Règle de base du football, un match dure 90 minutes. Logiquement, il commence donc au coup d’envoi et prend fin à l’ultime coup de sifflet de l’arbitre. En théorie seulement. Car dans les faits, chaque partie débute bien avant, dans le couloir, et se termine bien plus tard, dans le tunnel qui ramène les acteurs aux vestiaires. FIFA.com se penche sur les anecdotes et les légendes qui se sont bâties à quelques mètres du rectangle vert.

Appelez-ça intimidation, pression, voire menace, toujours est-il que la provocation de l’adversaire dans le tunnel est un stratagème utilisé depuis la nuit de temps pour prendre un avantage psychologique, avant même le coup d’envoi. Quand en plus les deux protagonistes sont les capitaines de deux grands clubs et deux joueurs au fort caractère, cela peut faire trembler les murs du stade. Ceux d’Highbury, l’ancien temple d’Arsenal, s’en souviennent encore…

Lors d’un match au sommet entre les locaux et Manchester United, Patrick Vieira et Roy Keane ont donné le ton de la rencontre dans l’étroit couloir. Volant au secours de son coéquipier Gary Neville, qui échangeait quelques politesses avec le Français, l’Irlandais donna rendez-vous à son homologue londonien sur la pelouse. Ses "Tais-toi. On se retrouve dehors. Arrête de jouer les gentils garçons" adressés dents serrées et doigt tendu vers son adversaire sont entrées dans la légende de la Premier League.

Une histoire qui devrait rappeler quelques souvenirs à un autre Français, le défenseur Basile Boli, réputé pour rarement faire dans la dentelle. Lors d’un match face à Nantes dans les années 80, le stoppeur d’Auxerre devait marquer l’intenable attaquant yougoslave Vahid Halilhodžić. "J'ai gagné mon match dans le tunnel", confiera le futur champion d’Europe quelques années après. "Côte à côte dans le tunnel, je lui ai dit : ‘t'es un homme mort !’. Je lui avais foutu la trouille. Il n'a rien fait".

En Amérique du Sud, l’intimidation fait aussi partie du jeu. Elle est même un élément essentiel de la légendaire garra charrúa. Car la réputation de combattant de l’Uruguay commence à la sortie des vestiaires, et plus précisément ceux du Maracaná, lors de la finale de la Coupe du Monde de la FIFA 1950. Conscients de leur statut d'outisders, et impressionnés par les 203 850 supporters brésiliens attendant à la sortie du tunnel, les joueurs de la Celeste s’attendent à être dévorés par la Seleçao.

Tous sauf Obdulio Varela. "Ne pensez pas à tous ces gens et ne regardez pas en haut", ordonne le capitaine à ses coéquipiers avant d’entrer sur la pelouse. "Le match se joue ici, en bas, et si nous gagnons il ne se passera rien. Un match, ça se gagne avec les tripes et avec les pieds". Quatre-vingt-dix minutes plus tard, les Uruguayens sont champions du monde et tout le Brésil pleure…

Pourtant quelques jours plus tôt, un autre évènement survenu dans le tunnel avait souri aux Brésiliens. Meilleur élément de la Yougoslavie, Rajko Mitić eut la malchance - ou la maladresse - de se cogner à une poutre et de s’ouvrir la tête. C’est donc à dix que les Yougoslaves entamaient le match contre le pays hôte. Le temps que leur buteur les rejoigne, un bandage autour du crâne, ils avaient encaissé un but d’Ademir, le premier de la victoire brésilienne 2:0.

Le couloir est décidément propice aux accidents. Un demi-siècle après la blessure de Mitić, l’Ecossais Michael Stewart n’a pas retenu la leçon. Exclu en décembre 2009 face à Hamilton, le milieu de terrain eut la mauvaise idée de passer ses nerfs d’un grand coup de pied… dans le mur ! Et de s’écrouler par terre dans le couloir… C’est également lors d’une rencontre de Hearts, face au Celtic, qu’un arbitre avait amusé la galerie, sans grand dommage heureusement, en s’électrocutant avec son oreillette !

Mais c’est une autre scène de tunnel qui a marqué l’histoire du club de Glasgow. Première équipe britannique à remporter un trophée européen, le Celtic se présente dans la peau de l’outsider lors de la finale de la Coupe des Clubs Champions 1967 à Lisbonne face aux géants de l’Inter Milan. "Quand on les a vus à côté de nous, ils mesuraient tous plus d'1m80, avec un bronzage parfait, des cheveux gominés et un sourire de publicité pour dentifrice. Ils s'étaient même parfumés !" confia après-coup Jimmy Johnstone, légende locale disparue en 2006. "A côté, nous avions l'air de nains. Les Italiens nous regardaient de haut et nous, nous répondions avec des sourires édentés. Je pense sincèrement qu'ils nous croyaient sortis d'un cirque !"

A la plastique italienne, Bertie Auld décide d’opposer ses cordes vocales. Le milieu de terrain entame une chanson du club, reprise par ses coéquipiers, à la surprise générale des Nerazzurri. Ils ont dû également être surpris au coup de sifflet final de voir le tableau d’affichage indiquer 2:1 pour les Ecossais… La légende des Lions de Lisbonne était née.

