Quand vous étiez enfant, vous avez commencé à entendre parler de la Coupe du Monde de la FIFA. A l'époque, que signifiait cette compétition pour vous ?
Quand on joue dans un club, la première chose à laquelle on rêve, c'est d'accéder un jour à la sélection. Ma première Coupe du Monde, je l'ai écoutée à la radio. C'était en 1966 en Angleterre. J'étais avec mes parents, en train de construire notre maison. Il n'y avait pas encore la télévision. Pour la première fois, j'ai écouté une Coupe du Monde racontée à la radio par une légende, José María Muñoz. C'est à ce moment-là que j'ai vraiment commencé à comprendre ce qu'était une Coupe du Monde.


Et qu'est-ce qu'une Coupe du Monde de la FIFA ?
Une Coupe du Monde, c'est tout. Tout le monde veut la gagner, mais rares sont les privilégiés qui ont eu la chance de le faire. Pour moi, la joie a été d'autant plus grande que j'ai reçu le soulier et le ballon d'or pour avoir terminé meilleur buteur et meilleur joueur de la compétition. Une Coupe du Monde, c'est aussi une aventure. C'est quatre années de travail acharné et continu pour un entraîneur. Ce n'est pas facile de diriger une sélection pour arriver à une Coupe du Monde. Il y a beaucoup d'embûches sur le parcours mais jouer un Coupe du Monde, c'est la plus belle chose qui soit pour un joueur de foot. Et c'est très difficile de la gagner.

Vous avez connu votre première expérience mondialiste en Allemagne en 1974. Quels sont vos souvenirs ?
Je me souviens de mon inexpérience. J'arrivais tout juste de Rosario Central, un club de première division argentine. J'étais un bleu, très jeune, j'avais 17 ou 18 ans. Le premier choc a été de voir les joueurs qui évoluaient déjà en Europe. Je ne les connaissais même pas. Je connaissais seulement ceux qui étaient en argentine. Ceux qui jouaient à l'étranger inspiraient le respect aux autres. Jusqu'à ce que l'on vive ensemble, bien sûr. Car à partir de ce moment-là, les amitiés se sont formées. On était vraiment dans une Coupe du Monde.

En 1978, ce n'était plus les mêmes joueurs...
Non, il ne restait plus que (Ubaldo) Fillol, (René) Houseman et moi, si je ne me trompe pas. Après 1974, il y a eu un gros travail de restructuration avec l'arrivée de (César Luis) Menotti. L'AFA a compris que la meilleure chose à faire était de conserver le même entraîneur pendant 4 ans. Il fallait le laisser travailler, aller au bout de ces quatre ans et si les choses se passaient mal, mettre fin à son contrait. C'est grâce à cette réflexion que le football argentin a progressé. Je me souviens qu'une sélection a été créée avec des joueurs évoluant en Argentine : à Córdoba, à Rosario, à Santa Fe, à Buenos Aires... C'est là que nous avons commencé à gagner la compétition, en construisant cette grande équipe.

Vous faisiez partie des rares joueurs qui arrivaient de l'étranger, mais vous aviez terminé deux fois de suite meilleur buteur de votre championnat.
Oui, en Espagne.

On devine que cela vous a rempli de confiance dans l'optique de la Coupe du Monde de la FIFA...
Nous étions tous confiants car ce groupe était très uni. Je suis arrivé très peu de temps avant la Coupe du Monde. J'ai atterri le 8 mai et le 2 juin, je jouais notre premier match. Mes coéquipiers étaient en pleine préparation depuis le mois de février. L'important, c'est qu'ils m'ont accueilli comme si j'avais travaillé avec eux pendant les trois derniers mois. Il n'y avait pas d'égoïsme, pas de fâcheries. Il n'y avait pas non plus de petit chef qui criait ou qui s'entretenait avec le sélectionneur pour faire office de relai. Tout le monde pouvait parler avec l'entraîneur et faire sa vie tranquillement. Chacun pouvait se coucher tôt ou regarder la télé. Il n'y avait pas de règlement rigide quant à notre comportement pendant le stade de préparation. Pour ces joueurs, ç'a été quelque chose de très fort et de très exigeant de rester tout ce temps enfermés, même s'ils ont été récompensés par la suite.

