Il y a quelques semaines, FIFA.com vous proposait un portrait croisé d’Alaeddine Yahia et Syam Ben Youssef, les deux défenseurs tunisiens du Stade Malherbe de Caen, évoquant notamment comment le "rugueux" Alaeddine et "l’élégant" Syam se complétaient parfaitement. Avec son expérience, Yahia est l’un des élément-clés du remarquable parcours normand en Ligue 1. A tel point que leur léger essoufflement des dernières semaines n’est même plus un problème, puisque les Caennais ont depuis longtemps assuré leur maintien.

La lutte contre la relégation, l’ancien international tunisien la connaît pourtant bien a dû y faire face souvent dans sa longue carrière. Mais à 34 ans, il est dans la forme de sa vie et joue toujours avec l’enthousiasme d’un débutant. Au micro de FIFA.com, il évoque cette saison réussie, sa philosophie, sa carrière avec les Aigles et Carthage et, à quelques heures d’un match de gala contre le Paris Saint-Germain, son enfance de supporter du PSG, mais - paradoxalement - d’admirateur de Carlos Mozer et de fils de supporter de l’Olympique de Marseille…

Alaeddine, cela doit vous faire bizarre d’être en avril et de ne pas jouer le maintien…
Ça ne m’est pas arrivé souvent, c’est vrai (rires). Mais j’ai déjà fini deux fois sixième et une fois septième. Mais pour Caen, c’est une situation habituelle parce que depuis 1995, le club n’avait pas enchaîné trois saisons en Ligue 1. Mais en toute honnêteté, avoir obtenu 43 points à cette période-là, ce n’est vraiment pas volé, c’est tout à notre honneur, et il faut continuer dans cette saison excitante.

Votre expérience et votre maturité jouent-elles un rôle-clé dans un groupe composé de joueurs jeunes et parfois inexpérimentés ?
On a un rôle à jour, que ce soit Rémy Vercoutre, Julien Féret ou Nicolas Seube, qui est au club depuis 15 ans. On essaie de canaliser ça, les rêves de Coupe d’Europe, quand on voit un certain classement. Mais on est bien entouré au niveau du staff technique pour e pas s’enflammer. Ce championnat est tellement serré, qu’au bout de deux victoires, on peut se retrouver en haut, et après deux défaites en milieu de tableau. Il reste quelques matches, on les joue sans aucune pression, il faut jouer libéré tout en étant professionnel et en ayant envie de gagner.

Vous avez 34 ans et vous avez connu une grave blessure l’an dernier. Dans cette situation,  avez-vous débuté la saison en repartant de zéro, comme si c’était la dernière ?
C’est typiquement français de dire qu’à partir de 30 ans, on est vieux. J’ai 34 ans, mais dans ma tête, je suis frais comme un gamin de 18 ans. Je rigole avec les jeunes, je ne mets aucune barrière. J’ai été jeune, et j’ai déjà joué avec des joueurs plus âgés. Je ne mets aucune barrière, que le joueur ait 18, 20, 25, 30 ou 35 ans, et qu’il ait 0, 15, 50 ou 500 matches de Ligue 1. Pour moi, ils sont tous pareils, ce sont mes coéquipiers. Quant à la préparation, cette année, j’ai tout misé dessus étant donné que l’année dernière, je me suis fait les ligaments croisés. Et je suis revenu à 33 ans, et aujourd’hui, j’arrive à jouer en Ligue 1 et je pense que je m’en sors bien… Ce n’est pas une question d’âge, c’est une question de mentalité, de volonté, et de l’amour de sa passion et de son métier. C’est ça qui me fait vivre, c’est que j’aime le foot par-dessus tout.

