On ne peut pas toujours gagner. Le Bayern Munich l’avait presque oublié en s’inclinant en demi-finale de la Ligue des champions de l’UEFA 2014 face au Real Madrid. Même chose pour le Brésil qui, malgré ses cinq titres de champion du monde et un statut de favori pour en décrocher un sixième lors de la Coupe du Monde de la FIFA 2014™ sur ses terres, a subi la loi de l’Allemagne - et de quelle manière ! - en demi-finale de "sa" compétition mondiale. Dans le camp des perdants dans les deux cas, le défenseur Dante a retenu les leçons, et est reparti de l’avant sous les deux maillots.

Le Bayern de Guardiola est intraitable en Bundesliga et en Ligue des champions, et la Seleçao enchaîne les victoires depuis le retour aux affaires de Dunga. Au micro de FIFA.com, l’ancien défenseur de Lille et Wolfsburg notamment dresse le bilan des derniers mois et annonce son envie de corriger les erreurs pour renouer avec la victoire. Parce qu’on ne peut pas toujours gagner, mais Dante, lui, le veut toujours.

Dante, après une saison complète sous les ordres de Pep Guardiola au Bayern Munich, est-il possible d'expliquer les différences entre cette équipe et celle de Jupp Heynckes ?
Je crois que la différence la plus nette est celle que l'on attendait : avec Heynckes, nous avions un style plus direct alors qu'aujourd'hui, nous travaillons pour essayer d'être plus patients et de conserver le ballon plus longtemps.

Pour un défenseur, qu'est-ce que ce style de jeu implique ?
Pour jouer comme ça, l'équipe doit être concentrée en permanence. Quand nous arrivons à nous positionner où il faut entre les lignes de l'équipe adverse, quand nous assurons nos passes, alors les actions offensives dépendent surtout de nous, les défenseurs, parce qu'elles partent de nous. En revanche, si nous relâchons notre concentration, cela donne à l'adversaire des chances de contre-attaquer. Plus nous nous projetons vers l'avant et plus notre équipe est haut, plus nous devons être précis, car nous courons plus de risques. Mais pour un défenseur, jouer dans une équipe qui possède beaucoup le ballon, c'est toujours agréable. Si nous avons le ballon, ça veut dire que nous n'avons pas à repousser une attaque. C'est aussi simple que ça.

Avoir derrière soi un gardien comme Manuel Neuer rend-il les choses encore plus faciles ?
Sans aucun doute. Pour que l'équipe puisse avancer et jouer haut, il faut pouvoir compter sur un gardien qui n'a pas peur de sortir de sa surface et qui est toujours disponible pour recevoir le ballon si nécessaire. Sans parler du fait que Neuer est excellent dans toutes ses interventions. Il possède une confiance en lui incroyable, qui rejaillit sur toute l'équipe.

Les joueurs qui travaillent avec Guardiola parlent en général avec beaucoup de clarté des aspects tactiques. Ses explications dans ce domaine sont-elles très détaillées ?
Oui. C'est une autre de ses caractéristiques très marquantes. Il tient à toujours éclaircir toutes les options pour les joueurs. Quand vous êtes face à un groupe, vous devez répéter les choses un certain nombre de fois pour qu'elles finissent par entrer dans les têtes. Ce qui est impressionnant avec lui, c'est que ses plans ont toujours plusieurs dimensions, au cas où. Il nous dit : "Vous allez faire ceci, mais si jamais ils réagissent de telle ou telle manière, alors vous ferez cela". Il a toujours deux ou trois options pour chaque cas de figure.

Beaucoup de gens sont surpris par la rapidité avec laquelle Guardiola s'est adapté à l'Allemagne. Vous êtes vous-même arrivé en Bundesliga en provenance de Salvador, au Brésil, il y a déjà cinq ans. L'adaptation peut-elle être difficile ?
Il m'a posé pas mal de questions à ce sujet, sur la manière d'affronter le froid, la barrière de la langue. Je dirais qu'honnêtement, ce sont des barrières assez faciles à surmonter. Si tant de gens réussissent à apprendre l'allemand, pourquoi pas moi ? J'étais prêt à surmonter ce type d'obstacles pour arriver là où je voulais aller.

Quelle a été la barrière la plus difficile pour vous ?
Le plus dur, pour moi, a été de tout faire, dans tous les domaines, pour maintenir un niveau élevé pendant plusieurs années, semaine après semaine, en jouant bien tous les trois jours. Arriver au plus haut niveau n'est pas si compliqué. Le grand défi est d'y rester. À côté de ça, le problème du froid n'en est pas un.

