Kei Kamara a le sourire. Même lorsque le thermomètre descend bien en dessous de zéro à Columbus, le grand attaquant prend le temps de plaisanter avec les enfants et les supporters venus assister à l'entraînement. On peut souvent le voir signer des autographes, alors que ses coéquipiers ont déjà retrouvé la chaleur des vestiaires. Récemment, son sourire s'est encore élargi. Considéré comme l'un favoris pour le titre de joueur de l'année, l'actuel meilleur buteur de MLS a vécu un moment magique.  

"Ça peut paraître étrange, mais le simple fait de me retrouver sur le terrain avec Didier Drogba m'a donné envie de sourire", lance l'intéressé à FIFA.com. Kamara est né en Sierra Leone, mais son admiration pour le buteur ivoirien n'a rien à voir avec la géographie. "Je suis un grand supporter de Chelsea", poursuit celui qui a même été jusqu'à baptiser son chien… Chelsea. "Drogba est une légende à Stamford Bridge."  

Mais au coup de sifflet final, ce n'est pas l'ancien Londonien qui a fait un pas de plus vers un sacre en MLS. À 31 ans, Kamara avoue volontiers s'inspirer des exploits de l'Éléphant, venu finir sa carrière à Montréal. Au terme de la rencontre, Drogba est venu saluer son vis-à-vis et lui donner quelques conseils. "J'ai eu beaucoup de chance", reconnaît l'auteur d'un doublé ce soir-là. "Ça m'a touché qu'il me consacre du temps pour parler de ma vie. C'était incroyablement gentil de sa part."

Les horreurs de la guerre
Sa vie justement, parlons-en. Le sourire de Kamara se fait plus triste dès que l'on évoque sa patrie d'origine ou son enfance. À l'époque, l'Ohio lui paraissait sans doute aussi éloigné que la planète Mars. Né à Kenema en Sierra Leone, l'attaquant a grandi au beau milieu d'une guerre civile de 11 ans, qui a laissé le pays en ruines. Il a été témoin d'exécutions organisées dans sa ville, infiltrée par des rebelles. "En se levant le matin, on voyait des cadavres dans les rues. Les vautours étaient déjà à l'œuvre."  

Le football est donc devenu un refuge. Quand les tirs s'interrompaient, Kamara et ses amis dégageaient un espace dans les rues et se mettaient à jouer. "Nous tapions dans un vieux ballon", se souvient-il, sans parvenir à réprimer un soupçon de nostalgie pour ses jeunes années malgré l'horreur. "Il n'y avait pas de championnat, pas de buts, aucune organisation. Nous devions nous contenter de terrains de fortune. Tout ce qui comptait, c'était de s'amuser. Nous jouions jusqu'à ce que le soleil se couche ou que les tirs reprennent."   

Au bout d'un moment, les tirs ne se sont plus arrêtés. Il ne restait plus de place pour le football. Le petit espace de liberté a complètement disparu. Kamara et sa tante ont dû quitter leur maison. Ils sont devenus des réfugiés. Contraints de se cacher dans des buissons pour échapper aux combattants, ils ont entamé le long chemin vers la capitale Freetown le long des routes délabrées. Certains des anciens camarades de jeu de Kamara sont devenus des enfants soldats. Dans l'espoir d'obtenir une protection, ils ont rejoint les rebelles. Beaucoup ont trouvé la mort, avant de servir à leur tour de nourriture aux vautours. Kamara a passé deux ans dans un camp de réfugiés en Gambie. Par la suite, les États-Unis lui ont accordé l'asile. À 16 ans, il est parti pour la Californie, où sa mère avait émigré quelques années auparavant.  

De Kenema à Columbus
Cette transition ne s'est pas faite sans heurts. Pour commencer, Kamara accusait un important retard scolaire. Mais le football a servi de trait d'union. Le ballon symbolisait ce petit morceau de Sierra Leone qui avait traversé l'océan avec lui. "Je me suis inscrit dans un club et tout le monde m'a tout de suite adopté." Pour la première fois, le jeune prodige a pu jouer sur un terrain, avec un équipement complet, un gardien et un but. "On m'a laissé m'exprimer. Je pouvais être moi-même."    

Son talent n'est évidemment pas passé inaperçu. Les débris et les trous qu'il fallait éviter dans les rues de Kenema l'avaient rendu insaisissable, créatif et capable de déjouer tous les pièges. Surtout, il avait faim de buts. Brillant au niveau universitaire, il n'a pas tardé à obtenir un contrat professionnel. "J'ai tout de suite su que mon ambition était de jouer un jour en MLS." Le football est devenu un moyen d'échapper aux cauchemars de son enfance, qui le poursuivent encore aujourd'hui. "C'était ma motivation."  

Très vite, Kamara a été appelé en sélection. Malgré son statut de citoyen américain, il n'a pas hésité à répondre à la convocation de la Sierra Leone en 2008. On n'oublie pas ses origines. "Je suis retombé amoureux de mon pays", raconte l'ancien joueur de Norwich. "Quand je suis venu jouer là-bas, j'ai eu le sentiment d'assister à une réunion de famille. Aujourd'hui encore, je n'arrive pas à croire que je suis devenu footballeur."

Le foyer est un thème récurrent dans la vie de Kei Kamara. Il s'y est accroché, il en a été chassé et il l'a retrouvé contre toute attente, au cœur du Midwest. Alors que la question des réfugiés s'invite à nouveau au cœur de l'actualité et suscite parfois des commentaires hostiles, Kamara reçoit les félicitations d'une foule admirative. Son foyer représente quelque chose de vital pour lui. Des explosions retentissent encore mais, cette fois, il s'agit de feux d'artifice venus illuminer le ciel. Les seules balles qu'il tire sont celles qui terminent le plus souvent au fond des filets.