Quand le coup franc de Mohd Faiz Subri a terminé au fond des filets en février, certains supporters présents au Bandaraya Pulau Pinang Stadium ont immédiatement laissé éclater leur joie tandis que d'autres, incrédules, se sot demandé comment l'attaquant malaisien s'y était pris pour imprimer une telle trajectoire au ballon.

Frappé du droit depuis le côté gauche du terrain, le tir brossé de Subri est parti vers l'extérieur, avant de prendre la direction opposée et de plonger littéralement dans le but de Pahang sous les yeux du gardien Mohd Nasril Nourdin, médusé. À première vue, ce but hors du commun semble défier toutes les lois de la physique.

Depuis octobre 2015, une étude commandée par la FIFA s'intéresse aux phénomènes aérodynamiques qui influent sur les ballons de football. L'initiative avait été lancée suite à des trajectoires apparemment inexplicables. Les experts peuvent-ils nous en dire plus sur le but de Subri ? "À en juger par la déviation sur la droite, le ballon doit tourner dans le sens des aiguilles d'une montre par rapport à la position du joueur. On suppose donc qu'il l'a frappé de l'extérieur du pied, sur la gauche", analyse Kerstin Wieczorek, responsable de projet de la société FluiDyna. Cette entreprise basée en Allemagne mène actuellement l'étude. "La rotation n'est pas seulement latérale, elle est également verticale. Ça expliquerait ce mouvement plongeant du ballon à mesure qu'il approche du but."   

Effet papillon ?
Dans la foulée, certains ont attribué le but de Subri à la technique dite de la "balle papillon", bien connue des amateurs de baseball. "En ce qui me concerne, ça n'a rien à voir avec la balle papillon", assure Johsan Billingham, membre de la division Développement technique des ballons de football du programme de qualité de la FIFA. "Pour obtenir cet effet, il faut que la balle tourne très lentement. Compte tenu de la géométrie du ballon et de l'emplacement des coutures, les points de séparation - les endroits où l'air s'écarte du ballon - changent au cours de la trajectoire. Ça entraîne une modification des forces qui agissent sur le ballon. C'est ce qui donne cette impression de tremblement dans la trajectoire d'une balle papillon."

L'objectif de l'étude, intitulée "développement de nouvelles méthodes de test pour l'évaluation des performances aérodynamiques des ballons de football", est de créer une méthode pour tester la cohérence aérodynamique des ballons de football. Il y aura toujours des écarts, mais les joueurs qui s'entraînent dans des conditions données avec le même ballon devraient obtenir des résultats pratiquement similaires.

Toutefois, le programme de qualité et l'étude ne pourront jamais contrôler la température et les innombrables facteurs externes qui influent sur un match. Mi-février, la température moyenne en Malaisie oscille entre 25 et 30 degrés Celsius. C'est à cette période que Subri a marqué le but qui nous occupe. Sous un autre climat, le résultat aurait sans doute été différent, de l'avis de Wieczorek. "La température et l'altitude ont toujours un impact sur la trajectoire d'un ballon. Pour donner une idée, si le match avait eu lieu dans le même stade, au niveau de la mer, mais par 5 degrés Celsius, la même frappe se serait probablement déportée de 10cm de plus vers la droite au lieu de finir au fond du but."

Heureusement pour Subri, il fait rarement froid à Penang. Son coup franc est donc allé se nicher en lucarne, après avoir frôlé le poteau. Pour Billingham, ce but en évoque immédiatement un autre, tout aussi impressionnant : la frappe de Roberto Carlos contre la France, il y a près de 20 ans. "Oui, ça me rappelle le coup franc de Roberto Carlos", admet-il en visionnant le but en question sur l'écran de son ordinateur. "Si l'on trace une ligne entre le point de départ et le point d'arrivée, les deux tirs se ressemblent énormément. À chaque fois, le ballon part dans une direction, avant d'être embarqué dans l'autre sens à cause de la rotation. En revanche, le ballon de Roberto Carlos n'a pas cet effet plongeant. Ça s'explique par le fait que l'axe de rotation n'est pas tout à fait le même. Dans le cas du Brésilien, l'axe est parfaitement vertical ; en revanche, chez Subri, il est légèrement incliné vers l'avant, ce qui explique cette déclinaison très rapide en fin de course."

Coquille d'escargot
Une autre étude parue il y a six ans, exclusivement consacrée au coup franc de Roberto Carlos, nous éclaire sur le but de Subri. "Si la distance est importance, comme dans le cas de la frappe de Carlos, l'effet est plus important", confiait le docteur Christophe Clanet de l'École Polytechnique de Paris à BBC News en 2010. "On le constate sur l'ensemble de la trajectoire." Plus simplement, si l'on supprimait la gravité, le but, les poteaux et les filets, le ballon continuerait sur une "trajectoire en forme de coquille d'escargot", c’est-à-dire circulaire. La puissance avec laquelle Roberto Carlos et Subri ont frappé le ballon tend à réduire l'influence de la gravité, ce qui augmente encore l'effet appliqué.

Ces études ne se contentent pas d'alimenter les conversations au sein de la communauté du football. Le programme de qualité de la FIFA commande ces enquêtes pour s'assurer que tous les produits qu'il valide, y compris les ballons de football, répondent aux plus hautes exigences en termes de qualité. "Le but de cette étude est de déterminer s'il est possible de concevoir un test qui permettrait d'évaluer la cohérence aérodynamique des ballons", résume Billingham. "Si Cristiano Ronaldo frappe la balle dans les mêmes 'conditions de lancement', nous voulons qu'elle atterrisse toujours au même endroit. En somme, nous souhaitons éradiquer les comportements incohérents du ballon."

Grâce à ces études, les joueurs pourraient bientôt travailler cette étonnante technique de frappe à l'entraînement et espérer obtenir des résultats similaires sur le terrain. Pour l'instant, l'exploit reste unique et résistera à l'épreuve du temps s'il remporte le Prix Puskás de la FIFA le 9 janvier prochain !