En foulant la pelouse du stade de Wembley pour y disputer la finale de la FA Cup 1965 entre Leeds United et Liverpool, Albert Johanneson ne s'est pas contenté d'entrer dans l'histoire ; il est aussi devenu par la même occasion un pionnier. Malgré la défaite (2:1) de son équipe, l'ailier des Whites né en Afrique du Sud restera à jamais comme le premier joueur noir à avoir disputé la finale de la doyenne des compétitions.

Mais la fascinante histoire de Johanneson ne se résume pas à cette simple particularité. Le long voyage qui l'a mené à Wembley commence en 1940, avec sa naissance dans un township de la banlieue de Johannesburg. Un enseignant, qui fait aussi office de recruteur pour Leeds, le repère et obtient un essai de trois mois en Angleterre. Celui que les supporters surnommeront Hurry Hurry se montre si convaincant que les dirigeants lui proposent un contrat professionnel. Il dispute son premier match officiel en avril 1961. Pour sa première apparition, il offre une passe décisive à Jack Charlton à l'occasion d'un nul (2:2) face à Swansea.

Par la suite, Johanneson dispute près de 200 matches sous les couleurs de Leeds, dont la fameuse finale mentionnée plus haut. Il termine sa carrière à York, où il inscrit trois buts en 26 matches avant de prendre sa retraite en 1972. L'international irlandais John Giles, ancien coéquipier du Sud-africain à Leeds, se souvient parfaitement de lui. "C'était un joueur extraordinaire. Il était très rapide et il avait un bon sens du but. Malheureusement, il avait aussi un côté plus sombre. Il était très réservé et je crois qu'il avait du mal à accepter certaines choses."  

Une fin tragique
La vie de Johanneson a pris une tournure dramatique à l'issue de sa carrière. L'ancien champion a sombré dans l'alcoolisme. Seul et sans le sou, il est décédé dans un appartement de Leeds en 1995, à l'âge de 55 ans. Giles reste convaincu que son ancien partenaire n'a pas reçu l'aide qui aurait pu lui permettre de conjurer ses démons : "Aujourd'hui, les clubs sont mieux préparés à traiter ces situations. Il y a des psychologues et des employés qui sont là pour soutenir les footballeurs en difficulté. Malheureusement pour Albert, ce n'était pas encore le cas à son époque."

Alicia, la plus jeune fille de Johanneson, partage ce constat. "S'il était né plus tard, son destin aurait été tout autre. On peut facilement comprendre pourquoi mon père a fini par perdre espoir. Pour nous, qui sommes ses enfants, c'est un lourd fardeau. C'est très difficile à vivre. L'alcoolisme de mon père a fini par ruiner sa réputation, ce n'est un secret pour personne. On devrait se souvenir de lui comme d'un excellent professionnel."

Alicia et sa sœur aînée Yvonne préfèrent logiquement évoquer d'autres aspects de la personnalité de leur père. "Il adorait la musique. Je crois qu'Yvonne et moi avons hérité de cette passion. Il aimait particulièrement le western et la country, mais il écoutait un peu de tout, à l'exception du métal. Il appréciait aussi le reggae. Il passait souvent les disques de Desmond Dekker and the Aces, Jimmy Cliff et Johnny Nash. Il avait une belle collections de vinyles et une chaîne puissante", poursuit Alicia.  

"Il s'intéressait aussi à toutes sortes de sports. Nous nous retrouvions en famille pour regarder le tennis, le cricket et l'athlétisme à la télévision. Nous encouragions nos champions préférés. Il aimait tout spécialement la boxe. Mohamed Ali était son sportif préféré. En football, c'était Eusebio. Je crois qu'il le considérait comme son modèle."  

Oublié au pays
Alicia regrette cependant de voir que le souvenir de son père s'est effacé dans son pays d'origine. "Quand on regarde ses statistiques et que l'on discute avec des personnes qui l'ont vu jouer, on comprend tout de suite qu'il avait du talent. À l'époque, il était l'un des rares Sud-Africains à s'être fait une place au plus haut niveau. Tout le monde considère le championnat d'Angleterre comme l'un des meilleurs et des plus compétitifs. Si mon père y a fait carrière pendant une décennie, ce n'est pas un hasard. Il était très simple et très modeste de nature. J'imagine que, de son vivant, il n'a suffisamment chanté ses propres louanges pour que les gens le remarquent."

Godfrey Gxowa est du même avis. Cet ancien dirigeant, arrivé aux Moroka Swallows un après la première Coupe du Monde de la FIFA au Brésil, se demande bien pourquoi Johanneson reste si méconnu en Afrique du Sud et, surtout, pourquoi personne ne se donne la peine d'entretenir son souvenir. "Je pense que s'il avait joué dans un grand club, comme les Swallows ou Orlando Pirates, il serait devenu une référence. On le considérerait comme une légende du football sud-africain, à l'égal des meilleurs."  

Une personne au moins a su apprécier le talent de Johanneson à sa juste valeur : l'international nord-irlandais George Best. Le génial ailier, qui a lui aussi connu son lot de problèmes en dehors des terrains, a croisé un jour par hasard le Sud-Africain à Leeds. Best était venu pour une conférence mais, en voyant Johanneson, il a soudain décidé de lui offrir un dîner. Finalement, les deux hommes ont passé la soirée ensemble. Laissons donc le mot de la fin à l'ancien joueur de Manchester United :  "Il fallait pas mal de courage à Albert rien que pour entrer sur le terrain, vous ne trouvez pas ? Lui, il ne se contentait pas d'entrer ; il jouait et il avait du talent. En plus, c'était un type charmant. C'est bien là le plus important, non ? Au fond, c'est même tout ce qui compte".