Le triplé de Carli Lloyd après 16 minutes de jeu en finale de la Coupe du Monde Féminine de la FIFA™ ne doit rien au hasard. Sa présence sur la scène du Palais des Congrès de Zurich pour recevoir le titre de Joueuse Mondiale de la FIFA non plus. Son travail au quotidien est à la base de tout. Parmi les personnes que la championne du monde américaine a tenu à remercier, un nom aurait presque pu passer inaperçu : James Galanis. Cet homme discret a pourtant exercé une influence énorme sur la carrière de Lloyd, à tel point qu'il semble impossible de comprendre le parcours de l'une des plus grandes joueuses actuelles sans s'intéresser à lui.

FIFA.com a rencontré cet entraîneur originaire de la banlieue de Melbourne pour tenter d'en savoir plus sur ses méthodes.  

Quand avez-vous commencé à travailler avec Carli Lloyd ?
À 16 ans, Carli jouait aux Medford Strikers. Il se trouve qu'à l'époque, je travaillais dans ce club, avec la gardienne de l'équipe de Carli. J'ai donc pu l'observer pendant quelques années. J'ai découvert une joueuse très douée techniquement et intelligente dans ses déplacements, mais elle avait pris de mauvaises habitudes : elle travaillait dur quand ça lui chantait. Quatre ans plus tard, son père est venu me trouver. Il m'a dit : "Ma fille a besoin de vous". Il m'a expliqué qu'elle faisait partie de la sélection U-21 mais qu'elle avait été écartée. Elle comptait arrêter le football à l'issue de la saison universitaire. Entretemps, une autre joueuse s'était blessée et Carli avait été rappelée. Il pensait qu'avec ma réputation, je pourrais réveiller sa passion. Deux semaines plus tard, elle m'a téléphoné et nous avons mis en place une évaluation.

Comment avez-vous su qu'elle possédait le potentiel pour devenir l'une des meilleures joueuses de la planète ?
Je l'ai retrouvée sur le terrain de football où elle avait appris à jouer. Lorsque nous avons procédé à son évaluation, je me suis rendu compte qu'elle avait des qualités techniques, mais qu'elle était totalement à court de forme. J'avais devant moi une jeune femme qui n'avait aucune idée de ce qu'était le professionnalisme. Elle était intelligente. Elle savait ce qu'il fallait faire quand elle n'avait pas le ballon et quand elle l'avait, elle savait s'en servir. J'ai tout de suite pensé que si je pouvais la remettre en condition et lui inculquer la bonne mentalité, lui apprendre à penser comme une professionnelle, faire d'elle une vraie compétitrice et lui donner de la rigueur, j'aurais sous la main une joueuse exceptionnelle.

Comment l'avez-vous guidée à travers cette évolution ?
Nous nous sommes assis et je lui ai expliqué que le travail d'un champion reposait sur cinq piliers : la technique, le sens tactique, la puissance, la force mentale et le caractère. Je lui ai dit qu'elle avait les deux premiers et que si nous pouvions transformer ses faiblesses en forces, elle aurait tout pour devenir la meilleure joueuse du monde. Sur le coup, elle ne m'a pas cru. En fait, personne ne m'a cru. Même ma femme m'a pris pour un bonimenteur ! Mais Carli était comme une éponge. Il lui fallait seulement quelqu'un pour la mettre sur la bonne voie. 

Pourquoi étiez-vous persuadé qu'elle pouvait devenir une star, alors même que tout le monde vous disait le contraire ?
Elle était prête à faire n'importe quoi. Je lui ai expliqué ce qu'il fallait qu'elle change dans sa vie de tous les jours et elle s'est exécutée immédiatement. Je lui ai fait comprendre que le football devait devenir sa priorité : il fallait qu'elle oublie la famille, les amis, son amoureux… tout le reste devait passer en second. Pour y arriver, le football devait être la seule priorité. Elle m'a répondu : "D'accord". On s'entraînait six heures par jour, trois heures le matin et trois heures le soir. Elle n'a jamais eu l'air lassée ou démotivée. Elle rentrait chez elle et elle se préparait pour le lendemain. Au bout d'un mois, j'ai vu qu'elle s'était prise au jeu. C'est là que j'ai su que j'étais dans le vrai.

