Que représente pour vous la Coupe du Monde de la FIFA
?
Pour moi, les mots "Coupe du Monde" évoquent les
plus beaux jours de ma vie de sportif. Il faut dire que j'en ai
disputé plusieurs et que j'ai terminé ma carrière de
footballeur sur une victoire à la Coupe du Monde 1982.
Avez-vous gardé des liens avec les joueurs qui ont partagé
l'aventure de la Coupe du Monde de la FIFA avec vous ?
Les liens tissés au sein des clubs sont propices
aux retrouvailles, mais je dois dire que la victoire en Coupe du
Monde demeure ce qui nous unit le plus. C'est une chose
inoubliable, qui a scellé des amitiés pour la vie. Il m'arrive
aussi de croiser des gars contre qui j'ai joué à l'époque.
C'est toujours sympathique d'échanger quelques mots avec
eux.
Quel était votre secret ? Cette concentration et ce
sang-froid qui vous caractérisaient étaient-ils naturels ou bien le
fruit d'une préparation psychologique ?
On se prépare longtemps à l'avance pour un événement
comme la Coupe du Monde, et quand la compétition arrive, on est
déjà totalement concentré. De plus, le championnat italien est
âprement disputé et demande une concentration de tous les instants.
Les
Azzurri savent gérer ce type de tension et ont toujours
abordé la Coupe du Monde au maximum de leur concentration.
Vous avez participé à trois Coupes du Monde de la FIFA.
Cela aurait pu être quatre si Albertosi ne vous avait soufflé le
poste en 1970...
Je suis satisfait de mon parcours, même si j'ai mal vécu
ma non-titularisation en 1970, lors de ma première sélection pour
une phase finale. J'avais joué dans l'équipe victorieuse du
championnat d'Europe deux ans auparavant, aussi pensais-je être
titularisé d'entrée au Mexique. Mais le sélectionneur
Valcareggi a préféré Albertosi, qui, je dois l'admettre, était
un excellent gardien. J'ai pris ma revanche en 1974, 1978 et
1982 !
En quoi les trois Coupes du Monde de la FIFA que vous avez
disputées se différencient-elles ?
En 1974, l'équipe d'Italie est arrivée en Allemagne
avec de grandes ambitions. J'avais même fait la couverture de
Newsweek, n'ayant concédé aucun but en deux ans (1972-74) de
sélection. Mais les choses ne se sont pas bien passées. Je ne parle
pas pour moi en particulier - je pense avoir fait mon travail -
mais pour l'équipe en général. Sans doute parce que nous étions
à la croisée de deux générations.
En 1978, en revanche, nous avons fait une grande Coupe du
Monde même si, sur un plan personnel, je n'ai pas été à la
hauteur des attentes du public. On me reproche encore ce but de
loin d'Arie Haan dans le match qui nous opposait aux Pays-Bas.
Aujourd'hui, des frappes comme celle-là font l'admiration
des connaisseurs, mais à l'époque on faisait porter le chapeau
au gardien. J'admets que l'on aurait pu mieux faire :
atteindre la finale, par exemple, même si la gagner aurait relevé
de l'exploit. L'Argentine était alors très forte et elle
jouait chez elle. Et puis, il y a eu 1982...
Attardons-nous un peu sur 1978. Rossi et Gentile nous ont
dit que c'est en Argentine qu'est née l'équipe
conquérante de 1982.
Sans aucun doute, l'équipe de 1982 a pris forme
en 1978. Nous comptions parmi nous Bettega, qui devait
malheureusement déclarer forfait sur blessure quatre ans plus tard,
mais le noyau de l'équipe était déjà là. C'est cette
année-là qu'ont été semées les graines du succès de 1982.
Moment extraordinaire que cette phase finale en Espagne ! Tout
avait pourtant mal commencé, et les critiques n'avaient pas
tardé à se faire entendre. Alors, nous avons eu pour consigne de ne
plus parler à la presse. En général, l'Italie débute timidement
les grandes compétitions, sans doute à cause de l'énorme
pression qui pèse sur les joueurs et la peur d'être éliminée
dès le premier tour.
