Cap-Vert le succès
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Alors que paraît cette édition de FIFA World, la sélection du Cap-Vert s’apprête à faire ses grands débuts en Coupe d’Afrique des Nations, des débuts qui auront une saveur d’autant plus particulière que les Cap-Verdiens disputeront le 19 janvier le match d’ouverture face à l’Afrique du Sud, pays hôte, au stade Soccer City de Johannesburg.

"Ce sera un incroyable honneur pour notre petit pays", commente le sélectionneur Lúcio Antunes à l’idée de voir ses hommes défier le pays hôte devant environ 80 000 personnes. "Nous nous contenterons de profiter du moment et de tout donner."

Mais ce ne sera pas chose facile car pénétrer sur le terrain qui a accueilli la finale de la dernière Coupe du Monde de la FIFA™ ne devrait pas laisser les Cap-Verdiens de marbre. Avec une population à peine six fois supérieure à la capacité du Soccer City, le Cap-Vert et sa sélection surnommée les Requins Bleus est la plus petite nation à disputer la CAN, encore plus petite que la Guinée équatoriale qui avait organisé l’édition 2012.

Mais la taille n’est pas le seul handicap du pays. L’archipel cap-verdien est en effet composé de 15 îles et îlots offrant un paysage aride et rocailleux qui ferait presque douter du bien-fondé de l’appellation "cap-vert". L’herbe est donc rare et l’eau l’est encore plus, ce qui ne permet pas au pays de compter de terrain en gazon naturel.

Stratégiquement situé à 570 kilomètres à l’ouest des côtes africaines, cet archipel fut à l’origine colonisé par des marchands portugais puis utilisé pour la traite des esclaves ; la vie y est particulièrement dure et il en résulte un taux d’émigration assez élevé. On trouve ainsi bien plus de Cap-Verdiens en Europe, aux Amériques et sur le continent africain que dans le pays lui-même.

Fuite des talents
Inévitablement, cette diaspora compte dans ses rangs quelques footballeurs de qualité partis défendre les couleurs de leur pays d’adoption. Sans surprise, le Portugal s’en retrouve le premier bénéficiaire : c’est ainsi que, dans l’équipe portugaise qui a disputé la dernière Coupe du Monde de la FIFA™, trois joueurs - les défenseurs Miguel et Rolando, mais surtout Nani, la vedette de Manchester United - étaient issus de l’archipel, mêle si Nani a finalement du déclarer forfait sur blessure. Deux autres joueurs faisaient partie de la liste élargie - Manuel Fernandes, le milieu du Beşiktaş, et Eliseu, l’ailier de Málaga - mais n’ont pas été retenus dans les 23.

Ailleurs dans le monde, citons notamment le Suisse Gelson Fernandes, buteur contre l’Espagne en Afrique du Sud pour ce qui fut la seule défaite des futurs champions du monde, et Henrik Larsson, l’ancien joueur vedette de la sélection suédoise. Le Sénégal, pays le plus proche de l’archipel, a lui aussi assez logiquement profité de cette forte émigration et c’est ainsi qu’avec Jacques Faty et Mickaël Tavares, les Lions de la Teranga comptent actuellement deux internationaux d’origine cap-verdienne. Patrick Vieira, l’ancien international français natif du Sénégal, a lui aussi des ancêtres cap-verdiens.

Tous ces joueurs ne sont pas nés au Cap-Vert mais ont pourtant gardé des liens avec cet archipel, des liens dont la solidité semble n’avoir d’égale que l’isolement de pays et les difficiles conditions de vie qui y prévalent. "Nos jeunes commencent le football très tôt, bien souvent dans des conditions difficiles", explique Mário Semedo, président de la Fédération Cap-Verdienne de Football (FCF). "C’est dans la personnalité des Cap-Verdiens de se battre, tant les obstacles que nous rencontrons au quotidien sont nombreux. C’est pourquoi des qualités comme l’investissement et l’abnégation dans le travail sont chez nous essentielles pour réussir dans le football."

Campagne de recrutement
Par le passé, ces ingrédients bénéficiaient donc aux équipes nationales d’adoption des joueurs cap-verdiens, mais la qualification du Cap-Vert pour la prochaine CAN témoigne qu’un changement s’est opéré.

