Nous sommes en 1981 ; Alejandro Sabella évolue alors en Angleterre, à Leeds United. En décembre, il reçoit la visite de Carlos Bilardo, fraîchement nommé entraîneur d'Estudiantes de La Plata, qui lui propose de revenir en Argentine pour enfiler la tunique du Pincharrata. Sabella rêve plutôt d'un retour sous les couleurs de River Plate, son alma mater, mais il accepte la proposition du Narigón (gros nez). À ce moment-là, il ne sait pas ce que l'avenir lui réserve...
Que va-t-il devenir ? Ni plus ni moins que l'entraîneur qui, 27 ans plus tard, conduira Estudiantes à la quatrième Copa Libertadores de son histoire...
Un pied gauche magique
Alejandro Javier Sabella voit le jour à Buenos Aires le 5 novembre 1954. Il fait toutes ses classes à River Plate, où il débute en équipe première à 20 ans. Avec son mètre soixante-deux, il ne paie pas de mine. Certains lui reprochent même une certaine lenteur, d'où son surnom, Pachorra, comprenez l'indolent. Malgré ces désavantages, son pied gauche est une troisième main : il le tire de toutes les situations délicates, lui permet de s'extraire du marquage d'une simple feinte et trouve toujours la meilleure solution de passe.
Son seul tort aura finalement été de se trouver à River en même temps que Norberto Alonso, l'une des grandes idoles des supporters millonarios. Malgré ses trois titres avec la Banda Sangre (Metropolitanos 1975 et 1977, Nacional 1975), il ne parviendra jamais à s'imposer en tant que titulaire. Il disputera aussi la finale de la Copa Libertadores 1977, qu'il perdra contre... Cruzeiro. Quand Sheffield United manifeste son intérêt en 1978, Pachorra fait donc ses valises pour l'Angleterre.
Sabella éprouvera des difficultés à imposer son jeu dans les rudesses du football anglais. Il alternera le bon et le moins bon, au prix de nombreux sacrifices. Au courant de son mal-être, Bilardo, qui l'a noté dans ses tablettes depuis un moment, va le chercher. "Le club n'avait pas d'argent, mais j'ai rassemblé quelques dollars et je suis parti. J'ai convaincu les dirigeants de conclure l'affaire et pour revenir, j'ai dû demander des sous à Sabella", se rappelle le légendaire entraîneur argentin.
Une équipe de luxe
Bilardo fait déjà partie des icônes pincharratas. Joueur, il a conquis trois Copas Libertadores et une Coupe Intercontinentale à la fin des années 1960. Il revient à La Plata avec l'ambition de redorer le blason du club, de le ramener au premier plan. "Avec ce discours, il m'a convaincu", se souvient Sabella.
Pachorra va former un entrejeu inoubliable aux côtés de Marcelo Trobbiani, José Daniel Ponce et Miguel Ángel Russo. Les succès ne tardent pas à tomber : le Metropolitano 1982 et le Nacional 1983. Seule la Libertadores manque à l'appel. Le club passe près en 1983, mais il termine deuxième d'une demi-finale triangulaire derrière le futur vainqueur, Grêmio. Le match décisif est justement disputé à La Plata. Malgré quatre exclusions, dont celle de Sabella, le León revient à 3:3 après avoir été mené 1:3. Mais ce résultat nul ne suffit pas à son bonheur.
Ironie du sort, Pachorra rejoint Grêmio en 1985, mais il revient à Estudiantes deux ans plus tard. Il finit sa carrière à Ferro Carril Oeste en 1988 sans avoir coupé les ponts avec La Plata, où il continue de vivre.
Le blouson
Après avoir raccroché les crampons, Sabella entame sa deuxième carrière en tant qu'assistant de Daniel Passarella. Il l'accompagne à River Plate (1990-94), en équipe d'Argentine (1994-98), en sélection uruguayenne (2000-01), à Parme (2001), à Monterrey au Mexique (2002-04), aux Corinthians (2005) et de nouveau à River (2006-07).
En novembre 2007, il décide de voler de ses propres ailes et attend une proposition. Celle-ci se présente en mars 2009 quand Estudiantes, qu'il suit assidument, cherche à remplacer Leonardo Astrada. L'équipe connaît un début de championnat catastrophique et sa campagne en Libertadores semble très mal engagée. À son arrivée, certains se demandent si un entraîneur sans expérience aura les épaules assez larges pour occuper ce poste...
Sabella dirige son premier match contre Deportivo Quito à La Plata, le 19 mars. Coup d'essai, coup de maître : ses nouveaux protégés triomphent 4:0. Depuis, Estudiantes n'a plus perdu le moindre match en Copa Libertadores. En dix sorties, le club platense a enregistré sept victoires, dont trois à l'extérieur, et trois nuls. Il a marqué 14 buts et n'en a pris que trois. Avant-dernier à sa prise de fonctions, le club a terminé à la sixième place du Tournoi d'ouverture.
Il est une anecdote qui résume bien le personnage. Pour son premier match sur le banc, il portrait un blouson marron clair. Ce vêtement ne l'a plus quitté tout au long de la campagne continentale. "Bilardo m'a dit que si nous gagnions le titre, je devrais lui donner. C'est ce que j'ai fait : j'ai de la reconnaissance envers lui, c'est lui qui m'a fait connaître Estudiantes, déclarait Sabella après la victoire 2:1. Mais attention, il va falloir qu'il me le rende pour la Coupe du Monde des Clubs !"
Sabella n'est pas homme à tirer la couverture à lui. Il préfère l'humilité. "Tout le mérite revient aux joueurs. Il faut leur ériger un monument. Ils sont arrivés par eux-mêmes en finale. Je leur ai dit : ‘Allez-y, allez chercher ce que je n'ai pas pu gagner en tant que joueur'". Quand on lui a rappelé que son nom allait également entrer dans les annales, il a tout de même accepté sa part de gloire : "L'Olympe est la demeure des Dieux. C'est sûr, nous accédons tous à l'Olympe d'Estudiantes".