Malgré tout, l'équipe était bien en place.
Oui, mais on pouvait sentir une incroyable tension
au cours des trois matches de la première phase de poules. Après
l'Argentine, il était très difficile d'aborder
l'édition 1982 : une élimination dès le premier tour aurait été
considérée comme une véritable faillite. La pression était si
intense que l'équipe était comme tétanisée. Mais une fois passé
le cap du premier tour, nous avons fait un magnifique tournoi.
La défense a dû endosser la responsabilité des trois premiers
matches...
Plus que la défense, je dirais que c'est l'équipe
tout entière qui n'arrivait pas à jouer son jeu. Nous étions
trop timorés et notre jeu trop étriqué. Nous n'arrivions pas à
nous libérer. On connaît la suite...
En tant que capitaine, comment faisiez-vous passer les
messages à vos coéquipiers pendant les rencontres ?
J'avais 40 ans et étais leur capitaine, j'avais donc
l'autorité pour faire entendre ma voix. Toutefois, il est
difficile de communiquer avec ses hommes quand la situation est
tendue. Une fois les ponts coupés avec la presse tout est rentré
dans l'ordre et les messages sont mieux passés.
Est-il juste de dire que vous étiez très proche de Bearzot
?
Oui. J'avais la totale confiance de Bearzot. Il y avait
même une certaine complicité entre nous, au bon sens du terme. Il
était presque un père pour moi. Nous venons de la même région
d'Italie (
le Frioul) et avons toujours été animés par le même
respect mutuel. J'ai toujours pensé que chacun devait rester à
sa place. Le sélectionneur porte toute la responsabilité sur ses
épaules. C'est grâce à lui que nous avons gagné la Coupe du
Monde. Il a su maintenir l'unité du groupe et encaisser les
coups pour nous quand il le fallait.
Les gens de votre région n'ont-ils pas la réputation de
parler peu et de travailler beaucoup ?
En effet, les Frioulans accordent plus d'importance aux
actes qu'aux mots. Nous sommes réservés de nature. Bearzot
pensait, comme moi, que chaque parole engage celui qui la prononce.
On ne dit pas les choses en l'air. Malheureusement, de nos
jours, les mots sont souvent dévalorisés.
Etiez-vous dans le secret des instructions de Bearzot,
comme l'injonction de marquer qu'il aurait adressée à
Gentile au cours du match contre le Brésil ?
Non, car je ne le voulais pas. J'ai toujours
respecté le travail des autres. En l'occurrence, cela relevait
de la responsabilité de l'entraîneur, différente de celle qui
m'incombait en tant que capitaine. Il lui arrivait de me mettre
dans la confidence, bien sûr, mais sans plus.
Avez-vous vu le but de Tardelli (dans la finale contre
l'Allemagne) de là où vous vous trouviez ?
Oui. Mais plus que le but, c'est la réaction de
Tardelli que j'ai vue ! Après son but, il était complètement
fou ! On pouvait s'attendre à cette réaction de la part
d'un homme aussi passionné et instinctif que lui.
Après le coup de sifflet final vous attribuant le titre
mondial, avez-vous donné libre cours à vos émotions ?
Je ne me suis jamais départi de mon calme, même si,
naturellement, j'étais transi de bonheur. Tout de même :
c'était la Coupe du Monde, j'avais 40 ans, j'étais le
capitaine et nous avions fait merveille ! L'euphorie et la joie
étaient de mise. Cela dit, je ne me suis jamais prêté aux
débordements d'enthousiasme et aux manifestations de joie
inconsidérées sur un terrain. Je n'aime pas les gestes
d'exaspération ou d'enthousiasme exagérés. J'ai
toujours une pensée pour mes opposants quand je gagne.
Aviez-vous rêvé qu'un jour vous quitteriez la scène
footbalistique avec le Trophée de la Coupe du Monde de la FIFA sous
le bras ?