Cette pression, dans le cas du Bayern, est encore plus spécifique. Après avoir tout gagné en 2012/13, le Bayern est aujourd'hui obligé de gagner. La victoire est devenue quelque chose de normal ?
C'est vrai, oui. Mais justement, quand je dis que le plus difficile dans le sport est de rester au plus haut niveau pendant un certain temps, cela veut aussi dire qu'il n'y a aucun titre facile. Je ne comprends pas la mentalité de ceux qui disent que nos victoires sont normales, comme si en face, il n'y avait pas d'adversaire. Ces gens-là ont une vision fausse qui génère une énergie négative. Il faut qu'ils s'en rendent compte car cela peut avoir un impact négatif sur l'équipe. Le football est une chose beaucoup plus difficile que ne le pensent certaines personnes. Peu importe la quantité de talent que nous avons, nous devons énormément travailler toute la semaine pour pouvoir espérer gagner le week-end.

Vous avez été élu meilleur défenseur de Bundesliga pour la troisième année consécutive par le syndicat des joueurs. Le fait d'être choisi par vos pairs donne-t-il encore plus de valeur à cette récompense ?
Absolument. J'ai beaucoup de respect pour la critique sportive, mais il est également très bon de recevoir une forme de reconnaissance de ceux qui nous côtoient au jour le jour, regardent des vidéos sur la manière de jouer de notre équipe et nous affrontent sur le terrain. Avoir l'aval de ces joueurs confirme la qualité de mon travail et me rend très fier. Mais comme je le disais tout à l'heure : il est très difficile de rester à ce niveau.

Il y a une question que l'on ne peut pas ne pas vous poser : cette demi-finale de Coupe du Monde de la FIFA contre l'Allemagne, l'avez-vous revue ? Et plus généralement, quelle évaluation en faites-vous, plusieurs mois après ?
J'en ai vu des extraits, oui. Je dois dire que cela ne me pose aucun problème de parler de ce match. Je n'ai pas peur des critiques ni d'entendre des choses négatives. Ça fait mal, mais je ne suis pas du genre à me cacher. Oui, ça fait très mal quand je repense à ce jour-là, et je sais qu'il n'y a qu'en gagnant d'autres titres que la douleur passera. Mais je peux en parler tranquillement. D'après moi, ce qui s'est passé, c'est que sur le plan psychologique, nous n'avons pas bien préparé cette Coupe du Monde. Nous étions dans la peau du favori et nous avons dû intégrer cette nécessité de gagner, mais cela ne nous dispensait pas de respecter le sport et ce qu'il a d'imprévisible. Quand nous avons encaissé le deuxième puis le troisième but, nous avons refusé de l'accepter. Nous n'avons pas réfléchi un seul instant. Nous n'avons pas réalisé qu'il aurait fallu faire face à la situation et être plus intelligents. Notre réaction a été de dire : "Non, ce n'est pas possible. Ce n'est pas en train d'arriver. Nous devons gagner la Coupe du Monde. Allez, tous devant". Là, nous avons foncé dans le mur, ce qui s'est traduit par un 7:1. Et pourtant, nous le savons tous : quand on traverse une mauvaise période dans un match, il faut résister et garder la tête froide. Une fois la tempête passée, les occasions de marquer reviennent, ne serait-ce que sur coup franc ou sur corner. Nous avons tous vécu ça en club un nombre incalculable de fois.

Y avait-il autant d'écart entre le Brésil et l'Allemagne ?
Le score ne reflète pas la différence de qualité entre les deux équipes. En revanche, il reflète parfaitement la façon dont, psychologiquement, nous avons abordé ce Mondial. Il y avait une telle pression que nous n'étions pas préparés pour faire face à un éventuel coup dur. Depuis la Coupe des Confédérations, nous avons ouvert le score dans toutes les rencontres que nous avons disputées, à l'exception du match d'ouverture contre la Croatie, qui a été très difficile. En plus, non seulement nous ouvrions le score, mais la plupart du temps, nous le faisions tôt dans la partie. Psychologiquement, nous étions préparés pour être champions du monde, par pour réagir dans l'adversité. Ce climat de "nous devons gagner" peut vous aider à certains moments dans le travail, mais d'un point de vue psychologique, c'est insuffisant. Il faut avoir une vision plus large que ça.

