C’est un geste qui a toujours fait soulever les foules au football. Il s’appelle bicycle kick chez les anglophones, Rovesciata en Italie, bicyclette chez les lusophones, ou encore fallrückzieher outre-Rhin, le ciseau retourné a plusieurs fois été remis au goût du jour récemment. Un gardien de but en Afrique du Sud l’a utilisé à l’ultime minute d’un match de championnat pour égaliser fin novembre 2016, le Sénégalais Moussa Sow a réalisé l’exploit d’en inscrire trois en un mois sous le maillot de Fenerbahçe, tandis que le Brésilien Marlone a lui, grâce à ce geste, intégré le trio des finalistes pour le Prix Puskás de la FIFA 2016.

C’est d’ailleurs son compatriote Leonidas da Silva qui s’est approprié l’origine de cette figure. Le 12 juin 1938, en quart de finale de la Coupe du Monde de la FIFA, France 1938, le Diamant noir a effectivement exécuté un retourné victorieux, à Bordeaux devant un Parc Lescure conquis, face à la Tchécoslovaquie. "Cette homme est un véritable élastique. Au sol ou dans les airs, il possède le don diabolique de contrôler le ballon où qu'il se trouve et de déclencher un tir violent au moment où l'on s'y attend le moins. Quand Leônidas marque, on croit rêver", s’enthousiasme alors Raymond Thourmagem, journaliste à Paris Match.

En réalité, le retourné acrobatique date d’il y a encore plus longtemps. Et c’est précisément au Chili, qu’il serait né. C'est en tout cas ce que prétend l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano. Un certain Ramon Unzaga aurait inventé ce geste en 1914 alors qu’il disputait un match sur le terrain du port chilien de Talcahuano : "le corps en l’air, le dos vers le sol, il tira en arrière en imprimant un mouvement rapide de ses jambes, comme les lames d’une paire de ciseau", décrit Galeano dans le livre Le football, ombre et lumière. Le Chilien aurait fait la démonstration du geste à de multiples reprises au cours des Copas Américas suivantes, en 1916 et 1920, d’où l’appellation Chilena chez les hispanophones.

Oui mais voilà, en Amérique du Sud, d’autres l’appellent Chalaca, ce qui nous amène à une autre origine possible du geste. Direction le Pérou et Callao, le plus grand port du pays. C’est là qu’un habitant de la ville - Un Chalaco comme ils sont nommés là-bas - aurait tenté et réussi l’acrobatie, au cours d’une partie contre des marins anglais, en 1892, selon l’historien local Jorge Basadre. Bref, qu’il vienne, du Brésil, du Chili ou du Pérou, tout laisse à croire que le retourné acrobatique serait né en Amérique du Sud.

Pour ce qui est des explications techniques, là encore, difficile de s’accorder. Est-ce qu’il résulte automatiquement d’une mauvaise passe d’un coéquipier comme l’a déjà sous-entendu Klaus Fischer, auteur d’un des plus célèbres retournés de l’histoire, inscrit en prolongation de la demi-finale France-Allemagne d’Espagne 1982 ? Ou dépend-il du talent de l’exécutant comme le soulignait plus récemment le joueur  italien de Beach Soccer, roi des bicyclettes, Gabriele Gori ? "C'est le fruit de beaucoup, beaucoup d'entraînement. Je joue aussi au football à onze et sur l'herbe, ce type de geste se réussit une fois par saison. Sur le sable, c'est devenu une habitude. À chaque opportunité, j'essaie de lever le ballon pour exécuter un ciseau ou un retourné acrobatique," avait-il souligné en marge de Portugal 2015, au micro de FIFA.com. La question reste entière.

Ce qui est certain c’est que le ciseau a jalonné l’histoire du football. Certains sont restés célèbres, les quelques-uns inscrits en Coupe du Monde notamment. Car outre Fischer, le Mexicain Manuel Negrete a marqué ainsi en huitième de finale de "son" Mondial en 1986 face à la Bulgarie. Le Belge Marc Wilmots a fait de même face aux Japonais, en phase de groupes de "leur" mondial, en 2002. Au-delà des Coupes du Monde, les retournés de Mauro Bressan des 20 mètres lors d’un Fiorentina - FC Barcelone en 1999, de Rivaldo des 18 mètres lors d’un Barça - FC Valence de 2001, ou encore de Marco van Basten, sous le maillot du Milan AC lors d’un match contre Göteborg sont restés dans les annales.

De Leonidas à Marlone en passant par Lira
Plus récemment, le but de Wayne Rooney, marqué lors d’un derby Manchester United - Manchester City en février 2011 a été élu But du siècle en Premier League. Mais que dire de celui de son nouveau coéquipier suédois, Zlatan Ibrahimovic, réalisé excentré et à 25 mètres du but, lors d’un match amical Suède-Angleterre de novembre 2012 ? Le même mois de la même année, le Français Philippe Mexès, sous le maillot du Milan AC avait réalisé pareil exploit du coin droit de la surface d’Anderlecht.

Paradoxalement en France, si on évoque les retournés, ce n’est pas le nom de l’ancien Auxerrois qui vient immédiatement à l’esprit. Ce sont plutôt ceux de Jean-Pierre Papin ou d'Amara Simba pour leur faculté à avoir tenté et réussi le geste à de multiples reprises. Tout autour de la planète foot, des noms sont d'ailleurs irrémédiablement, associés à cette figure tant leur auteur l’a répétée avec succès : Fischer en Allemagne, Hugo Sanchez au Mexique sont de ceux-là. En Italie, l’ancien défenseur central de la Juventus Carlo Parola était surnommé Signor Rovesciata. Au Brésil, outre Leonidas, on pense désormais sans doute à Wendell Lira, vainqueur du Prix Puskas de la FIFA, qui a pris sa retraite quelques mois après avoir laissé une trace dans l’histoire grâce à son chef d’œuvre. 

"Quand j'ai marqué ce but, dans le championnat régional de Goiás, il y avait exactement 297 spectateurs dans les tribunes. Je n'imaginais pas que ce but allait changer ma vie de cette manière", avait-il souligné à propos de sa reprise victorieuse en ciseau retourné, après un pivot à 180 degrés et en pleine course. Des 297 paires d'yeux, on est passé à plus de 1,5 millions de vues sur YouTube et de votes sur FIFA.com. Quand on vous dit que ce geste fait soulever les foules…