Les Ivoiriens l'ont connu comme " l'Enfant de Mankono " ou encore " Monsieur je veux dribbler". Quelques années plus tard, sa patte gauche magique lui a valu le surnom de " Diamant noir ". Youssouf Falikou Fofana, l'ancien leader des Eléphants de Côte d'Ivoire et de l'AS Monaco est aujourd'hui directeur sportif de l'ASEC d'Abidjan, le club de ses débuts. Avec Fifa.com, il revient sur sa carrière, ses nouvelles fonctions, mais aussi la qualification miraculeuse des Ivoiriens pour leur première Coupe du Monde de la FIFA. Sa passion et son engagement sont intacts.

FIFA.com : La Côte d'Ivoire s'est qualifiée à la Coupe du Monde de la FIFA alors que plus personne n'y croyait, dîtes nous ce que vous avez ressenti ?
Youssouf Fofana :
Il nous restait 10% de chance de nous qualifier, nous avons saisi cette petite opportunité, c'est ça le football ! Dans ce sport, tant que tout n'est pas fini, il faut y croire.

Que va apporter cette qualification au football ivoirien et au peuple ?
C'est un moment de joie pour le peuple ivoirien, une première. Je pense que cela va permettre à l'équipe nationale de hausser son niveau de jeu, en connaissant enfin le niveau mondial. Les joueurs vont bénéficier d'une attention médiatique incomparable. Par voie de conséquence, la fédération pourrait engranger plus d'argent pour aider les clubs. Nous espérons aussi que cela pourra mettre un terme à la crise politique que nous vivons en ce moment et qui nous handicape fortement.

Quel a été l'apport de l'Asec d'Abidjan, dont vous êtes le directeur sportif, dans cette qualification de la Côte d'Ivoire ?
L'Asec, en tant que club formateur et pourvoyeur de joueurs professionnels a fait son travail. Tous les joueurs qui évoluent en sélection en ce moment sont issus de l'Asec. Nous sommes très fiers d'eux. C'est la récompense du courage de ces joueurs partis en Europe. Ils font honneur à la Nation. Cette réussite nous encourage à continuer notre travail de formation et de préparation des joueurs aux compétitions.

Que devra faire la Côte d'Ivoire pour réussir sa Coupe du Monde de la FIFA ?
Il faut bien se préparer, nous avons d'abord la CAN qui approche, dans trois mois. Il faudra bien la négocier, essayer d'arriver en finale. C'est possible avec les joueurs que nous avons. Il faut qu'il prennent cette épreuve au sérieux et qu'ils se disent qu'ils peuvent aller jusqu'au bout. La Coupe du Monde est dans huit mois, il ont le temps de se préparer. D'ici à cette échéance, beaucoup de choses peuvent se passer !

Que devenez-vous depuis la fin de votre carrière de footballeur ?
Je suis le directeur sportif de l'ASEC-Mimosas depuis quatre ans maintenant. Je m'occupe des recrutements du club. J'essaie d'apporter ce que j'ai appris en Europe aux jeunes d'ici. J'aime ce travail. J'essaie de faire au mieux, mais avec la situation difficile que nous vivons dans le pays, ce n'est pas facile.

Vous n'avez pas choisi de rester en Europe ou bien de mener une carrière d'entraîneur. Pourquoi ?
Pour un Africain évoluant en Europe, dès la fin de sa carrière, la première des choses est de rentrer chez lui. Après avoir passé des années là-bas, vous pensez à la famille, au pays. Quand vous êtes dans votre pays, vous êtes libre, vous pouvez faire ce que vous voulez. Ailleurs c'est différent. Je suis donc rentré et aujourd'hui j'ai des responsabilités avec mon club. Et j'y suis bien.

Décidément l'ASEC Abidjan vous suit…
Oui, j'y ai commencé ma carrière à 12 ans ! J'ai joué très tôt en équipe première. A 17 ans et demi je suis parti en Europe. Je n'ai pas passé beaucoup d'années à l'ASEC étant donné qu'à 17 ans j'étais déjà en équipe Juniors et en équipe nationale A. C'était facile pour moi de partir, parce qu'il y a des gens qui m'avaient déjà vu jouer. Je n'ai pas eu le temps d'aller voir dans les autres clubs locaux, mais de toute façon le meilleur club en Côte d'Ivoire c'est l'ASEC (rire) !

Si vous deviez refaire le film de votre carrière, qu'est-ce que vous retiendriez ?
Vous savez, les années 80 étaient très différentes. Je suis resté huit années à Monaco. J'y ai fait toute ma carrière. Je pense que cela m'a un peu handicapé. Si c'était à refaire, je ne serais sans doute pas rester aussi longtemps à Monaco. J'aurais aimé aller dans d'autres clubs européens…

Parlons à présent des Eléphants de Côte d'Ivoire. Si on vous demandait de faire une comparaison entre votre génération et celle de 2005 ?
Notre génération ne comptait pas autant de joueurs de qualité que l'actuelle, mais c'étaient des joueurs de cœur, volontaires, qui en voulaient. Aujourd'hui la mentalité des joueurs ivoiriens a changé. Cette génération ne doit pas penser qu'elle est arrivée. J'ai l'impression que certains joueurs se croient déjà au sommet. Or en football, on est jamais arrivé. C'était une des forces du Cameroun. A ce titre, la défaite face aux Lions Indomptables a servi, même aux dirigeants. Jacques Anouma, le président de la Fédération, l'a dit après la défaite : 'nous avons de bons joueurs, mais nous n'avons pas d'équipe'. Les joueurs ont compris qu'en sport rien n'est gagné d'avance et qu'il faut continuellement se battre. Ils ont appliqué cet adage lors du dernier match. 