Les Anglais de Liverpool, eux, ont gagné cinq fois ce trophée et accédé au statut de monument du football. Parmi les éléments qui font de ce club un mythe, une inscription "This is Anfield" orne le couloir qui mène à la pelouse. Destinée à intimider les adversaires, elle sert aussi à motiver les locaux incités par la tradition du lieu à toucher la pancarte, un geste sensé leur porter bonheur. Battu par les Reds 3:1 après avoir gagné 1:0 à domicile en 1977, Saint-Etienne s’est peut-être inspiré de l’idée pour son inscription "Ici c’est le chaudron !" placardée dans le tunnel de Geoffroy-Guichard menant au terrain.

Formé chez les Verts, Grégory Coupet doit lui aussi son beau palmarès bâti à Lyon à une histoire de couloir. L’actuel gardien du Paris Saint-Germain a en effet été recruté par l’OL en 1997 pour remplacer Pascal Olmeta, licencié par son club pour s’être battu dans le tunnel avec son coéquipier Jean-Luc Sassus.

Aujourd’hui, les Lyonnais sont davantage solidaires qu’adversaires dans les couloirs. Lors de leur récent exploit face au Real Madrid en huitième de finale de la Ligue des champions de l’UEFA, les attaquants argentins Lisandro López et César Delgado n’ont pas manqué de rappeler au Madrilène Sergio Ramos ses déclarations d’avant-match : "Hé toi, tu n’avais pas dit que vous alliez gagner 3:0 ?" Après la victoire lyonnaise 1:0 de l’aller, le défenseur merengue avait en effet prédit un succès aisé des siens. Après le nul 1:1 à Santiago Bernabéu, il fut bien obligé de revoir son discours, en lançant tout de même à ses adversaires la morale de l’histoire : "Il faut savoir perdre, mais il faut aussi savoir gagner…"

Même s’il est davantage réputé pour ses exploits sur le terrain, la légende du Real Alfredo Di Stefano savait aussi briller dans la coulisse. Lors d’une rencontre de Coupe d’Europe 1960 disputée à Chamartin, ancêtre du Bernabéu, son coéquipier Rial était décidé à effacer avec la manière la défaite 3:2 de l’aller à Nice, et confia à l’Argentin avant d’entrer sur le terrain son envie de gagner et "bien gagner". La Flèche Blonde lui aurait répondu : "D’abord, on va manger. Ensuite seulement, on pensera au chocolat !" Le Real s’imposera 4:0. Repas et chocolat au menu…

Quelques années plus tard, Di Stefano allait finir sa carrière à l’Espanyol Barcelone. Moins tranchant sur le terrain, il fera tout de même encore parler de lui dans un tunnel. Exclu à Levante lors de la saison 1964/65, il regagne les vestiaires non sans avoir asséné une gifle sonore à Ramón Balaguer, secrétaire technique de Levante, qui résonna dans les couloirs du stade Vallejo…

Autre argentin à avoir porté le maillot de l’Espanyol, le gardien Pablo Cavallero avait un ami fan du Néerlandais du FC Barcelone Patrick Kluivert. Il lui demanda donc son maillot lors d’un derby, avant même le début du match, puis le lui rappela pendant la rencontre lors de chaque arrêt de jeu ! Au coup de sifflet final, Cavallero courut derrière le Batave dans le tunnel pour lui rappeler sa promesse. "Honnêtement, j’étais un peu gêné, mais une fois de plus je lui ai demandé  ‘Patrick, Patrick ! Ton maillot !’", se souvient l’ex-portier des Periquitos. "Il me l’a donné et au moment où j’allais enlever le mien pour l’échanger, il m’a dit ‘non, non. C’est bon. Garde-le’.  Il ne connaissait sans doute même pas mon nom !"

Prédécesseur de Kluivert dans l’attaque blaugrana, Romário s’illustra presque de la même manière, mais dans son propre camp. Pour le premier match du Brésilien dans La Liga, son gardien Andoni Zubizarreta voulut lui donner des conseils sur le portier adverse. O Baixinho interrompit Zubi et lui dit : "Attends. Toi, tu vas m’apprendre à marquer des buts ?" Le Barça s’imposa 3:0, triplé de Romário…

Mais la bonne humeur et la décontraction brésilienne dans le tunnel ne produisent pas toujours le même effet. La sélection féminine auriverde se mordra longtemps les doigts d’avoir chanté et dansé dans le couloir qui l’amenait sur la pelouse de Shanghai pour disputer la finale de la Coupe du Monde Féminine de la FIFA 2007. Les Allemandes, leurs adversaires du jour, prirent cela comme une provocation et y puisèrent une motivation supplémentaire pour s’imposer 2:0 !

Enfin, même s’il se passe beaucoup de choses dans le tunnel, il faut choisir son moment pour s’y rendre. L’ancien Président de l’UEFA Lennart Johansson l’a appris à ses dépens en quittant la tribune à la 90ème minute de la finale de la Ligue des champions 1999 pour descendre remettre le trophée au Bayern Munich, qui menait 1:0 face à Manchester United. Il y croisa Bobby Charlton, légende des Red Devils, et lui glissa un solidaire "Je suis désolé". Lorsqu’il sortit du couloir, Manchester United menait 2:1 et fêtait sa victoire grâce à deux buts inscrits dans le temps additionnel…