Quel impact la Coupe du Monde de la FIFA 1978 a-t-elle sur
votre carrière et sur votre vie professionnelle ?
Elle a tout changé. Ma vie n'a plus été la même
après cette compétition. En tant que joueur, je suis devenu célèbre
dans le monde entier. Quand nous voyagions à l'étranger, tous
les journalistes voulaient nous approcher. Auparavant, quand nous
nous déplacions avec River Plate, nous n'étions qu'une
équipe parmi tant d'autres. Après la Coupe du Monde 1978, nous
étions tous devenus des stars. Une fois, nous avons fait une escale
de deux ou trois heures en France et nous avons été interviewés 17
fois ! Je n'exagère pas ! Cela montre à quel point les choses
avaient changé.
Sur le plan personnel, nous avons tous bénéficié de ce nouveau statut. Après 1978, nos relations avec les dirigeants de River Plate ont évolué. Nous nous sentions respectés. D'un seul coup, je n'étais plus le "petit jeune qui jouait au football dans les terrains vagues". J'ai remarqué que, partout, les gens commençaient à nous accepter. Auparavant, les footballeurs étaient victimes de certains préjugés, en particulier de la part des stars de la télévision ou des présentateurs. Aujourd'hui, quand Diego Maradona se présente sur les plateaux de télé, tout le monde l'embrasse, mais les mêmes qui l'adulent aujourd'hui disaient : "Oh non, je vais encore devoir supporter le nabot". En fait, le football argentin a complètement changé après 1978.
L'influence de César Luis Menotti sur le football
argentin a fait l'objet de nombreux commentaires. Quelle est
votre opinion à ce sujet ?
Menotti a gagné notre respect. Il a appelé beaucoup
de joueurs en sélection et il a donné sa chance à tout le monde. Il
a établi une liste de 60 joueurs, puis il a demandé aux
responsables de l'AFA et aux présidents de clubs de
s'engager à ce que ces joueurs ne soient pas vendus à des clubs
étrangers afin que nous puissions travailler ensemble sur le long
terme. Je ne sais pas si Menotti travaillait dur ou non. En
revanche, je sais qu'il a mis en place un groupe qui répondait
parfaitement à ses attentes, en particulier dans le domaine de la
solidarité. Je ne sais pas non plus si ses joueurs étaient les
meilleurs, ou si j'étais l'avant-centre idéal pour la
sélection. A l'époque, deux ou trois autres attaquants auraient
pu prétendre à ce poste, même si, avec le recul, je pense que
Menotti a fait le bon choix. Ce que je sais avec certitude,
c'est que Menotti nous a fait confiance, qu'il a gagné
notre respect et qu'il a fait de nous la meilleure équipe du
monde.
Le fait d'évoluer à domicile génère souvent une
pression supplémentaire. Comment Menotti a-t-il géré la situation ?
Menotti savait parler aux joueurs et évacuer la
pression. C'était l'une de ses grandes qualités et elle a
joué un rôle essentiel dans notre succès. Il nous disait simplement
: "Les gars, allez vous amuser". D'autres fois, il
nous demandait : "Les gars, qu'est-ce que vous dites à vos
familles quand vous quittez la maison ? Vous dites : "Je sors,
j'ai un match demain. Je ne pars pas à la guerre, je vais jouer
au football. C'est un jeu". Qu'on gagne, qu'on
perde ou qu'on fasse match nul, ce n'est pas une question
de vie ou de mort".
Quel souvenir gardez-vous de cette compétition ?
Le jour de la finale contre les Pays-Bas. Quand
l'arbitre a sifflé la fin de la rencontre, Omar Larrosa a sauté
de joie, plus haut que je ne l'avais jamais vu sauter en match
! Il a levé les bras et il m'a dit : "On est champions,
Leo !" Je crois que ça a été le plus grand moment de ma
carrière. J'ai connu pas mal de succès, j'ai gagné le
championnat avec River Plate, mais à ce moment, j'avais
l'impression de toucher le ciel.
Lequel de vos buts vous a laissé le meilleur souvenir ?