Vous avez connu de nombreuses blessures dans votre carrière. A quelle période a-t-on vu le meilleur Yahia sur les terrains ?
Il y a une saison où je me sentais vraiment au top, c’était 2009/10. J’avais été élu par les supporters de Lens Joueur de l’Année. Là, je me sentais vraiment au top. On avait fini onzièmes de Ligue 1, je me sentais bien physiquement, je pouvais jouer tous les trois jours facilement. Cette saison, c’est vrai que j’ai fait des bons matches, mais au niveau de la récupération, ce n’est pas pareil qu’il y a six ou sept ans, c’est normal.

Votre équipe et votre parcours cette saison vous rappellent-ils ce que vous avez connu à Guingamp avec Didier Drogba et Florent Malouda ?
Ça me rappelle beaucoup cette saison, c’est vrai. On avait fini sixièmes, on s’était qualifiés pour la Coupe Intertoto. On était une bonne bande de potes, on se voyait souvent en dehors du football, on jouait sans pression, et on avait réussi à faire une grande saison. Il y avait des joueurs comme Didier, Flo, Hakim Saci, Stéphane Carnot, Coco Michel, il y avait ce mélange de jeunes et d’anciens qui était pas mal.

Cette saison, vous n’êtes plus le seul Tunisien à Caen. Êtes-vous pour quelque chose dans l’arrivée de Syam Ben Youssef ?
Oui, les dirigeants m’ont demandé mon avis, si je le connaissais. J’ai dit évidemment que c’était un bon joueur. Je suis content qu’il soit là. Il a eu un parcours un peu sinueux depuis son départ du centre de formation de Bastia. Mais je suis vraiment content pour lui, parce que c’est un bon mec, et un très bon joueur. Il a fallu qu’il s’adapte aux exigences et au niveau de la Ligue 1, et il s’en sort très bien. J’avais déjà joué avec lui en sélection, et j’ai même fait mon meilleur match en sélection à ses côtés, contre le Cameroun.

Êtes-vous complémentaires en charnière centrale ?
Ça fonctionne bien. On a dû jouer six ou sept fois ensemble depuis le début de saison, et on n’a perdu qu’une seule fois, contre Marseille. On s’entend bien déjà en dehors du terrain, ça aide. Je le considère comme un petit frère, je lui donne des conseils, que ce soit pour le foot ou en dehors, et il est très à l’écoute. Par exemple, il a un côté joueur pour un défenseur. Il a une très bonne relance, mais parfois, la beauté du geste comprend des risques. Donc je lui dis de faire attention, c’est avant tout un défenseur. S’il y a un ballon à dégager, il aime bien repartir avec, alors que parfois il faut juste la dégager. Certes, ce n’est pas beau de la mettre en touche, mais c’est un défenseur avant tout, et parfois il faut juste dégager. Et en dehors du football, je le conseille aussi. Malgré le fait qu’il ait bientôt 27 ans, je continue à lui donner des conseils. Des parasites, il y en a beaucoup autour du foot qui veulent se greffer. Je lui dis : "Pense à tes moments de galère, quand il n’y avait personne, et fais attention avec qui tu traînes." Il a sa famille qui vient souvent, donc il est bien entouré, mais si je peux lui donner des conseils, je lui donne.

Quelles sont les qualités qu’il a et que vous n’avez pas, et inversement ?
Moi j’aimerais bien avoir sa relance, il arrive à jouer des deux pieds. Et lui, s’il devait prendre un truc sur moi… Allez, ce serait ma hargne. De ne jamais rien lâcher.

Revenons à votre parcours en sélection. Vous avez remporté la CAN 2004, joué la Coupe du Monde de la FIFA 2006, et le Tournoi Olympique 2004. Les membres de cette génération sont-ils  considérés comme des héros ?
Des héros, c’est un bien grand mot... En Tunisie, on ne va pas se le cacher, les amoureux du football sont plus supporters du Club Africain, de l’Espérance de Tunis et de l’Etoile du Sahel, que de l’équipe nationale. Mais c’est vrai que ce jour-là, c’était une fête nationale. Tout le monde était content que la Tunisie ait gagné enfin la Coupe d’Afrique. Elle avait perdu deux fois en finale avant, contre le Soudan et contre le Ghana, ça remontait à longtemps. Ça fait toujours plaisir d’avoir un certain palmarès.

