"Kocsis était le meilleur joueur de tête que j'ai jamais vu". Le compliment est signé László Budai, coéquipier de la légende hongroise Sandor Kocsis. A l'occasion de son anniversaire, le 21 septembre 1929, FIFA.com revient sur la carrière l'homme qui a régné dans les airs et dans les stades. 

Quand il retrouve les vestiaires à la mi-temps ce soir-là, Zoltan Czibor a toutes les raisons d'être satisfait de son match. La Hongrie mène 3:0 devant la Suède en demi-finale du Tournoi Olympique de Football, Helsinki 1952. Le but de la première minute, c'est lui qui l'a offert sur un plateau à Ferenc Puskás. Sur un autre de ses centres millimétrés, le tir du Major galopant est allé percuter la barre transversale. Il faudra l'intervention malheureuse du Suédois Gosta Lindh, propulsant le ballon dans ses propres buts, pour empêcher le légendaire buteur de doubler lui-même la marque sur un nouveau service de Czibor.

Dans n'importe quelle autre équipe, on couvrirait de louanges l'auteur d'une telle prestation, mais la Hongrie de 1952 n'est pas n'importe quelle équipe. C'est une critique pointue, adressée par un de ses coéquipiers, qui attend l'ailier droit. "Il m'a dit d'arrêter de centrer à ras de terre pour Puskás et il a ajouté que si j'avais fait plus de centres aériens, nous aurions marqué encore plus de buts", raconte Czibor. "Puskás était le meilleur joueur du monde. A mon avis, personne d'autre n'aurait jamais osé élever la voix."

Mais Czibor ne peut pas se permettre d'ignorer cette voix discordante. En seconde-mi-temps, il met en application ces nouvelles consignes et se met à varier ses centres. Par deux fois, le coéquipier mécontent marque de la tête sur des centres de Czibor, portant le score final à 6:0. A la fin de sa carrière, ce joueur à la forte tête affichera un bilan en sélection digne des plus grands, avec 75 buts inscrits en 68 sélections. Dans sa carrière, il aura également marqué de la tête presque 100 buts de plus que le Brésilien Dario, deuxième meilleur buteur de la tête de l'histoire du football. Il n'en fallait pas moins à Sándor Kocsis pour s'arroger le droit de défier l'immense Ferenc Puskás.

Un mal pour un bien
László Budai, qui faisait partie lui aussi des meilleurs passeurs de cette formidable équipe, se souvient : "Puskás avait le meilleur pied gauche et Kocsis était le meilleur joueur de tête que j'ai jamais vu. D'un côté, c'était un peu embêtant. Chaque fois qu'on centrait, l'un des deux était forcément déçu, puisque le premier voulait la balle à terre et l'autre la voulait en l'air. En même temps, c'était bien : pour peu qu'on réussisse le centre, neuf fois sur dix, le ballon se retrouvait ensuite au fond des filets."

Cette rivalité entre les deux fers de lance a commencé bien avant qu'ils ne se retrouvent tous les deux en sélection et s'est poursuivie jusqu'à la fin de leur carrière internationale. En 1946, âgé de 17 ans, Kocsis fait ses débuts sous les couleurs de Kobanyai. Il se fait rapidement repérer par Ferencvaros, le géant hongrois, qui l'engage pour renforcer son attaque. Trois plus tard, l'accession de l'attaquant au statut de meilleur buteur du club marque le début d'une véritable guerre des buts avec Puskás, qui est alors l'artilleur vedette de Honved. Puskás, de deux ans et demi son aîné, marque cette saison-là 46 buts, contre 33 pour Kocsis. La saison suivante, l'écart se réduit fortement : Puskás inscrit 31 buts contre 30 pour Kocsis.

Parmi tous les spectateurs admiratifs de cette rivalité de haut vol, un homme en particulier n'en perd pas une miette. Gusztáv Sebes, le sélectionneur de la Hongrie, a puisé ses idées dans les succès des deux grandes équipes de la décennie précédente, la Wunderteam d'Autriche et l'Italie, double vainqueur de la Coupe du Monde de la FIFA™. Pour le technicien hongrois, la grande leçon était claire : les titulaires de la grande Autriche provenaient de quelques équipes seulement et le noyau dur des Azzurri était composé presque uniquement de joueurs de la Juventus.