Le but contre la France était le plus beau et le
plus important. C'était une frappe de loin qui a pris le
gardien par surprise. Tout est parti du milieu de terrain : Américo
Gallego a récupéré le ballon et servi Osvaldo Ardiles. Il a fait
quelques mètres, puis il m'a passé le ballon. Je crois
qu'il voulait que je lui rende la balle, mais il était marqué
de près. C'est à ce moment que j'ai eu l'idée de tirer
au but, d'autant que Marius Trésor, qui mesure près de deux
mètres, avançait très vite sur moi. J'ai tiré de toutes mes
forces et c'est rentré. Tout le monde est devenu fou, mais nous
étions les premiers surpris. La France avait une belle équipe, mais
avec l'aide de Dieu et grâce à ce but, nous avons poursuivi
notre route.
Quel rôle les supporters ont-ils joué dans votre succès ?
Nous leur devons tout, car ils nous ont toujours
soutenus. Cela dit, nous avons parfois dû y réfléchir à deux fois
avant de parler de tout ça. En effet, sans le vouloir, ils nous
mettaient souvent la pression. Le bus ne pouvait pratiquement pas
avancer sur la route qui allait de notre camp d'entraînement au
Monumental, à cause de la foule. Il y avait là des hommes, des
enfants, des vieillards, des femmes... En les voyant, nous nous
disions : "Comment allons-nous pouvoir les rendre heureux ? Et
que se passera-t-il si nous ne sommes pas à la hauteur ?" Les
fans vous soutiennent dans les moments difficiles, mais ils vous
imposent également une terrible responsabilité. Je me suis souvent
dit que nous n'avions pas le droit de les décevoir.
Diriez-vous que le match contre le Pérou a constitué un
tournant pour l'Argentine ?
Dans un premier temps, nous attendions avec
impatience des nouvelles du match Brésil - Pologne. Quelqu'un
avait amené une petite radio dans les vestiaires et nous savions
que le Brésil menait 3:1. Nous étions inquiets, nous pensions :
"Il va falloir marquer quatre buts". Ce n'était pas
simple. Le match a débuté sur un rythme très élevé, le ballon
passait très vite d'un camp à l'autre. Nous avons commencé
à poser le jeu et nous avons marqué deux buts. Cela nous a mis en
confiance, nous nous sommes dit que nous pouvions en marquer deux
autres. Nous imposions un gros pressing à nos adversaires et, quand
nous avions le ballon, nous savions quoi faire. Après huit minutes
de jeu en deuxième période, nous avions nos quatre buts et nous
étions rassurés.
Dans les dernières minutes, les Pays-Bas ont failli faire
la décision avec un tir sur le poteau. Vous vous en souvenez ?
On me pose souvent la question. Je me rappelle
surtout du silence. Tout le monde a retenu son souffle. Le ballon a
heurté le poteau et rebondi dans l'aire de jeu, mais
heureusement, il n'y avait aucun joueur néerlandais pour le
reprendre. Gallego l'a dégagé vers la ligne médiane et on a
entendu une clameur, comme si nous avions marqué.
Quelles ont été vos impressions au moment de prendre le
Trophée entre vos mains ?
Nous sommes rentrés au vestiaire, nous avons pris
une douche et nous sommes revenus pour recevoir le trophée.
L'euphorie était un peu retombée. A cet instant, j'ai pensé
à mon frère, qui était mort pendant cette Coupe du Monde. Je me
souviens avoir soulevé la coupe après l'avoir embrassée.
C'est ce que j'avais toujours vu faire. J'étais très
ému, mais les sentiments étaient contradictoires. Sur le coup, on
ne réalise pas ce qui se passe, la signification de tout cela. La
véritable excitation, je l'ai ressentie 20 ou 30 jours plus
tard, quand un ami m'a appelé pour me demander quel effet cela
faisait. Au moment où on soulève la coupe, on ne comprend pas
vraiment ce qui se passe.
Cette finale fut-elle le plus beau moment de votre carrière
?
Oui, bien sûr. J'ai vécu de grands moments,
mais aucun de cette intensité.
Quel effet cela vous fait-il de tenir à nouveau le Trophée
?
Les mots me manquent, je suis très ému. Je ne
m'y attendais pas. C'est un moment exceptionnel.
Si vous trouviez ce trophée exposé dans une galerie,
qu'en diriez-vous ?
En ce qui me concerne, je n'en connais pas de
plus beau ! Il est unique. Nous nous sommes battus, nous avons tout
sacrifié pour le gagner et on ne peut pas mettre un prix sur de
telles choses. Je suis très touché de le revoir aujourd'hui.
C'est beau.
«Nous avons tout sacrifié pour ce trophée»