Comment avez-vous fait pour transformer ses faiblesses en forces ?
Je lui ai fait comprendre qu'elle n'était pas en concurrence avec les autres, mais avec elle-même. Il fallait qu'elle se batte contre la joueuse qu'elle était hier, afin de devenir plus forte aujourd'hui. "Le jour du match, tu n'as pas d'adversaires. Tout ce qu'on te demande, c'est de faire mieux que la dernière fois." Carli l'a compris et l'a accepté. Aujourd'hui encore, elle fonctionne comme ça. C'est l'une des raisons qui expliquent pourquoi elle continue à progresser. Je lui ai conseillé de se concentrer sur les choses qu'elle pouvait maîtriser. C'est la clé. Maintenant, elle domine son sujet. Apprendre de ses erreurs, c'est un autre élément important. Il faut tirer les leçons et passer tout de suite à autre chose. Une championne vit deux vies : avec son équipe, elle cherche à atteindre des objectifs collectifs ; mais elle a aussi une existence individuelle, consacrée à l'entraînement. L'aspect mental est en évolution constante, jour après jour. Au fil des années, j'ai réussi à lui faire passer tous ces messages.

Comment avez-vous réussi à trouver le juste équilibre entre votre travail en tandem et son évolution personnelle ?
Parfois, je ne dis rien car je veux qu'elle se débrouille toute seule. À d'autres moments, je suis là pour la guider. Quand le match n'est pas très important, je la laisse livrer une mauvaise performance. Ça lui donne l'impression qu'il lui reste beaucoup à faire. Elle revient sur terre. Dans les grands tournois, je suis là en permanence pour l'aider. Mais je ne lui tiens pas la main 24 heures sur 24. Pendant les Jeux Olympiques 2008, je l'ai laissée voler de ses propres ailes. Elle était allée aux Chicago Red Stars et elle avait fait une saison atroce. C'était ce que je voulais. Ça l'a réveillée. Elle avait de nouveau quelque chose à prouver. En 2012, elle était sur le banc et ça lui a fait du bien. Je l'ai laissée ruminer tout ça et ensuite seulement nous avons discuté. Je choisis mes moments pour intervenir. Parfois, je l'aide à trouver des solutions et d'autres fois, je la laisse s'en sortir seule. La combinaison de ces deux méthodes a fait d'elle la redoutable compétitrice qu'elle est aujourd'hui.

Est-il important pour une joueuse d'avoir une relation de ce type ?
Tout le monde a besoin d'un entraîneur ou d'un mentor. Un professionnel doit gérer beaucoup de choses : ses relations avec ses coéquipiers, avec ses entraîneurs, les défaites, les victoires, les blessures, les journalistes… Ça fait beaucoup. Avoir quelqu'un auprès de qui on peut se décharger, quelqu'un capable de vous remettre sur le droit chemin, c'est très important. Tous les athlètes professionnels ont besoin de quelqu'un à qui parler.

Quels conseils donneriez-vous à de jeunes footballeuses ?
Le plus important, c'est de ne pas compter sur le reste de l'équipe pour progresser. Il faut prendre le contrôle de son évolution. Plus vous travaillez seule et mieux vous vous en sortirez. Si une joueuse atteint le sommet, c'est tout simplement parce qu'elle travaille plus que n'importe qui d'autre. Si vous comptez sur vos coéquipières pour vous aider à réaliser vos rêves, vous faites fausse route. Il faut faire des sacrifices dans sa vie personnelle et trouver des moyens de progresser sans cesse.

Vous avez assisté au Gala FIFA Ballon d'Or avec Carli Lloyd. Que représente ce moment pour vous deux ?
(Rires) Moi, je n'étais pas du tout surpris. Elle le méritait. Nous avons travaillé dur pour ça. Je sais que personne n'a consenti plus d'efforts que Carli pour en arriver là. Dès le début, j'ai su qu'elle y arriverait si elle continuait à travailler. Pendant qu'elle se dirigeait vers la scène, je me suis dit : "Je t'avais dit que tu pouvais le faire". C'est ce que j'ai pensé. Quand nous nous sommes retrouvés après la cérémonie, Carli m'a dit : "Ça alors ! Tu avais raison ! Je n'arrive pas à y croire !"

* Crédit photos : Universal Soccer Academy