Ce fut un mariage inoubliable. Des dizaines de joueurs figuraient parmi les invités, tous originaires des modestes cantons de l'île de San Sebastián, de la baie de Jiquilisco ou des localités voisines. Venant de Rancho Viejo, Costa del Sol, Chirilagua, Californie, tous formèrent une procession symbolique et pleine de ferveur jusqu'à La Pirraya.

Plusieurs bateaux quittèrent l'embarcadère de Puerto Parada ; le trajet dura vingt minutes jusqu'à l'île, sans escale. La plupart des invités étaient des proches de l'un des époux, mais certains ne connaissaient ni Marvin Idalia, ni Agustín Ruiz. Ils savaient seulement que cet heureux événement concernait le buteur de la sélection de beach soccer, un des héros de Puerto Vallarta et un des pêcheurs qui qualifièrent le Salvador à la Coupe du Monde. C'était suffisant.

Au Salvador, La Pirraya est le canton avec la plus forte densité de footballeurs à succès par kilomètre carré. Cinq des douze membres de la sélection de beach soccer sont nés sur l'île. Une statistique surprenante, comme tout ce qui se passe ici, sur ce petit bout de terre, depuis quatre ans.

Ici, sur les petits terrains, la passion domine. On joue par amour, mais on n'aime pas perdre. Il ne faut pas s'énerver, parce que celui qui s'énerve perd et on ne le laisse plus jouer
Medardo Lobos, défenseur du Salvador

Tout commença en 2004 quand Israel Cruz, membre de la Fédération Salvadorienne de Football (FESFUT), inclut l'île dans un plan national de développement du football. Conscient du potentiel que représentaient La Pirraya et les îles de Rancho Viejo et de San Sebastián pour le beach soccer, Cruz commença à se rendre jusqu'à trois fois par semaine dans la région ; au total, il a effectué plus de cent voyages par an. L'embarcation qui nous emmène jusqu'à La Pirraya atteint la mangrove. "Ici, sur les petits terrains, la passion domine. On joue par amour, mais on n'aime pas perdre. Il ne faut pas s'énerver, parce que celui qui s'énerve perd et on ne le laisse plus jouer", nous explique Medardo Lobos, défenseur de la sélection qui évoque l'ambiance sérieuse des matches sur l'île et la ferveur qui anime les joueurs.

La pêche pour subsister
Grâce à Cruz, des tournois furent très vite organisés sur chaque île ainsi qu'une compétition pour désigner le "champion des champions" parmi les meilleurs des cantons. "Vu la réalité de ces gens, nous avons davantage parié sur un projet de type social incluant les écoles, le beach soccer, le football pour les vétérans et le football féminin. Nous avons ensuite créé la sélection de beach soccer d'Usulután", expliquait Cruz dans une interview de mai 2006.

Lorsque la FESFUT lui demanda de monter et de diriger une équipe dans le cadre d'une invitation à participer à un tournoi au Costa Rica, Cruz n'hésita pas à faire appel aux meilleurs joueurs disputant la myriade de tournois récréatifs qu'il avait organisés, et ce malgré les recommandations de la fédération qui lui suggéra de choisir des joueurs de première et de deuxième divisions.

Après leur avoir fait passer une batterie de tests et constaté que leur activité de pêcheur leur conférait une condition physique exceptionnelle (les joueurs avaient une musculature étonnante et seulement deux d'entre eux avaient un pourcentage de masse graisseuse supérieur à 10), Cruz déclara qu'il était prêt. Cependant par manque de fonds, l'aventure s'arrêta. Mais l'entraîneur s'entêta et travailla pour l'association départementale de football amateur d'Usulután.

La chance tourna environ un an après, en juin 2007, lorsque cette sélection inédite de beach soccer participa pour la première fois à un tournoi préliminaire de la CONCACAF, selon une exigence de la FIFA. À nouveau sollicité pour la mission, Cruz pensa immédiatement aux habitants des îles qui avaient perdu avec les honneurs face aux États-Unis (9:5), au Mexique (6:4) et au Costa Rica (4:3). L'audace du sélectionneur laissa entrevoir un avenir pour le Salvador dans cette discipline.

On manque d'expérience évidemment ; mais même sans jamais avoir disputé un match de préparation international, la différence avec les sélections rompues à la discipline était faible. À chaque match, les progrès étaient manifestes
Israel Cruz, membre de la Fédération Salvadorienne de Football

"On manque d'expérience évidemment ; mais même sans jamais avoir disputé un match de préparation international, la différence avec les sélections rompues à la discipline était faible. À chaque match, les progrès étaient manifestes", se rappelle Cruz.