Comment expliquez-vous les dix années difficiles qui ont suivi pour le football tunisien ?
Il y a un manque de professionnalisme en Afrique, et les dirigeants du football tunisien ou africain en général, n’aiment pas évoluer. Si j’étais président de la fédération, j’insisterais sur la formation. Il y a de bons petits joueurs en Tunisie, mais les équipements, les infrastructures, il n’y a rien. L’argent n’est pas utilisé pour faire évoluer le football, tout s’est dégradé. La Tunisie n’a pas fait de Coupe du Monde depuis 2006, alors qu’il y a de bons joueurs. Il faudrait investir dans un centre technique, peut-être aussi mettre des anciens joueurs en place. Il y a des bons, comme Riyadh Bouazizi ou Radhi Jaïdi. Aujourd’hui, il est entraîneur au centre de formation de Southampton, quand même. Il faut proposer à ces gens-là.

Vous servez-vous de cette expérience et de cette situation pour prévenir vos partenaires, notamment les plus jeunes, qu’il ne faut jamais s’enflammer ?
José Mourinho l’a si bien dit : la distance la plus courte entre le paradis et l’enfer, c’est le football… D’une semaine à l’autre, on peut passer du paradis à l’enfer.

A-t-on une chance de vous revoir en sélection à la CAN 2017 ou la Coupe du Monde 2018 ?
Ça y est, j’ai fait mon temps ! Il y a des jeunes pousses qui sont là derrière. Où est mon intérêt, ne serait-ce même que de participer à un match de qualification pour aider le pays ? Je l’ai déjà fait, et ça n’a pas été reconnu à sa juste valeur. Souvent, ça a été une histoire de ‘je t’aime, moi non plus’ avec la sélection, pour des histoires bizarres que même jusqu’à aujourd’hui je n’arrive pas à comprendre. J’ai fait mon temps, mis il y a des joueurs derrière, comme Syam Ben Youssef ou Aymen Abdennour, ils sont très bons. J’ai 34 ans, j’en aurai 35 en 2017. On m’a déjà rappelé pour la Mauritanie en novembre 2015, j’ai dit non. J’ai été rappelé l’année dernière pour des matches de qualification au Botswana, et en Egypte. Ça m’a conforté dans mon choix, sur les hommes et les gens en place. Au moins, dans ce choix, il y a eu une belle histoire : j’ai commencé avec la sélection le 20 novembre 2002 contre l’Egypte, et j’aurai fini le 20 novembre 2014 contre l’Egypte. La boucle est bouclée.

Vous répétez souvent que vous n’êtes pas un joueur talentueux, technique, élégant. Il faut quand même un peu de talent pour être encore à ce niveau à 34 ans…
Je n’ai pas de qualité intrinsèque qui saute aux yeux. Je n’ai pas de facilité technique à la Thiago Silva, je n’ai pas une vitesse de pointe comme Raphaël Varane. Après, je compense certaines lacunes par le placement ou le vice, ou ma grinta.

Vous êtes fan de Carlos Mozer qui, lui non plus, n’était pas franchement technique...
Je n’ai pas réussi à avoir la même carrière que lui malheureusement ! (Rires) Mais je l’adorais quand je le voyais à l’époque de Marseille. Quand on regardait Marseille à l’époque, Carlos Mozer, Di Meco, Bernard Casoni, Basile Boli… Ça envoyait ! Et Bruno Germain ! La dernière fois, j’ai dit à son fils Valère : "Qu’est-ce que j’aimais ton père !" Ce don de soi, c’était beau. J’ai un certain âge, et à cette époque, il n’y avait pas de PSG. C’était Marseille, Marseille, et Marseille... J’ai toujours eu une affection pour le PSG, mais mon père était fou de l’OM. C’est le seul taxi parisien qui avait le fanion de l’OM dans sa voiture. Ça lui a coûté quelques vitres…