Un noyau et un légende
Sebes rêve donc de voir ses meilleurs joueurs évoluer au sein d'un seul et même club. Lorsque la Hongrie devient officiellement communiste en janvier 1949, il saisit sa chance et profite de la nationalisation des clubs de football pour faire passer ses idées. Le nouveau ministre de la Défense prend le contrôle du Kispest FC, qui devient alors le Budapest Honvéd SE, club officiel de l'armée hongroise. Sur les conseils de Sebes, l'équipe où évoluent déjà József "Cucu" Bozsik et Puskás est renforcée par Kocsis, Gyula Grosics, Gyula Lóránt, Budai et Czibor. La suite fait partie de l'histoire du club et du pays. Honvéd remporte cinq titres nationaux entre 1949 et 1955. Ses meilleurs joueurs ne sont pas rassasiés et deviennent le noyau dur d'une équipe de Hongrie qui s'apprête à entrer dans la légende.

À Helsinki, l'or olympique n'échappe pas au Onze d'or. Un an plus tard, en 1953, la Hongrie remporte la Coupe internationale, importante compétition de l'époque. Elle dispute surtout un match qui la rend célèbre sur toute la planète, une victoire 6:3 sans appel qui lui permet de devenir la première équipe non-britannique à battre l'Angleterre chez elle. L'inventeur du jeu dispose alors d'un prestige considérable et l'événement est retentissant. Six mois plus tard, la défaite est totale pour une équipe d'Angleterre complètement dépassée, écrasée 1:7 à Budapest.

En toute logique, c'est avec le statut de grande favorite que la Hongrie entame la Coupe du Monde de la FIFA, Suisse 1954™. Les premiers matches confirment avec éclat la domination d'une équipe à laquelle le trophée tend les bras. Dans le Groupe 2, le Onze d'or bat facilement la RDP Corée 9:0 avant d'infliger une sévère correction 8:3 à la RFA. Avec sept buts marqués lors de ces deux matches, Kocsis lance son tournoi sur des bases élevées. Les deux prochains adversaires, le Brésil puis l'Uruguay champion du monde en 1930, ne font pas le poids et s'inclinent 4:2, avec deux buts supplémentaires de la tête de Kocsis à la clé.

En finale, la Hongrie retrouve une équipe de RFA qui a certes repris du poil de la bête, mais personne ne s'attend à autre chose qu'un triomphe des protégés de Sebes. Et pourtant, l'impensable arrive : devant le public médusé du Wankdorfstadion, les Magyars magiques, privés de Puskás sur blessure, perdent le match (2:3) et leurs illusions. Contre toute attente, c'est la RFA qui est sacrée, au nez et à la barbe d'une des plus belles équipes de l'histoire de ce sport.

Roi à Barcelone
Comble de l'ironie, cette finale ratée sera la seule défaite concédée par le Onze d'or sur les 49 matches disputés entre 1950 et 1956, date à laquelle l'insurrection hongroise et la répression qui suit provoquent la dissolution de cette équipe de rêve. À la faveur d'un match du Honvéd disputé à Bilbao, beaucoup de joueurs décident de rester à l'ouest. Après une pige en Suisse avec les Young Fellows, Kocsis rejoint en Espagne plusieurs de ses compatriotes, parmi lesquels un certain Ferenc Puskás.

Fer de lance de l'attaque d'un grand FC Barcelone, Kocsis fait les beaux jours du public catalan aux côtés de Ladislao Kubala, Zoltan Czibor, Luis Suárez et Evaristo. Malheureusement pour lui, son vieux compère et rival d'attaque a rejoint le Real Madrid pour donner la touche finale à une équipe qui va dominer son époque. Épaulé par nombre des plus grands joueurs de l'époque, parmi lesquels José Santamaria, Luis Del Sol, Francisco Gento, le grand Alfredo Di Stefano et Raymond Kopa, Puskás brille de mille feux. Kocsis ne démérite pourtant pas : en sept saisons, il empile les buts et permet au Barça de remporter la Coupe du Roi en 1957 et 1959, la Liga en 1959 et 1960, ainsi que les deux premières éditions de la Coupe des Villes de Foire en 1958 et 1960. Mais avec le grand rival madrilène, Puskás remporte les cinq premières éditions de la Coupe d'Europe des Clubs Champions, exploit toujours inégalé à ce jour.