C’est en effet en avril 2000 que le pays a disputé ses premières qualifications pour une Coupe du Monde de la FIFA™. À l’époque, les résultats n’étaient pas au rendez-vous et Mário Semedo a tout de suite essayé de trouver des solutions pour mieux faire la prochaine fois, et l’idée d’attirer les nombreux expatriés a alors germé au sein de la fédération. Cette tendance à l’exode autrefois considéré comme un fléau est rapidement devenu une opportunité car elle a inspiré un ambitieux programme de détection couvrant non seulement les destinations "traditionnelles" que sont le Portugal et le Sénégal, mais aussi la France, le Luxembourg, la Suisse, les Pays-Bas et les États-Unis.

Depuis lors, le recours aux joueurs évoluant à l’étranger a été croissant, au point que lors du match amical disputé en novembre dernier face au Ghana, pas un seul des Requins Bleus n’évoluait dans le championnat amateur de l’archipel. Environ la moitié de l’effectif provient du championnat de première division portugaise, tandis que l’autre moitié joue en France, en Roumanie, à Chypre ou encore en Angola. Zé Luis, attaquant du SC Braga, et Ryan Mendes, attaquant du LOSC, sont quant à eux nés au Cap-Vert et y ont fait leurs débuts avant de partir pour l’étranger, mais la plupart sont nés dans un autre pays et y ont commencé leur carrière, avant d’être appelé par la FCF pour défendre les couleurs de l’archipel.

"Environ 90% de nos internationaux jouent à l’étranger", rapporte Antunes. "Ce sont des professionnels et ils seront bien sûr très motivés à l’idée de montrer l’étendue de leur talent à tous ceux qui suivront de près la Coupe d’Afrique des Nations."

Formation locale
Si la détection des talents évoluant à l’étranger à grandement contribué au succès de développement du football cap-verdien, ce n’en est pas le seul ingrédient car la fédération a beaucoup fait pour ses joueurs évoluant au pays. Alliant ses efforts avec la division Associations membres et Développement de la FIFA, le Cap-Vert a été parmi les premiers pays à mettre en œuvre un programme d’aide portant sur des terrains en gazon artificiel qui lui permet d’en compter à l’heure actuelle pas moins de quinze, répartis sur les îles de l’archipel. Les principaux stades du pays, l’Estádio da Várzea et l’Estádio Municipal Adérito Sena situé à Mindelo, ont même été parmi les premiers en Afrique à accueillir des matches internationaux sur cette surface.

"Ce sont ces terrains qui nous ont permis de réellement développer le football au Cap-Vert - tant au niveau des équipes nationales que de notre championnat national", explique Semedo à FIFA World.

Le Cap-Vert profite également à plein du programme Goal de la FIFA, qui, en six ans, lui a accordé des subventions pour trois projets relatifs aux travaux du siège de la fédération et du centre technique national, à la construction d’un terrain en gazon artificiel dans ce même centre technique, et enfin à la construction d’un centre technique régional sur l’île de São Vicente. Ces cinq dernières années, la FCF a également alloué 265 000 dollars (US) de ses fonds du Programme d’Assistance Financière de la FIFA pour développer ses compétitions nationales seniors, et 160 000 dollars pour le football junior. Si cours de la FIFA sur l’arbitrage ont également été organisés depuis 2007 dans le cadre d’une initiative visant à élever le niveau d’ensemble du football cap-verdien.

"Si vous regardez comment la fédération améliore les standards de son management en plus de s’inspirer des expériences que les joueurs rapportent de l’étranger, tout ça ne peut que profiter aux générations à venir", explique l’ancien défenseur international Pedro Pelé, qui a évolué en Premier League anglaise avec West Bromwich Albion et défend aujourd’hui les couleurs du club plus modeste de Hayes & Yeading United. "Je comprends que certains joueurs aient sauté sur l’occasion de pouvoir jouer pour de plus grandes nations. Mais je suis agréablement surpris de voir la qualité des joueurs que nous produisons actuellement dans l’archipel, et si nous continuons dans cette voie, notre sélection n’aura plus rien à envier aux autres."

