"La vieillesse, c'est quand on commence à dire : jamais je ne me suis senti aussi jeune." Cette maxime de Jules Renard colle à la peau de Roger Milla. Le buteur camerounais, figure emblématique du football africain, a véritablement explosé au niveau international aux portes de la quarantaine. A 38 ans, ce vétéran capable de démarrages foudroyants et doté d'une vista remarquable a littéralement porté son équipe en quart de finale de la Coupe du Monde de la FIFA, Italie 1990. Du jamais vu pour une sélection africaine. Quatre ans plus tard, il marquait son dernier but de Coupe du Monde de la FIFA, aux Etats-Unis. Retour sur les rugissements du "vieux Lion Indomptable".

Les multiples déménagements occasionnés par les mutations de son cheminot de père n'altèrent en rien son amour pour le ballon rond. Pieds nus, le jeune Milla participe à tout ce qui ressemble, de près ou de loin, à un tournoi. Il est rapidement surnommé "Pelé" par ses camarades de jeu.

Y arriver lentement mais sûrement
A treize ans, il s'acquitte de sa première licence à l'Eclair de Douala. Sa technique et son sens du but font déjà merveille. Il lui faut attendre encore cinq ans avant de découvrir le championnat national avec le Léopard de Douala, l'un des meilleurs clubs du pays. Un titre de champion du Cameroun (1972) et une demi-finale de Coupe d'Afrique des clubs champions plus tard, Milla pose ses valises au Tonnerre Club de Yaoundé. La sélection nationale ne tarde pas à l'accueillir.

Si sa carrière internationale débute sous les meilleurs auspices à l'image du Ballon d'or africain qu'il reçoit en 1976, son parcours en club est loin d'être aussi prestigieux. Fin dribleur et fougueux attaquant, Milla attend le contrat de sa vie. Celui-ci semble venir de France, douze mois plus tard : Valenciennes lui propose un pont d'or pour l'époque et une villa. Espoirs déçus ! Il n'arrive pas à prendre ses marques et finit réserviste dans un minuscule studio avec 3 000 francs par mois.

Milla prend alors la route du sud. Blessé ou sur le banc de l'AS Monaco, la Côte d'Azur est sans saveur. Départ pour Bastia où ses séjours impromptus au Cameroun lassent les dirigeants : "On m'a jugé sur les apparences... les grands clubs n'ont pas cru en moi" explique-t-il avec un soupçon de rancœur. En 1984, à l'âge de 32 ans, Roger Milla est appelé à la rescousse de Saint-Etienne, rétrogradé en deuxième division. Au cours de ses deux saisons stéphanoises, il retrouve le chemin du but : 22 réalisations en 31 rencontres. Mais c'est à Montpellier, club où il se sentira enfin bien, qu'il donnera toute la mesure de son talent de dribleur et de buteur. Il y intègrera même le staff technique après sa carrière professionnelle. Après avoir inscrit 152 buts en Championnat de France, il raccroche les crampons le 31 mai 1989.

Parallèlement à cette réussite mitigée en club, la sélection camerounaise assiste à l'éclosion du génie. Première sélection et premier but en juillet 1978. Les Camerounais décrochent leur billet pour la Coupe du Monde de la FIFA, Espagne 1982. Fait historique. Invaincus, les Africains sont néanmoins éliminés. Milla annonce sa retraite internationale après avoir conquis sa deuxième Coupe d'Afrique des Nations, en 1988. Ses jubilés à Douala et Yaoundé rassemblent près de 100 000 spectateurs. Dès lors, la Coupe du Monde apparaît comme un lointain souvenir. Erreur. Malgré les apparences, le tranquille retraité de l'île de La Réunion n'avait pas encore atteint le sommet de sa carrière. Rappelé au chevet de son équipe par le président Camerounais, il reprend du service.

Consacré sur le tard
Agé de 38 ans, il réalise sa plus belle performance de footballeur. Il crève les écrans du monde entier lors de Italie 90. Ses démarrages fulgurants, son drible et sa vision du jeu font des merveilles. Le buteur devient sauveur. Le Lion inscrit quatre buts, chaque fois accompagnés d'une Makossa (danse) autour du poteau de corner, cérémonial qui a depuis fait le tour du monde. Remplaçant de dernière minute lors de l'époustouflante victoire 1:0 des Africains sur les champions du monde argentins, pour leur première sortie, il grave son nom dans l'histoire de la reine des compétitions au match suivant, contre la Roumanie. Entré à la 58ème minute, il devient le buteur en Coupe du Monde le plus âgé de tous les temps. Effaçant les défenseurs roumains, il donne l'avantage au Cameroun à 13 minutes du coup de sifflet final, avant de faire le break, dix minutes plus tard.

Cette victoire permet aux Camerounais de se qualifier pour le tableau final. Une fois de plus, Milla est le héros national. Ses deux réalisations en prolongation face à la Colombie propulsent le Cameroun en quarts de finale, la meilleure performance enregistrée par un représentant du continent africain. Pour son premier but, un véritable coup de génie, le 'Vieux Lion' passe dans le dos de Perea et Escobar pour tromper Higuita d'une frappe du gauche. Sa deuxième réalisation est presque un cadeau du portier colombien qui, en tentant de le dribler, lui laisse la voie libre. "Il voulait me dribbler, expliquera plus tard le héros du match, or on ne dribble pas Milla".

L'attaquant continue de briller, même dans les moments les plus difficiles. Lors de la défaite 2:3 contre l'Angleterre en quart de finale, c'est lui qui obtient le penalty transformé par Emmanuel Kundé et c'est encore lui qui sert Eugène Ekéké pour le deuxième but. Le Camerounais, qui a toujours milité pour la reconnaissance de son football, peut être fier. Elu Meilleur joueur africain de l'année, il a le plaisir de voir la FIFA annoncer au lendemain de l'édition italienne que trois pays africains, au lieu de deux, seraient désormais engagés en Coupe du Monde, ce grâce aux bons résultats du Cameroun et de l'Egypte. Après un retour réussi en 1990, Milla est de nouveau convoqué pour Etats-Unis 94. Le Cameroun ne passe pas le premier tour. Le vétéran des Lions Indomptables marque tout de même un but contre la Russie. A 42 ans, il repousse les limites de la vieillesse et installe un nouveau record à son palmarès.

Roger Milla accumule les distinctions. Plus vieux buteur des Coupes du Monde de la FIFA, il est également le premier Africain à avoir disputé trois phases finales.
Généreux et curieux, il consacre alors son temps à l'Afrique. Ambassadeur itinérant du Cameroun et de l'ONUSIDA, le globe trotter semble infatigable. Et ne lui demandez jamais son nombre de buts ou de sélections en équipe nationale: "Je ne sais pas. Cela ne m'a jamais intéressé. Seul le football comptait". Et Milla le lui a bien rendu !