faire la différence à tout moment. Je pense aux Pelé, Maradona, Cruyff, Messi, Ronaldo et Rooney… Schmeichel est le seul gardien que je connaisse qui était aussi indispensable que les plus grands joueurs de sa génération."

Pourtant, la route de la gloire a parfois forcé le Danois à effectuer de surprenants détours. Schmeichel a longtemps eu du mal à s'imposer parmi les professionnels, ce qui l'a conduit à occuper de nombreux emplois alimentaires. En plus de son poste en maison de retraite, il a travaillé dans une usine de textile, dans une entreprise spécialisée dans les revêtements de sol et même pour le World Wildlife Fund for Nature, tout en portant les couleurs de Gladsaxe-Hero puis de Hvidovre. En fait, sa vie bascule en 1987, avec son transfert à Brondby, vice-champion du Danemark.

L'œil de Ferguson
Dès sa première saison chez les Drengene Fra Vestegnen, le club encaisse moitié moins de but qu'au cours de l'exercice précédent. Le résultat ne se fait pas attendre : Brondby termine en tête, avec neuf points d'avance sur son premier poursuivant. Le natif de Gladsaxe passe quatre saisons au BIF, au cours desquelles il rafle trois titres de champion. Le parcours de son équipe en Coupe UEFA 1991 lui donne également l'opportunité de se faire remarquer au plus haut niveau.

Schmeichel conserve sa cage inviolée à neuf reprises contre l'Eintracht Francfort, Ferencvaros, le Bayer Leverkusen, le Torpedo Moscou et l'AS Rome. Face aux Russes, il se montre décisif pendant la séance de tirs au but. À la surprise générale, Brondby s'invite en finale de l'épreuve. Mais alors que l'exploit semble à portée de main, les Danois s'inclinent 2:1 dans la capitale italienne.

Dans les tribunes, Ferguson n'en perd pas une miette. Le manager écossais vient tout juste de débourser 505 000 livres pour s'attacher les services du portier danois en 1991/92. Il en fait immédiatement un titulaire indiscutable. Sixièmes la saison précédente, les Red Devils terminent sur la deuxième marche du podium et affichent la meilleure défense du championnat. L'année suivante, Manchester United décroche un titre de champion d'Angleterre après lequel il courait depuis 26 ans. Schmeichel, lui, conserve sa cage inviolée 22 fois.  

L'international danois joue encore les premiers rôles alors que MU réalise le doublé Premier League-FA Cup en 1994 et 1996. En 1997, les hommes de Sir Alex Ferguson sont à nouveau champions. À plus de 30 ans, Schmeichel décide que son corps n'est plus en état de supporter les rigueurs d'une compétition aussi exigeante. Il annonce donc qu'il quittera le fameux Théâtre des Rêves à l'issue de la saison 1998/99. Son parcours dans le nord-ouest de l'Angleterre s'achève sur une saison de rêve.  

Porte-bonheur
En demi-finale de la FA Cup, il s'interpose sur un penalty de Denis Bergkamp et oblige les Gunners à disputer la prolongation, au cours de laquelle Ryan Giggs inscrit un but d'anthologie. En finale, les Red Devils dominent Newcastle 2:0. Lors de la dernière journée de la saison, Schmeichel sort un match fabuleux pour permettre à son équipe de l'emporter 2:1 devant Tottenham et de s'adjuger le titre devant Arsenal, pour un petit point. Sa dernière apparition sous les couleurs de son club de cœur se solde par une victoire 2:1 face au Bayern Munich, en finale de la Ligue des champions de l'UEFA.

Le Danois rejoint le Sporting, qui remporte dans la foulée son premier titre de champion du Portugal depuis 18 ans. Sa carrière s'achève quelques années plus tard, après deux ultimes piges à Aston Villa puis Manchester City.   

À cette époque, Schmeichel a déjà tiré un trait sur sa carrière internationale, débutée un beau jour de mai 1987. Déçu par la prestation de Troels Rasmussen en ouverture de l'UEFA EURO 1988 contre l'Espagne (2:3), le sélectionneur décide de titulariser le portier de Brondby. Malheureusement, les premières sorties du nouveau venu se soldent par deux défaites contre la RFA et l'Italie (2:0). Pour ne rien arranger, les Danish Dynamites terminent derrière la Yougoslavie dans les qualifications pour l'UEFA EURO 1992.  

L'exclusion de la sélection balkanique permet cependant aux Danois de revenir par la petite porte. Compte tenu du contexte, l'équipe entraînée par Richard Moller Nielsen est considérée comme quantité négligeable, ce qui ne l'empêche pas de débuter son parcours en Suède par un nul vierge contre l'Angleterre. Sa deuxième sortie se solde par une courte défaite 1:0 face au pays hôte. Dernier du Groupe A, le Danemark crée pourtant la surprise en s'imposant 2:1 contre la France. Une fois de plus, Schmeichel réalise des arrêts déterminants, devant Éric Cantona et Jean-Pierre Papin, pour forcer les portes des demi-finales. Dans le dernier carré, les Scandinaves affrontent une équipe des Pays-Bas donnée grande favorite. Là encore, le portier danois multiplie les parades inspirées, avant de s'interposer sur la tentative de Marco van Basten pendant la séance de tirs au but. Il n'en fallait pas moins pour permettre aux Danois de l'emporter 5:4, après un nul 2:2.

"J'ai toujours aimé les penalties", avoue l'intéressé. "J'étais en confiance. Je me disais que je ne pouvais pas perdre. Quand j'ai vu Van Basten s'élancer, j'ai choisi un côté et je me suis lancé. J'ai toujours procédé de cette façon au moment d'arrêter un penalty et cette méthode m'a plutôt bien réussi."

Le gardien de l'exploit

Si personne ne s'attendait à voir le Danemark en finale, la perspective de voir les Scandinaves remporter le titre fait doucement sourire. Il faut dire qu'en face, la RFA championne du monde en titre affiche un effectif impressionnant : Andreas Brehme, Matthias Sammer, Stefan Effenberg, Thomas Hässler, Karl-Heinz Riedle ou encore Jürgen Klinsmann, pour ne citer qu'eux.

Visiblement bien décidés à déjouer les pronostics, les outsiders prennent pourtant l'avantage à la 18ème minute de jeu, grâce à John Jensen. Dans les cages, Schmeichel paraît invincible. En fin de rencontre, Kim Vilfort double la mise et scelle par la même occasion l'une des plus énormes surprises de l'histoire du tournoi.

Par la suite, le Danemark échoue dans les qualifications pour la Coupe du Monde de la FIFA, États-Unis 1994™ et quitte l'UEFA EURO 1996 dès le premier tour. Cependant, Schmeichel mène son équipe en quart de finale de France 1998, avant de s'incliner 3:2 face au Brésil.

Il dispute son 129ème et dernier match international en 2001, contre la Slovénie. À cette occasion, il conserve sa cage inviolée, comme lors de 42 % de ses apparitions sous le maillot de Manchester United. Au-delà des chiffres, sa légende dépasse largement les frontières de Manchester ou même du Danemark. Dans un sondage organisé en 2001 par Reuters, le Danois devance Lev Yashin et Gordon Banks pour le titre de meilleur gardien de tous les temps...