Quelque part dans le coffre aux souvenirs de Bobby Chalmers, se trouve une photo en noir et blanc usée par le temps. Ce cliché est plus éloquent qu'un long texte. Il raconte l'histoire d'une équipe de football d'Afrique australe qui était en avance sur son temps.

La photographie montre l'équipe de Rhodésie en 1969, avant son barrage de Coupe du Monde de la FIFA contre l'Australie. Le prolifique attaquant Chalmers est au dernier rang, à gauche. Sur la légende, on peut lire : R. Chalmers (Capt.).

À l'époque, la Rhodésie n'est pas encore le Zimbabwe. Le pays est en proie aux dissensions qui ont suivi l'indépendance de l'ancienne colonie britannique. Dans une société divisée entre une majorité noire et une toute petite minorité blanche, c'est cette dernière qui détient largement le pouvoir économique et politique.

C'est donc dans un contexte tendu que la Rhodésie aborde les qualifications pour la Coupe du Monde de la FIFA, Mexique 1970™. La composition de l'équipe reflète l'opinion des partisans d'une société sans ségrégation raciale. Chalmers se souvient d'ailleurs que la société rhodésienne était moins divisée que celle de l'Afrique du Sud voisine. Les gens "s'entendaient relativement bien". Un autre attaquant de cette équipe, Gibson Homela, a confirmé à FIFA.com qu'il régnait une vraie solidarité dans l'équipe au moment d'aborder le match contre les Australiens. "Le football en Rhodésie a toujours été multiethnique. Nous jouions les uns contre les autres et les uns avec les autres. On ne regardait pas la couleur de la peau de l'adversaire ou du coéquipier. Tout ce qui nous intéressait, c'était de savoir si le gars savait jouer au foot ou non."

"Nous étions considérés comme des héros dans toute la Rhodésie et les gens nous respectaient comme de bons joueurs qui représentaient le pays. Là encore, le seul critère était de savoir si nous étions de bons footballeurs ou pas", se souvient Chalmers. À l'époque, Chalmers et son coéquipier de l'attaque Hylton Grainger évoluent dans le championnat professionnel d'Afrique du Sud. Ils ont été appelés par le coach écossais Danny McLennan pour consolider les rangs rhodésiens face à l'Australie, donnée très largement favorite.

La bataille de Lourenco Marques
L'Australie devait sa présence en play-offs à des victoires sur la République de Corée et le Japon. En raison de la difficulté pour les Rhodésiens d'obtenir des visas, les deux manches de ce barrage avaient été programmées pour se dérouler à Lourenco Marques, capitale du Mozambique. "Les Australiens étaient tellement sûrs d'eux. Ils nous sous-estimaient complètement. En fait, ils avaient même déjà réservé leurs billets pour l'Israël, futur adversaire du vainqueur de notre confrontation dans ce qui devait être le dernier barrage avant la Coupe du Monde", raconte Chalmers.

Dans la première manche, Chalmers crée la sensation en ouvrant le score au bout d'une heure de jeu devant un public clairsemé dans les travées du stade Salazar. Quelques minutes plus tard, Tommy McColl égalise pour l'Australie. "Ce nul a été un choc pour eux et ils ont fait preuve d'arrogance après le match, en disant qu'ils allaient nous battre 6:0 lors de la deuxième manche."

La réalité est très différente de ce qu'avaient annoncé les Aussies. Le deuxième duel entre la Rhodésie et l'Australie se termine de nouveau sur un match nul (0:0), ce qui oblige les deux équipes à disputer une troisième manche décisive, que les Océaniens remporteront finalement 3:1. À cette occasion, Chalmers trouve de nouveau le chemin des filets, mais cela n'est pas suffisant pour garder intact le fol espoir des Rhodésiens de se qualifier pour la Coupe du Monde.

Chalmers a réalisé une carrière très honorable en Afrique du Sud, inscrivant même deux buts – au cours d'un match amical – contre le Real Madrid de Puskas, Gento et autres Santamaria. Malgré cela, c'est bien ce barrage contre l'Australie qu'il considère comme l'apogée de sa carrière. "Ce fut une magnifique expérience, même si cela s'est terminé par une défaite. Quatre ans plus tard, la plupart des joueurs qui nous ont battus faisaient partie de l'équipe d'Australie qui s'est qualifiée pour la Coupe du Monde en Allemagne. Évidemment, nous nous sommes dit que quatre ans plus tôt, ça aurait pu être nous."

Chalmers et Homela reconnaissent qu'une qualification pour la Coupe du Monde au Mexique aurait peut-être adouci la transition tumultueuse qui a conduit à la naissance du Zimbabwe. "Cela aurait envoyé aux Rhodésiens un message on ne peut plus clair comme quoi les divisions raciales peuvent être dépassées. Si nous travaillons ensemble, nous pouvons surmonter tous les obstacles", ajoute Homela.

Après avoir été éliminée par l'Australie, la Rhodésie a dû attendre 11 ans avant de jouer un autre match de qualification pour la Coupe du Monde. Elle ne s'appelait plus alors Rhodésie, mais Zimbabwe, et ce baptême du feu s'est terminé par une défaite face au Cameroun. Les Warriors n'ont à ce jour jamais disputé la Coupe du Monde. En revanche, ils se sont récemment qualifiés pour leur troisième Coupe d'Afrique des Nations (CAN) de la CAF, qui aura lieu l'an prochain au Gabon.