Plat Pays mais haute passion. La Belgique n'échappe pas à la fièvre qui s'empare de tout pays lorsque ses deux clubs phares s'affrontent. Entre les Rouges du Standard et les Mauves d'Anderlecht, il faut choisir sa couleur. Théâtre de la première affiche de l'année, "l'enfer de Sclessin", le quartier de Liège où se situe le stade, sera ce dimanche l'objet de toutes les attentions.
Certes, l'affiche du football belge a perdu de sa superbe tant le fossé s'est creusé entre Anderlecht et le Standard depuis une quinzaine d'années. Mais l'enjeu ne se résume pas à une histoire de points ou de classement. Lorsque le calendrier paraît, on coche la date du derby. Lorsqu'on célèbre un titre de champion, la fête n'est pas complète si on s'est incliné face au rival au cours de la saison. Une victoire dans le classique, c'est une ligne au palmarès du club.
Cette année, le choc arrivait à la 11ème journée. Les Liégeois pointaient à la cinquième place et accusaient six points de retard sur les Bruxellois, deuxièmes. Défaite interdite pour les coéquipiers de Milan Rapaic et Sergio Conceiçao s'ils voulaient joueur les premiers rôles cette saison. Pour les Mauves de Bart Goor et Nicolas Frutos, l'enjeu était triple. D'abord rester au contact du RC Genk, leader. Ensuite, effacer les pâles prestations affichées en Ligue des champions, avec deux matches nul et deux défaites, la dernière en date à San Siro face à l'AC Milan (1:4). Enfin, confirmer la suprématie que leur accorde le poids de l'histoire.
Le choc attendu a bien eu lieu dans un stade de Sclessin tout acquis à la cause rouge. Mais malgré l'engagement, les occasions et la qualité des deux équipes, ce sont les gardiens de but qui se sont mis en valeur. Olivier Renard côté Standard et Daniël Zitka côté Anderlecht se sont montrés intraitables. Pas de buts, quatre cartons jaunes distribués (2 de chaque côté) et un match très équilibré. A l'issu de la rencontre, Anderlecht reste deuxième avec 24 points tandis que le Standard perd une place et pointe à la sixième place avec 18 points.
Désormais, en 157 confrontations, les joueurs de la capitale se sont imposés à 72 reprises, pour 44 défaites et 41 matches nuls. Certes, les chiffres ne signifient plus rien à l'heure du coup d'envoi. Mais comme dans toute rivalité, les supporters du RSC aiment à rappeler à ceux du camp adverse le 6:0 infligé à Sclessin en 1999. De même, les fans du Standard ne perdent pas une occasion de parler de la victoire 4:1 décrochée au Parc Astrid en novembre 2003. Autre fierté rouge, celle d'avoir été les premiers à remporter le duel. C'était le 4 janvier 1920 à Bruxelles (1:0), la première opposition de l'histoire ayant accouché d'un résultat nul 2:2 le 19 octobre 1919 à Liège.
Plus que du football
Car un Standard - Anderlecht, c'est bien plus qu'une rencontre de football. C'est de l'histoire, de la politique, de la culture ou de la sociologie. C'est une rivalité sans pareille, et parfois sans limites.
Commençons par rendre à César ce qu'on ne devrait jamais lui prendre lorsqu'on parle de football : l'enjeu sportif. La rivalité entre Liégeois et Bruxellois est d'abord une question de suprématie sur le football national et européen. Et sur ce terrain, Anderlecht domine de la tête et des épaules. Avec 28 championnats, sept Coupes de Belgique, deux Coupes d'Europe des Vainqueurs de Coupes, une coupe de l'UEFA, deux Supercoupes d'Europe, le Royal Sporting Club d'Anderlecht s'est imposé comme le plus grand club belge de l'histoire.
Côté Rouges - prononcez "Roûches" avec l'accent liégeois - on compte dans l'armoire à trophées huit championnats, cinq coupes, deux Supercoupes de Belgique et une finale de Coupe d'Europe des Vainqueurs de Coupes. Pas de quoi … rougir ! Seul le Club Bruges a fait mieux dans l'ombre de l'ogre bruxellois.
Mais le Standard vit depuis de longues années sa traversée du désert. Aucun titre depuis 1993, d'ambition envolée en recrutement raté, le rouge n'est plus très vif. Comble d'amertume, les Mauves remportent titre sur titre et s'invitent chaque année sur la prestigieuse scène de la Ligue des champions. De quoi décourager n'importe quel supporter.