Les dirigeants demeurent conscients des défis qu’ils leur faut encore affronter, et notamment la professionnalisation du championnat national, qui est un chantier à long terme mais dont les bénéfices seraient évidemment techniques mais aussi économiques pour les clubs qui verront leurs meilleurs joueurs s’envoler vers les championnats étrangers. Malgré les difficultés continuelles, les dirigeants sont convaincus que la qualification des Requins Bleus pour la CAN en Afrique du Sud fera office de tremplin pour de futurs succès.

"L’avenir est très prometteur pour le football cap-verdien", affirme Semedo. "Nous travaillons au renforcement des schémas de formation des jeunes footballeurs à divers niveaux et développons en permanence d’autres secteurs-clefs, tels que l’entraînement, l’arbitrage ou le management. Je suis persuadé nos efforts seront récompensés dans les prochaines années."

S’il ne fait aucun doute que la participation des Requins Bleus à la phase finale de la Coupe d’Afrique des Nations 2013 sera le fait d’armes de l’histoire du football cap-verdien, la lente mais régulière progression du Cap-Vert ces dernières années a néanmoins offert quelques belles satisfactions au public local.

Indépendant depuis 1975, l’archipel n’a rejoint la FIFA qu’en 1986 et n’a disputé ses premières qualifications pour une Coupe du Monde de la FIFA™ qu’en 2000. Si l’expérience ne fut que de courte durée avec une élimination au premier tour par l’Algérie, le match aller à Mindelo s’était achevé sur un 0:0 prometteur pour Mario Semedo et la Fédération Cap-Verdienne de Football. "Nous voulions être les Brésiliens d’Afrique", se souvient-il avec amusement.

À l’époque, le Cap-Vert était 182ème du Classement mondial FIFA/Coca-Cola et ses joueurs n’imaginaient probablement pas que leur sélection allait un jour être aux portes du Top 50. La même année, les insulaires célébraient leur premier titre international en remportant l’édition 2000 de l’Amílcar Cabral Cup, un tournoi ouvert aux équipes d’Afrique occidentale et baptisé ainsi en hommage au héros de l’indépendance du Cap-Vert. Deux ans après, les Requins Bleus se sont rendus au Luxembourg pour y disputer leur premier match amical hors d’Afrique, et le match nul et vierge qu’ils ont obtenu avait des airs de victoire.

Les années suivantes, l’équipe n’est jamais parvenue à se qualifier pour un tournoi majeur, mais a remporté quelques belles victoires en éliminatoires de la CAN ou de la Coupe du Monde de la FIFA™, notamment face au Liberia, au Swaziland, à l’Ouganda, au Burkina Faso, à la Tanzanie et à Maurice. C’est ensuite en 2009 que le Cap-Vert a remporté l’or aux Jeux de la Lusophonie - un tournoi réservé aux pays lusophones ou à ceux qui compte une forte communauté portugaise - puis a remporté son premier face à une équipe européenne (2:0 face à Malte).

Régulièrement parmi les 100 meilleures équipes du classement mondial, le Cap-Vert n’est pas parvenu à se qualifier pour la Coupe du Monde de la FIFA, Afrique du Sud 2010™, mais a défrayé la chronique en tenant tête au Portugal (0:0), à Covilhã en amical, peu avant la compétition. C’est enfin l’an dernier que l’équipe a pu décrocher pour la première fois son billet pour la phase finale de la CAN. Après avoir facilement disposé de Madagascar au premier tour (7:1 sur l’ensemble des deux matches), les hommes de Lúcio Antunes ont réussi l’exploit de sortir le Cameroun grâce à une victoire 2:0 à Praia suivie d’une défaite 2-1 à Yaoundé.

Ce succès les catapulta à la 51ème place du Classement mondial FIFA/Coca-Cola et fit d’eux une des dix meilleures équipes du continent africain. Leurs grands débuts en Coupe d’Afrique des Nations seront d’autant plus suivis que, outre le Maroc et l’Angola, ils seront opposés au pays hôte, l’Afrique du Sud, dans le groupe A. Mais cette équipe qui déplace des montagnes depuis plus d’une dizaine d’années n’en est pas à un exploit près...