A l'approche du tournoi notre équipe était loin
de faire l'unanimité. On mettait en cause ma sélection à
l'âge canonique de 40 ans. Mais vous connaissez les Italiens :
toujours prompts à exagérer ! Pourtant, notre confiance n'a
jamais été entamée. Bearzot était quelqu'un de réaliste,
impassible devant l'agitation médiatique et les gesticulations
en tous genres. Il avait son idée et ne s'en laissait pas
détourner au gré des circonstances. Devant le mutisme de Paolo
Rossi face au but, il a dû subir le feu des critiques qui
exigeaient des changements. Il a persisté en gardant Rossi... Et
regardez le résultat. Il a su gérer cette affaire à la
perfection.
Votre nom est associé à toute une série de records, même si
Paolo Maldini vous en a subtilisé un. Il y a, entre autres, ces 1
142 minutes en matches internationaux sans concéder le moindre but.
Oui, Maldini m'a dépassé au nombre de
sélections, j'en ai honoré 112, il est allé bien au-delà. Mais
vous savez que les records sont faits pour être battus. Et puis,
perdre ce record au profit d'un joueur aussi talentueux que
Maldini, c'est un honneur.
Est-il juste de dire que l'un des records dont vous
êtes le plus fier est celui du plus grand nombre de matchs joués
consécutivement ?
Oui. Si certains de mes records ont été battus, je suis très
fier de mes 332 matchs consécutifs (
en Serie A). Autrement dit, onze années pleines dans mon
championnat national. Je pourrai toujours dire que j'y étais,
que j'étais constamment présent, et ça, c'est très
gratifiant.
Votre carrière internationale n'avait que quatre ans
lorsque vous avez remporté le Championnat d'Europe, et vous
avez quitté la scène à 40 ans avec un titre de champion du monde...
Du début à la fin, mon aventure avec la
Squadra Azzura a été extraordinaire. Du Championnat
d'Europe en 1968 jusqu'à la Coupe du Monde de 1982... Que
demander de plus ?
Je crois savoir que vous connaissiez bien Lev Yachine. Que
pensez-vous des gardiens de buts d'aujourd'hui ?
Suivez-vous leurs prestations ?
Je connaissais Yachine, en effet. Nous étions bons
collègues, mais je n'irais pas jusqu'à dire amis à cause de
la distance qui nous séparait. Je n'oublierai jamais sa
présence à mon jubilé. Lui, Joël Bats et bien d'autres encore
étaient présents ce jour-là, à San Remo, pour mes adieux au
football. N'oublions pas qu'il a été l'un des plus
grands gardiens de tous les temps.
Vous avez aussi beaucoup d'admiration pour Joël Bats,
n'est-ce pas ?
Oui. Pour moi, Bats était un gardien complet : agile, vif. Il
régnait en maître dans sa surface. Je l'ai toujours tenu en
plus haute estime.
Pensez-vous qu'aujourd'hui le rôle des gardiens a
changé ? Quel jugement portez-vous sur les nouvelles règles
concernant les tacles et la passe au gardien ?
A une époque où le hors-jeu n'était pas
toujours bien signalé, les gardiens étaient obligés de sortir pour
se jeter dans les jambes des attaquants. Nul doute
qu'aujourd'hui le rôle du portier s'est notablement
compliqué. S'il sort, il a de grandes chances de se faire
sanctionner par un carton ou par un penalty. Ou bien, le buteur
essaiera de le mettre à la faute, au lieu de tenter de marquer, en
écartant le jeu pour provoquer un contact. En ce sens, nous avions
plus de latitude, puisque nous pouvions, sans crainte, sortir pieds
en-avant. Autrefois, on respectait l'esprit du jeu :
l'attaquant essayait sincèrement de marquer ; aujourd'hui,
il recherche le penalty. C'est une évolution néfaste pour le
gardien de but, qui est désormais limité dans ses interventions. Il
ne peut plus se livrer et doit se contenter de subir, car le
moindre contact est source de sanction administrative ou de
penalty. Bref, on peut dire qu'aujourd'hui les gardiens
n'ont pas la part belle.