Ce trophée prestigieux, Kocsis sera tout près de le remporter lui aussi. En 1961, après avoir été éliminé la saison précédente par le Real Madrid en demi-finale, Barcelone prend sa revanche et devient au premier tour la première équipe à éliminer les Merengue dans cette compétition. En demi-finale, le Barça frôle l'élimination et ne doit qu'à une énième tête de Kocsis d'arracher in extremis le droit de disputer et de remporter un match de barrage face à Hambourg. En finale, Kocsis donne l'avantage - de la tête, à nouveau ! - à des Blaugrana clairement favoris, mais c'est bel et bien Benfica qui l'emporte finalement 3:2, privant le Magyar d'un point prestigieux dans son duel à distance avec Puskás. Pour couronner le tout, cette finale a pour théâtre le Wankdorfstadion, qui devient pour la deuxième fois le tombeau des espérances de Sándor Kocsis...

Record absolu
Ce fabuleux joueur de tête, qui était d'ailleurs aussi très adroit des deux pieds, restera donc peut-être pour toujours le deuxième meilleur joueur de l'histoire de la Hongrie, derrière l'extraordinaire Ferenc Puskás, qui l'aura poussé à l'excellence sans toutefois jamais le laisser prendre le dessus.

Plus tard, Gusztáv Sebes aura ce commentaire : "Son jeu de tête est le meilleur de l'histoire du football. Il avait une superbe détente et parvenait à combiner puissance et précision. Mais c'était aussi un buteur très complet qui savait garder le ballon et marquait sans problème des deux pieds. Il ne renonçait jamais et a inscrit un grand nombre de buts, des buts décisifs, en toute fin de match. C'était un joueur extraordinaire, l'un des plus grands joueurs qui aient jamais existé. Avec ses performances en 1954, on aurait dû remporter le trophée."

Kocsis aura au moins fait mentir l'idée selon laquelle l'histoire ne retient que le nom des vainqueurs. Dans sa carrière internationale, il aura marqué 1,1 but par match, record absolu parmi les joueurs comptant plus de 43 sélections. Auteur de plus de 400 buts de la tête dans sa carrière, Sándor Kocsis a surtout inscrit pour toujours son nom au panthéon des meilleurs attaquants de l'histoire du football.

Le saviez-vous ?

  • Il n'a fallu que 42 sélections à Sándor Kocsis pour marquer 50 buts sous le maillot hongrois.

  • En 1952, un homme d'affaires supporter du Honvéd a offert une voiture à Kocsis. Ce dernier a poliment décliné l'offre, préférant continuer à rouler avec son ancienne voiture, décrite par son coéquipier Laszlo Budai comme "un vieux tacot".

  • Kocsis a marqué 11 buts en cinq matches de Coupe du Monde, soit le meilleur ratio de l'histoire de la compétition. Avec Fontaine, Müller et Batistuta, il est l'un des quatre joueurs ayant inscrit au moins deux triplés dans l'épreuve.

  • En 1953, Kocsis s'est fait sortir de l'équipe par Sebes. Plus tard, le sélectionneur hongrois expliquera : "Jj'étais décidé à lui donner une leçon en ne l'alignant pas face à l'Angleterre. Mais c'était Kocsis, on allait jouer contre l'Angleterre à Wembley..."

  • Sur la scène internationale, Sándor Kocsis a inscrit pas moins de sept triplés. Pelé a réussi à égaler ce record, qui ne sera ensuite battu que par l'Allemand Gerd Müller et l'Iranien Ali Daei, auteurs tous deux de huit triplés en équipe nationale.