Didier Drogba semble être votre remplaçant dans le cœur des supporters ivoiriens. Que pensez-vous de ce joueur ?
C'est un petit frère pour moi. Je l'ai connu quand il était en France avec son oncle Goba Michel, avec lequel j'ai joué en sélection. Ensuite nous nous sommes perdus de vue après la retraite de son oncle. Il mérite ce qui lui arrive parce qu'il s'est battu pour en arriver là. Il a apporté beaucoup à la sélection, il en a été le leader. J'espère -et je crois-  qu'il va continuer sur sa lancée. Ce que j'apprécie chez lui c'est qu'il n'a pas la grosse tête. C'est très important. Il est humble. Sa réussite ne m'étonne pas.

Quel regard portez-vous aujourd'hui sur le football africain ?
Toutes les sélections nationales africaines sont aujourd'hui composées de joueurs expatriés. Il y a deux sortes de football en Afrique. Il y a le football des sélections et il y a le football du continent même, celui des championnats nationaux. Ce football-là n'est pas du meilleur nouveau. La plupart des fédérations se concentre sur les sélections, parce qu'il y a des joueurs qui évoluent en Europe, dans différents clubs de première, deuxième ou troisième division. Les fédérations mettent tous les moyens sur ceux-là et négligent les championnats nationaux. Elles oublient que les joueurs expatriés et appelés en sélection sortent tous des équipes des championnats nationaux.

Pourtant, quand la formation est bien faite, les résultats sont là…
Oui, regardez le Togo. Il y a cinq ou six ans personne n'aurait parié sur cette équipe, aujourd'hui elle est qualifiée pour la Coupe du Monde. Même le Cap-Vert, à un moment, était en tête de sa poule. Les dirigeants de clubs, eux, se battent pour survivre. Et ils aident les équipes nationales par le biais de la formation. Chez nous, 70 à 80% des joueurs de l'équipe nationale, aussi bien Seniors, Juniors que Cadets, proviennent de l'ASEC-Mimosas.
 
Après la dernière journée des éliminatoires de la Coupe du Monde, la Côte d'Ivoire, le Togo, le Ghana, l'Angola et la Tunisie se sont qualifiés. Qu'est-ce que cela vous inspire ?
Ce ne sont pas les favoris du début de compétition qui sont qualifiés. On avait annoncé comme favoris le Cameroun, le Sénégal, le Nigeria. C'est terminé, tout cela. Maintenant tout se passe sur le terrain, avec les hommes, les joueurs. Les pays qui se sont qualifiés méritent leur réussite. Il n'y a pas de hasard au football. Ils se sont bien préparés.

On ne vous sent pas très impliqué dans les instances dirigeantes du football comme la CAF ou la FIFA, contrairement à certaines anciennes gloires du football africain. Pourquoi ?
Sans en être à la tête, je travaille avec l'un des grands clubs d'Afrique, l'ASEC-Mimosas. Le reste viendra avec le temps. Il faut aller étape par étape. Pour le moment je suis dans le milieu local. Je n'aime pas brûler les étapes. Si vous faites allusion à mes amis Abedi Pelé, George Weah ou Kalusha Bwalya, il faut savoir que nous sommes de cultures différentes. Nous avons la mentalité francophone, qui est différente de la mentalité anglophone. Chez nous, comme au Sénégal ou dans d'autres pays, on commence seulement à intégrer des anciens joueurs au sein des fédérations pour aider. Nous sommes encore en retard.

Que peut apporter un ancien joueur en intégrant le staff de l'équipe nationale après sa carrière de joueur ? 
Regardez autour de l'équipe nationale du Cameroun, ce sont des anciens qui travaillent pour la sélection : Abega, Milla, Omam Biyick, Bell, Nkono, Tataw… Ce n'est pas le cas chez nous et c'est ce qui explique que le Cameroun est souvent devant. En Zambie, qui est l'entraîneur ? Kalusha Bwalya. Au Sénégal, Amara Traoré. Au Nigeria, ce sont Amokachi, Siasia et Eguavon. Chaque sélection africaine a son lot d'anciens. Même s'ils ne sont pas entraîneurs, ils sont assistants ou membres du staff. En Côte d'Ivoire, qui avez-vous vu ? Il n'y a qu'Alain Gouaméné comme préparateur des gardiens de but. Toute la différence est là. Tant que nous ne comprendrons pas cela, les choses seront très difficiles pour nous. Au football, il faut laisser la place aux professionnels, ceux qui ont fait leurs preuves, ceux qui peuvent réellement apporter quelque chose à l'équipe nationale. Nous avons livré de grands matches, nous pouvons donner des conseils. Nous ne voulons prendre la place de personne, mais notre expérience peut être utile. Car la sélection, c'est l'intérêt national.