Certains estiment que jamais une équipe n'avait joué avec autant de pression que le Brésil dans cette Coupe du Monde. Êtes-vous d'accord ?
C'est bien possible. Le Brésil est quelque chose de spécial et la Coupe du Monde est un tournoi incomparable. Disputer cette compétition dans son propre pays, au Brésil, est une expérience unique, pour n'importe qui. J'en ai vécu chaque minute très intensément, indépendamment du résultat final. Ce fut une très grande expérience, avec du positif et du négatif. J'ai beaucoup appris.

Qu'avez-vous appris par exemple ?
J'ai appris que le football était aussi fait de déceptions, sur le terrain comme en dehors. J'ai appris que, sans maîtrise psychologique, l'amour, la hargne et l'émotion ne suffisent pas. Il ne faut jamais perdre la faculté de réfléchir, à aucun moment.

Depuis, avez-vous eu l'occasion de parler de cette défaite avec d'autres membres de l'équipe ?
Oui, dans les jours qui ont suivi la demi-finale, nous avons beaucoup parlé entre nous. Un peu plus tard, j'ai discuté avec des gens de l'extérieur, comme Roque Júnior, par exemple, qui est quelqu'un d'expérimenté et de très intelligent. On apprend également beaucoup après l'événement, lorsqu'on en parle. Je ne suis pas du genre à ne pas parler ou à faire comme s'il ne s'était rien passé. Je le répète, tout cela est très douloureux, mais en même temps, si j'ai atteint le niveau où je suis aujourd'hui, c'est précisément parce que j'ai déjà eu l'occasion de vivre et de surmonter des épisodes de ce genre au cours de ma carrière.

Avez-vous peur d'être stigmatisé pour avoir fait partie de ce groupe ?
Non, je n'ai pas peur de ça. Si je suis stigmatisé, alors tant pis. Je m'en remets à Dieu. S'il m'a mis dans cette situation, c'est parce qu'il sait que j'ai les moyens de m'en sortir. Si certaines personnes veulent me stigmatiser, libres à elles. Personnellement, je sais ce que j'ai dû vivre pour en arriver là. J'ai tout gagné dans le football, sauf la Coupe du Monde. En 2013, je suis le joueur qui a gagné le plus de trophées dans le monde. On ne m'a pas pour autant élevé une statue. Maintenant, ce n'est pas moi qui vais commencer à insister sur le négatif. Ce ne serait pas logique. Je veux simplement que ma famille, mes enfants, n'en souffrent pas. Je suis persuadé qu'à la fin de ma carrière, quand je montrerai tous les trophées que j'ai gagnés, ils pourront être fiers de moi. Après, si l'on veut me stigmatiser, qu'on le fasse. Mais franchement, j'ai gagné trop de batailles tout au long de ma carrière pour qu'on me résume à ces 90 minutes, à ces 20 minutes même.

Vous étiez l'un des joueurs qui connaissaient le mieux la qualité de l'Allemagne. Vous attendiez-vous cependant à ce que les Allemands produisent un niveau de jeu aussi élevé à la Coupe du Monde de la FIFA ?
Oui. Avant le Mondial, quand on me demandait qui étaient les favoris, je répondais toujours le Brésil, l'Argentine, l'Espagne et l'Allemagne. Sept joueurs du Bayern faisait partie de cette équipe. Chaque fois qu'ils reviennent d'un match en équipe nationale, ils discutent entre eux de ce qui a marché et de ce qui n'a pas fonctionné. Il y a un gros travail d'autocritique derrière ce processus. Ils sont tous très flexibles et prêts à faire tous les sacrifices pour progresser. Neuer, Schweinsteiger, Lahm. Ce sont des joueurs très présents par la voix mais également par le geste. Ils feront toujours tous les efforts nécessaires pour que le groupe progresse.

Quand vous parlez du Brésil, vous en parlez au passé. Quelle est votre ambition de ce point de vue ?
Je suis avant tout un joueur du Bayern. C'est comme ça. Je comprends parfaitement qu'après un Mondial, avec l'arrivée d'un autre sélectionneur, les nouveaux doivent avoir leur chance. Quand viendra une nouvelle convocation, si elle doit venir, ce sera un grand plaisir. Pour tout ce que m'a donné la Seleção, pour la fierté qu'elle m'a apportée, à moi et à ma famille, je n'ai pas le droit de lui dire "non".