Si vous deviez choisir votre plus bel arrêt, lequel
retiendriez- vous ?
Ce serait la tête d'Oscar que j'ai sauvée sur la
ligne dans les dernières minutes du match contre le Brésil (
1982). Alors que le ballon était encore bloqué sous mon
corps, les joueurs brésiliens réclamaient le but. J'étais
terrifié à l'idée que l'arbitre puisse se tromper en
jugeant que la sphère avait passé la ligne. C'est pourquoi je
suis resté à terre, me cramponnant au ballon comme si ma vie en
dépendait, afin que l'arbitre puisse voir exactement où il se
trouvait. Il m'était arrivé la même chose neuf ans plus tôt en
Roumanie, en sélection. Ce jour-là, l'arbitre s'était
trompé : il avait accordé le but. Ces quatre ou cinq secondes
contre le Brésil m'ont paru une éternité, et comme je ne
pouvais pas situer l'arbitre je priais pour qu'il ait bien
vu que le ballon n'était pas rentré.
Y a-t-il un autre arrêt dont vous êtes fier ?
Je me souviens de ce plongeon spectaculaire contre
l'Allemagne, à Argentine 1978. Les gens ont toujours pensé que
je n'étais pas assez démonstratif ou spontané. Ce fut ma
réponse.
Pouvez-vous nous relater le voyage retour vers Rome dans
l'avion du Président de la République après la finale de 1982 ?
Cette Coupe du Monde a eu un retentissement énorme
dans toute l'Italie. Nous sommes rentrés à Rome dans
l'avion du Président Sandro Pertini, qui n'avait pu retenir
son émotion au stade. Je me suis retrouvé à jouer aux cartes avec
le Président, Bearzot et Causio, pendant l'heure et demi
qu'a duré le voyage ! Pertini avait le don de vous mettre à
l'aise : on aurait dit qu'il avait toujours fait partie du
groupe. A notre arrivée à Rome, et jusqu'au Palais présidentiel
du Quirinal, il y avait un chahut indescriptible. Pertini a insisté
pour que nous restions à dîner. Je me souviens encore de ses
paroles : "Je m'assois ici avec Bearzot d'un côté et
Zoff et ses hommes de l'autre. S'il reste de la place pour
les ministres et les députés, tant mieux. Sinon, ils n'auront
qu'à aller au restaurant". Il savait parler, Pertini.
Pensez-vous qu'un simple match de football justifie une
telle débauche de passion, une telle liesse populaire ?
Nous, les Italiens, nous sommes passionnés de football, une
passion qui touche toutes les couches de la population. Aussi, il
ne faut pas s'étonner de voir les gens fêter de cette manière
une victoire aussi prestigieuse. Notre parcours jusqu'à la
finale de cette Coupe du Monde a été exemplaire. Bearzot nous a
fait partager son sens des responsabilités et du travail bien fait.
Nous avons accompli notre tâche en remportant ce titre et en
portant haut les couleurs du drapeau italien. La joie des
supporteurs était à la mesure de l'exploit.
Nous avons une petite surprise pour vous. C'est
l'œuvre du sculpteur italien Silvio Gazzaniga. Cela vous
rappelle-t-il quelque chose ?
(Tenant le Trophée dans ses mains). Ça alors !
Comment est-il arrivé ici ? Il me semblait qu'il était beaucoup
moins lourd. En Espagne, dans l'euphorie de la victoire il
paraissait si léger ! Aujourd'hui, en découvrant son véritable
poids, j'en mesure toute la valeur.
Voyez-vous dans ce Trophée une œuvre d'art ou y
accordez-vous une valeur plus sentimentale ?
Les souvenirs qu'il évoque relèvent de l'émotion.
Esthétiquement parlant, je le trouve magnifique. Il ne ressemble à
aucun autre trophée.