Le premier tour ne s'est pas très bien passé pour vous. Comme expliquez-vous cela ?
C'est vrai que je n'ai pas beaucoup marqué, mais j'ai participé aux buts inscrits par mon équipe. Quand je tirais, le ballon touchait un poteau ou un défenseur et quand je frappais les coups francs, il y avait toujours des déviations. Par exemple, le premier but que marque (Leopoldo) Luque contre la Hongrie vient d'un coup franc que j'ai tiré. Je n'étais pas trop frustré de ne pas marquer. Au contraire, on gagnait des matches et on avançait dans la compétition. Après, quand on a perdu contre l'Italie et qu'on a dû aller jouer à Rosario, les choses ont changé. Parfois, le destin fait bien les choses : ce stade, je le connaissais parfaitement, même s'il avait été totalement rénové.

Pour vous, le match contre la Pologne lors de la deuxième phase a été une libération personnelle...
Une libération, une explosion, car je n'avais pas marqué beaucoup de buts de la tête. Et le premier que je mettais en Coupe du Monde, je le marquais comme ça. Dans les cages, il y avait (Jan) Tomazsewski. Ce qui est marrant dans cette histoire, c'est que j'avais joué contre lui quelques années auparavant, pour un match amical en Allemagne. A la première minute, j'étais entré seul dans la surface et ne j'avais pas réussi à marquer. On ne sait jamais quand on peut avoir sa revanche. J'ai pu l'avoir ce jour-là. Ç'a été mon premier but en Coupe du Monde ; il était très beau.


Ensuite, vous avez joué contre le Brésil dans un match qui s'est soldé par un nul vierge. Que pouvez-vous dire de ce clásico ?
Un match typique entre Argentins et Brésiliens, avec beaucoup de rythme, beaucoup de frictions. Le jeu n'a pas été à l'honneur. Ce 0-0 a été un résultat logique. Ensuite, on a joué contre le Pérou...

Ce match - pour les étrangers ou ceux qui n'étaient pas en Argentine - a été un peu étrange. Qu'en pensez-vous ?
Oui. Trois mois auparavant, l'Argentine était allée battre le Pérou 3-0. Vu de l'étranger, ça n'avait rien d'extraordinaire. Mais pour la Coupe du Monde, les Péruviens ont fait une très bonne première phase, ils ont pratiqué un très beau football. C'était en fait l'une des plus belles équipes. Mais au deuxième tour, ils n'étaient plus les mêmes. On a eu la possibilité de qualifier l'Argentine pour sa première finale depuis je ne sais plus combien d'années. On devait marquer quatre buts car le Brésil avait déjà gagné son match.

Je crois que si on avait eu besoin de huit buts, on les aurait mis. On en voulait plus qu'eux. Peut-être qu'on n'avait pas les meilleurs joueurs, mais on était convaincus qu'on allait gagner, plus qu'ils ne l'étaient de nous mettre en danger. Après, beaucoup de choses se sont dites. Si les gens avaient parlé juste après le match ou un mois plus tard, d'accord... Mais non. Ce n'est que deux ans après que les gens ont parlé.


Menotti a raconté une histoire à votre sujet. Comme quoi il vous aurait dit "Ecoute, Mario..."
( Il coupe) "Il faut te raser la moustache ?"

Voilà. Comme cela s'est passé ?
On était tellement dans notre coquille que le fait de me raser tous les deux ou trois jours me pesait vraiment. Au bout d'un moment, je me suis laissé pousser la barbe et la moustache. Vingt jours plus tard, j'en avais une belle épaisseur. J'ai joué le premier match comme ça, ainsi que le deuxième. Pour le troisième, je me suis rasé, mais que la barbe. Quand on est revenus à notre quartier général, sachant qu'on devait aller à Rosario, Menotti m'a apostrophé et m'a dit : "Et pourquoi tu n'essaierais pas de te raser la moustache, pour voir si la chance tourne ?"

Il avait été avec moi à Valence avant la Coupe du Monde. Il avait vu que je marchais bien. A ce moment-là, je n'avais ni moustache, ni barbe. C'est pour ça qu'il m'a redit : "A Valence, tu n'avais pas de barbe ni de moustache. Si tu te rases à Rosario, peut-être que tu te souviendras comment mettre des buts..." Et comme par hasard, ou par chance, c'est là que mon histoire a commencé. Dès le premier match, j'ai commencé à mettre des buts. Du coup, chaque fois qu'il me voyait, il me disait : "Aujourd'hui, tu mets dedans, hein ?". Voilà l'histoire de la moustache et des buts.