"On peut changer de sexe, mais pas de club"
Mais pas les Rouches… "L'attachement à son club de football a beaucoup plus d'importance que le niveau de jeu" explique Jean-Michel De Wael, sociologue du sport à l'Université Libre de Bruxelles, à propos de l'affection des supporters liégeois à leur club malgré les désillusions. "On peut changer de nationalité, on peut changer de travail, on peut changer de sexe, mais on ne change pas de club !"
Davantage qu'une lutte sportive, c'est une rivalité entre deux villes et deux mentalités qui s'exprime lors de chaque choc entre les deux clubs les plus populaires du pays. Car dans le Plat Pays, le football est une affaire d'identité culturelle. Surnommée la "Cité Ardente", Liège est las première ville de Wallonie, région au lourd passé industriel. D'où l'image simple et populaire qui colle à ses habitants. A l'inverse, Bruxelles est considérée comme la ville riche, puissante et bourgeoise.
Rien d'étonnant, donc, à retrouver volonté et engagement comme mots d'ordre du Standard, quand les Mauves font du panache et de l'élégance leur marque de fabrique. Les spectateurs du stade Maurice Dufrasne, l'antre du Standard, sont friands du football en bleu de chauffe, quel que soit le résultat. Leurs homologues du Parc Astrid sont réputés pour leur exigence, goûtant moyennement les victoires sans spectacle. Certes, l'image est un peu réductrice et les artistes à avoir porté le maillot rouge sont aussi nombreux que les ouvriers à avoir défendu celui du Sporting.
Pour mettre un peu plus de piment dans une rivalité déjà exacerbée, rien de tel que des matches d'anthologie, à enjeu ou à scandale, ou des joueurs et entraîneurs qui passent dans le camp d'en face.
Dernier épisode en date, le 21 avril dernier pour la 32ème journée du championnat. Pour la première fois depuis 1995, la rencontre entre les deux géants a pour enjeu rien moins que le sacre de champion. A trois journées de la fin, le Standard rend visite à son rival avec un point d'avance. Une victoire lui permet quasiment de renouer avec un titre qui lui échappe depuis 1983. Mais les Mauves s'imposent 2:0 et filent vers leur 28ème championnat. Douloureux remake pour les Rouges qui, 11 ans plus tôt sous les ordres de Robert Waseige, avaient déjà laissé le Sporting de Johan Boskamp s'adjuger le titre à la faveur de leur victoire au Parc Astrid lors de la 30ème journée.
L'ombre de "Raymond la science"
Mais le Standard n'est pas en reste lorsqu'il s'agit de doucher l'enthousiasme des bruxellois. Ainsi, lorsque Anderlecht enchaîne les titres entre 1964 et 1968, le club liégeois vient mettre fin à la domination bruxelloise en s'adjugeant trois titres consécutifs (1969, 1970, 1971).
Le Sporting rend la monnaie au Standard dans les années 80. Alors que le Standard mange son pain noir, les seuls exploits que ses supporters peuvent se mettre sous la dent sont trois finales de Coupe de Belgique en 1984, 1988 et 1989. Par deux fois, les deux dernières, les Rouges s'inclinent face à l'éternel rival. Comble de malheur, l'entraîneur de l'équipe bruxelloise est celui qui a écrit les plus belles pages de l'histoire liégeoise. Un certain Raymond Goethals … Décédé il y a presque deux ans, l'ombre de "Raymond la science" planait une nouvelle fois sur le classique.
Aujourd'hui, les deux équipes sont dirigées par deux légendes de leur club respectif, mais également du football belge. Michel Preud'homme côté rouge et Franky Vercauteren côté mauve ont brillé ensemble sous le maillot des Diables Rouges dans les années 80. A l'image de ces monstres sacrés du sport national, les grands noms se sont succédés dans les rangs des deux clubs. Les supporters liégeois ont ainsi pu vibrer au rythme des exploits d'Eric Gerets, Horst Hrubesch, Robert Prosinecki, ou Marc Wilmots. Les Bruxellois ont eux applaudi Hugo Broos, Luc Nillis, Vincenzo Scifo ou Paul van Himst.
Le Suédois Pär Zetterberg, la dernière idole du RSC, a pris sa retraite en fin de saison dernière. Mais il sait mieux qui quiconque ce qu'une rencontre dans "l'enfer de Sclessin" représente. "Plus le bus qui nous transporte se rapproche du stade, plus on sent qu'on entre en territoire hostile" prévient-il. "Non pas que les supporters nous jettent des objets, mais il est préférable pour nous de ne pas regarder tous les signes qui nous sont adressés. En fait, on comprend vite que pour les supporters, c'est le match de l'année…"
