Après avoir défendu les couleurs de la sélection nationale des Etats-Unis à l'occasion de deux Coupes du Monde de la FIFA, de Padoue lors d'un passage historique en Italie et de quatre clubs de MLS, le défenseur Alexi Lalas a troqué son maillot et ses crampons pour le costume-cravate. De retour dans un championnat encore balbutiant, cette fois dans un bureau, le vétéran à la légendaire barbe rousse est aujourd'hui l'un des dirigeants les plus jeunes et les plus respectés du milieu sportif américain.

De son bureau du New Jersey, le jeune président des MetroStars s'est entretenu avec FIFA.com pour nous offrir un point de vue éclairé sur la situation du beau jeu aux Etats-Unis…

Pouvez-vous revenir rapidement sur l'impact de la Coupe du Monde de la FIFA 1994, tout d'abord sur votre carrière personnelle, puis sur le paysage footballistique américain en général ?
Pour vous donner un exemple parlant, deux semaines avant la Coupe du Monde, une jeune femme assise à côté de moi dans l'avion m'a demandé ce que je faisais dans la vie. Quand je lui ai répondu que j'étais footballeur professionnel, elle a répliqué : "D'accord, mais comment gagnez-vous votre vie ?". Elle ne concevait tout simplement pas que l'on puisse être footballeur professionnel aux Etats-Unis. Deux semaines plus tard, on (les Etats-Unis) jouait devant des milliards de téléspectateurs, des centaines de milliers de personnes se déplaçaient pour nous voir et tout le monde nous connaissait. En 1994, donc, les Etats-Unis ont commencé à porter un autre regard sur le football et sur son avenir dans le pays.

Vous restez, toutefois, le seul footballeur américain à avoir évolué en Serie A. Cette exclusivité est-elle synonyme d'honneur ou de frustration ?
A une époque, j'étais fier d'être le seul Américain à jouer en Italie. Mais maintenant (en 2005), c'est difficile à comprendre. J'étais un bon joueur et j'ai fait du travail sérieux, mais il y aujourd'hui des Américains bien meilleurs. Nous formons des footballeurs qui ont les compétences tactiques et techniques pour exploser. Regardez DaMarcus Beasley au PSV. Les Italiens devraient prendre le risque et, d'ailleurs, ce n'est pas un grand risque. Les footballeurs américains ne coûtent pas cher et les clubs italiens feraient d'excellents retours sur investissement, comme on dit dans le milieu (rires).

Comment expliquez-vous que les clubs européens écartent généralement la possibilité d'engager des footballeurs américains ?
Dans certains pays, les joueurs des Etats-Unis sont encore victimes d'une certaine discrimination, c'est un "sale petit secret". Je pense que si les entraîneurs et les clubs étaient libres de prendre des décisions sur la seule base du mérite, ils signeraient des joueurs américains. Mais il faut prendre en compte la vente des billets et l'image de marque. Et il semble qu'il y ait encore des préjugés contre les Américains. Dans une certaine mesure, c'est compréhensible. Dans le temps, s'il y avait bien une certitude dans le football, c'était que tout le monde était capable de battre les Etats-Unis. Le football est l'un des rares domaines dans lequel les Etats-Unis ne sont pas en position dominante. Alors je comprends que certains pays soient maintenant frustrés. Certains voient d'un mauvais œil les progrès inouïs des Etats-Unis au cours des dix dernières années.
 
La MLS a-t-elle connu un développement satisfaisant au cours de ses dix saisons d'existence ?
Comme je l'ai dit, c'est inouï. Nous avons des footballeurs et des équipes à la hauteur des meilleures équipes du monde. Il est très difficile de faire la part des choses entre la qualité de jeu et ce qui se passe autour du terrain. On joue sur des terrains de football américain et les stades ne sont pas toujours remplis. Mais en se concentrant sur le jeu, on peut constater que le niveau est relativement élevé. Si on faisait jouer certains de nos joueurs ou équipes dans les meilleurs stades du monde, devant le public de ces stades et sous un autre maillot, on serait à la hauteur.
 
Pensez-vous, comme Bruce Arena, que les footballeurs des Etats-Unis doivent évoluer en Europe pour progresser ?
Je n'empêcherais jamais un jeune joueur de réaliser son rêve de signer à l'étranger. S'il rêve d'évoluer en Europe, qu'il y aille. Mais encore faut-il que la situation soit satisfaisante. Pour que l'expérience soit enrichissante, de nombreux facteurs sont à prendre en compte. Le salaire et le club sont-ils bons ? Le joueur sera-t-il titulaire ou cirera-t-il le banc ? Hors du terrain, sera-t-il capable de s'adapter à un nouvel environnement ? C'est l'un des facteurs essentiels, mais aussi celui dont on parle le moins. Un match ne dure que 90 minutes ; le reste du temps, on le passe à essayer de s'adapter à une nouvelle culture, ce qui peut se révéler très difficile. Tout n'est pas toujours rose en Europe. Le soccer arrive à un tournant. Nos joueurs sont assez bons pour tenter leur chance en Europe, mais ils trouvent leur intérêt en restant pros aux Etats-Unis et en jouant pour les villes qu'ils connaissent et aiment. Et c'est aussi une bonne chose pour notre football.

La MLS a-t-elle changé la perception que les Américains ont du football ?
La MLS est en plein essor. Les footballeurs sont les sportifs américains les plus accessibles, beaucoup plus que les représentants des sports américains les plus populaires. Le football est un divertissement peu coûteux, il attire donc de nombreux spectateurs depuis dix ans. Toute une génération a grandi avec la MLS. Pour eux, la MLS fait partie intégrante du paysage sportif américain. En dix ans, nous avons su créer une véritable culture.

Les clubs de MLS profiteraient-ils d'une plus grande intégration dans les compétitions locales de clubs, comme c'est le cas des clubs mexicains avec la Copa Libertadores en Amérique du Sud ?
Nous cherchons incontestablement à nous faire une place sur la scène internationale des clubs. L'avenir de la MLS se trouve dans une compétition comme la Copa Libertadores. Les rencontres contre des clubs étrangers disputées dans un cadre plus formel que les matches amicaux permettent de gagner énormément de crédibilité en très peu de temps. Dans ce genre de compétitions, on ne passe jamais inaperçu. C'est "marche ou crève"… Et c'est comme ça que l'on progresse vraiment.
 
Et ça fait bien longtemps qu'un club de MLS n'a pas remporté la Coupe des Champions de la CONCACAF…
C'est vrai. Nous ne pouvons pas nous permettre de gâcher les occasions que nous offre la Coupe des Champions. Disputer le Championnat du Monde des Clubs de la FIFA serait une chance inespérée. Et pour des clubs évoluant dans un championnat encore jeune, toutes les occasions de montrer ce dont ils sont capables à l'échelle mondiale sont fondamentales. Les footballeurs des Etats-Unis sont toujours au centre de l'attention, mais ça fait partie du métier.
 
Que pensez-vous de la lourde défaite récemment vécue par l'équipe All-Star de la MLS contre le Real Madrid, au stade Bernabeu ?
Il faut voir les choses comme ceci : jouer contre le Real Madrid à Bernabeu, ça ne se refuse pas. Moi, j'y serais allé en courant (rires). C'est un grand honneur. Evidemment, nous voulions faire mieux, mais il faut dire les choses comme elles sont. L'équipe n'était pas vraiment constituée des meilleurs joueurs de la MLS. Les footballeurs avaient joué le week-end précédent, ils étaient fatigués et ne s'étaient réunis que vingt-quatre heures avant le match. On a fait office de punching-ball, mais un punching-ball volontaire (rires).