Nous allons passer au plus important : le moment où vous avez gagné la Coupe du Monde. Quel souvenir gardez-vous de cette finale contre les Pays-Bas ?
Avec (Daniel) Passarella, on regardait tous les matches. Il savait que Van de Kerkhof portait un bandage au poignet. Donc au moment du toss, il a dit à l'arbitre que le Néerlandais portait un plâtre. Il insistait sur le fait que cela pouvait être très dangereux ; en se tournant, il pouvait blesser un joueur à la tête. Van de Kerkhof disait que ce n'était pas un plâtre mais une attelle. Ils ont passé une demi-heure à discuter de ça, jusqu'à ce qu'on lui demande de défaire son bandage pour constater qu'il n'y avait rien. On lui a remis un bandage et on a pu commencer à jouer. Le coup d'envoi a été retardé d'une demi-heure !

Je me rappelle de l'entrée sur le terrain, avec une pluie de papelitos (confettis), comme le veut la tradition en Argentine. Je me souviens aussi des hymnes. Après, une fois que le match commence, on oublie tout ça, il faut être concentré.

Les premières minutes ont été très dures pour nous. (Rob) Rensenbrink, (Jonny) Rep et tous les autres nous mettaient très facilement en danger. El Pato ["le canard", son surnom] Fillol a sorti trois ou quatre arrêts. On aurait facilement pu prendre deux ou trois buts. Au fil des minutes, on a commencé à faire jeu égal avec les Pays-Bas et on a pu marquer le premier but. A partir de ce moment-là, on a été plus sereins, car on était conscients d'avoir l'initiative. Ensuite, (Dick) Nanninga a égalisé à 7 ou 8 minutes de la fin. Puis il y a eu cette fameuse frappe de Resenbrink repoussée par le poteau.


Vous avez parlé du premier but. Comment l'avez-vous vécu ?
Ce but, il y avait de quoi le fêter. Trente ou quarante secondes s'écoulent entre le moment où l'on fête le but et celui où l'on rejoint son camp pour continuer le match. Mais en finale, il faut tout de suite retrouver sa concentration car on n'a pas encore gagné, on a juste marqué un but. Il s'est passé la même chose quand Resenbrink a frappé sur le montant : el Pato (Fillol) est sorti, le ballon a rebondi et a touché le poteau. Quand (Américo) Gallego a dégagé, on a entendu une explosion de joie, comme si on avait marqué.

A ce moment-là, qu'avez-vous pensé ?
A rien ! On n'a le temps de penser à rien. Après, c'est sûr, j'ai pensé qu'on aurait pu perdre sur cette action, mais pendant ces 5 ou 10 secondes, tu ne l'as pas le temps de réfléchir. Tu as juste le temps de respirer et de penser à la peur que tu as eue.

Dans l'atmosphère, on sentait bien qu'il y avait eu danger...
Le Monumental s'est tu. C'est comme si une sirène d'alarme avait sonné : tout le monde s'est tu. Quand le ballon a été hors de danger, il y a eu une explosion de joie. Je ne sais pas si ça aurait été juste qu'on perde ce match, mais pour gagner, il faut marquer des buts. Et là, on en aurait pris un deuxième en l'espace de huit minutes. Ça aurait pratiquement été synonyme de défaite.

Leopoldo Luque et Osvaldo Ardiles ont participé à votre premier but, c'est bien ça ?
Oui, Luque me donne le ballon alors que j'ai un défenseur dessus. Je me souviens être entré dans la surface avec le ballon et quand (Jan) Jongbloed est venu à ma rencontre, je me suis jeté et j'ai poussé le ballon du gauche. Le ballon lui est passé sous le ventre et a filé au fond des filets.

Un but classique pour vous ?
Non, pas vraiment, car je ne me jetais jamais pour marquer des buts. Mais là, je n'avais pas d'autre solution; Si je ne le faisais pas, je n'arrivais pas au ballon. Le ballon filait devant moi, le gardien sortait à ma rencontre et quand j'ai tiré, il était en train de plonger. Il sortait davantage pour se jeter sur le ballon que pour arrêter une frappe. Je me souviens encore de l'explosion de joie du stade !

Et le deuxième ?
Il ressemblait beaucoup au premier. L'action a là aussi démarré sur le côté gauche, avec (Daniel) Bertoni et Ardiles. Ensuite, le ballon est arrivé à Luque, qui a recentré l'action. Je n'ai pas eu la partie facile car j'ai dû dribbler deux joueurs et faire face à la sortie du gardien. Ma frappe a rebondi sur le gardien, c'est pour ça que le ballon est monté en l'air. J'ai contourné le gardien pour poursuivre mon action car deux défenseurs néerlandais revenaient. J'au pu les devancer et toucher le ballon de la semelle ; il a passé la ligne doucement. Il reste un quart d'heure à jouer, rien n'était encore fait. Ça n'a pas été l'un de mes plus beaux buts, mais c'est sûrement celui qui m'a procuré le plus d'émotions. Même le public soufflait pour aider le ballon à entrer. Il y a eu du suspense, mais le ballon est entré.

A la fin du match, les célébrations ont dû être extraordinaires...
Très tranquilles, en fait. Dans le football argentin, que ce soit en championnat pour une Coupe du Monde, la tradition veut que le public envahisse le terrain après le match. C'est pour ça qu'on n'a pas pu célébrer le titre comme en Europe, où l'on reçoit la Coupe pour faire ensuite un tour d'honneur. En Argentine, on n'a pas été nombreux à faire le tour d'honneur. Je crois quand même que Passarella, Fillol et quelques autres l'ont fait. Mais c'était impossible, il y avait tellement de monde ! Ensuite, on est allés dans les vestiaires. On a dû attendre un moment pour nous changer et pour nous rendre au dîner où l'on devait recevoir le trophée.

Certains de vos coéquipiers, comme Bertoni ou (Alberto) Tarantini, racontent que Passarella...
( Il coupe) S'est accroché à la Coupe et ne l'a pas lâchée !

C'est vrai ?
Disons qu'il a été fidèle à son style sur le terrain, avec les coudes bien en dehors. Il ne laissait personne toucher la Coupe ( rires). Lui, (Omar) Larrosa, Bertoni et quelques autres se sont complètement accaparé la Coupe. Je ne l'ai pas touchée une seule fois, ni même à l'hôtel, quand on est allés dîner, ils ne nous laissaient pas en approcher ! Je ne sais pas si quelqu'un la gardée, ou si elle a été cachée. En tout cas, je ne l'ai ni vue, ni touchée. Mais ça ne me faisait rien : je savais qu'on avait fait ce qu'il fallait, à savoir remporter le titre. Les gens étaient heureux et nous, on était satisfaits. Non pas d'avoir accompli notre mission, mais d'avoir donné cette joie au peuple, d'avoir placé l'Argentine à sa juste place. Nous avions toujours eu d'excellentes sélections, mais nous n'avions jamais été champions du monde. Nous avons ouvert la voie.


Pensez-vous que ce titre a pris une importance encore plus grande en raison des temps difficiles que traversait le pays ?
C'était une époque difficile, mais nous, on ne savait pas ce qui se passait. On ne l'a su que bien après 1982, presque en 1983, avec le dossier de la guerre des Malouines. C'est là que tout a été révélé au grand jour car en fait, seules les personnes affectées étaient au courant. Moi, je jouais en Espagne. A l'étranger, on apprend toujours les mauvaises nouvelles de son pays en premier. Je regardais les informations, de temps en temps, je lisais la presse et vraiment, on ne parlait pas de tout ça. C'était bien caché. Mais en tout cas, par tout ce que nous faisions, et sans le savoir, nous donnions de la joie aux gens. Ils pouvaient sortir dans la rue pour faire la fête, se libérer et crier tant qu'ils le voulaient...


(On lui tend le Trophée)
Quoi ? Je vais enfin pouvoir le toucher ? Trente ans après...

28 ans...
28 ans ! Enfin, merci à vous !
Ce trophée est très lourd, il est beau, très beau. Je me souviens aussi des nombreux cadeaux que j'ai reçus. J'en recevais beaucoup à la maison, de tous les côtés. Il y a eu cette réplique de la coupe en chocolat, elle était immense. Je n'ai pas pu la manger. C'était du chocolat pur, excellent. Un jour, je l'ai mise dans le patio, il y avait des enfants. Ils l'ont dévorée !

Que pensez-vous de ce trophée d'un point de vue esthétique ?
Il est magnifique. Celui de la Ligue des Champions est joli, mais c'est une coupe. Ça, ce n'est pas une coupe, c'est un trophée. Beaucoup de joueurs ont essayé de le remporter et n'y sont pas arrivés. Certains ont eu cette chance. Regardez-moi : je la touche maintenant, après tant d'années... Mais au moins, je sais qu'elle a été en Argentine.

Peut-on le comparer à un autre trophée ?
Non. Ce qui se gagne avec la sélection, c'est incomparable. La Copa Libertadores est importante en Amérique du Sud ; en Europe, c'est la Ligue des Champions, mais la Coupe du Monde... Je crois que c'est à partir de 1978 que les femmes ont commencé à suivre les Coupes du Monde à la télévision. Avant, c'était inimaginable de dire à une femme : "Viens, on va voir un match de foot". Cette année-là, il y a eu la télé couleurs et depuis, de plus en plus de femmes regardent le foot. La Coupe du Monde, c'est une fois tous les quatre ans ; c'est difficile de la gagner.