Les efforts furent récompensés lorsque la Fédération Costaricaine de Football invita l'équipe à l'inauguration d'un terrain de beach soccer pour son championnat national, en septembre. Le Salvador gagna le premier match de son histoire dans cette discipline en se découvrant au passage un buteur, Agustín Ruiz, qui avait suivi toute la préparation sans aller à Acapulco.

Sept mois plus tard, Ruiz était devenu un des tauliers de l'équipe et, depuis samedi, il gonfle la liste des jeunes mariés. Quatre jours avant les noces, nous avons assisté aux répétitions, aux premières émotions, et découvert les aspirations du couple. Ils sont jeunes comme les autres, humbles et pleins d'espoir ; voisins, ils se connaissent depuis toujours. Leurs habitudes sont bien rodées : au moins une fois par semaine Idalia encourage Agustín pendant qu'il se démène sur la Canchita, le terrain de sable local où deux paysans promettent la gloire ou la défaite.

En quittant la Canchita, le couple a beaucoup évoqué son avenir et pendant quelques mois le football n'était pas une option. En effet, de novembre à janvier, la sélection n'avait plus disputé de match ou reçu de convocation et, en tant qu'homme responsable, Ruiz ne voyait pas d'autre moyen de subsister que la pêche.

Pas grand-chose
D'autres joueurs pensèrent de même, notamment Cipriano Hernández, jeune attaquant de 17 ans qui fit sensation lors de ce tournoi préliminaire ; pour des raisons personnelles, il décida de quitter l'île d'Espíritu Santo pour entreprendre un voyage clandestin jusqu'aux États-Unis.

Ainsi, la surprise initiale suscitée par la convocation aux entraînements et la participation à un autre tournoi préliminaire, cette fois à Puerto Vallarta et contre les mêmes adversaires, fit place à l'inquiétude.

Pour commencer, il y avait un nouvel entraîneur, Rudy González ; de plus, la formation comptait cinq places vacantes après le départ d'Hernández. Mais le cadre particulier de ce projet fit à nouveau des miracles. L'optimisme et le discours positif de González y furent pour beaucoup. Un mois avant le début de la compétition à Puerto Vallarta, il eut l'audace de dire : "L'objectif est de se rapprocher du Mondial. Après la campagne de l'édition précédente, ce groupe est plus solide. Nous nous sommes satisfaits de notre rendement, nous ne sommes plus des novices".

Le ton résolu du préparateur a très vite gagné les joueurs. Ainsi, Luis Rodas, le gardien titulaire et l'unique joueur originaire de la capitale, déjà présent à Acapulco, ne voyait pas les Costaricains menaçants. "Le Mexique a un gardien réputé et quelques bons joueurs, mais ils ne sont pas imbattables non plus", poursuivit ce jeune de 24 ans, membre de la paroisse de Don Rúa.

On nous rabaisse à cause de notre manque d'expérience, mais on ne nous écarte pas, nous nous battrons jusqu'à la mort
Elías "Ronaldinho" Ramírez, attaquant salvadorien

Même les derniers arrivés dans le groupe furent gagnés par cette assurance. "On nous rabaisse à cause de notre manque d'expérience, mais on ne nous écarte pas, nous nous battrons jusqu'à la mort", déclarait Elías "Ronaldinho" Ramírez, un attaquant qui a intégré la sélection tout à fait par hasard grâce à une connaissance à l'époque où il jouait dans une équipe locale.

"Il m'a dit qu'il voulait que j'intègre une équipe de deuxième division et m'a emmené à San Salvador pendant quelques temps. Un jour, la FESEFUT est arrivée en mission de repérage et m'a proposé de faire partie d'une présélection de beach soccer". C'était en mars.

Ramírez a rejoint un programme d'entraînement ambitieux, démarré en février, sur le sable de l'île de La Pirraya, la plage d'El Espino et à Costa del Sol.

Une sensation
La nouvelle s'est répandue comme une traînée de poudre. Le soir du samedi 19 avril les cent habitants de La Pirraya étaient incrédules et débordaient de fierté : leurs cinq joueurs (Medardo Lobo, Wilber Hernández, Tomás Antonio Hernández, Agustín Ruiz et Roberto Membreño) furent décisifs dans la qualification à la Coupe du Monde de Beach Soccer de la FIFA, Marseille 2008, en battant le Costa Rica. Vingt-quatre heures auparavant, ils avaient déjà réalisé un exploit en éliminant un vice-champion du monde, les États-Unis.

"Ce fut une sensation incroyable. On était tous émus. Certains n'arrivaient même pas à parler aux journalistes et pleuraient", explique le sectionneur en décrivant un des plus grands moments de l'histoire du football salvadorien.

"Même quand Firpo a été champion il n'y a pas eu une telle jubilation", explique José Cortez, vendeur, en comparant l'ambiance à une joyeuse insouciance encore présente. Cette atmosphère promet de se prolonger et de gagner en intensité d'ici au 17 juillet, date du coup d'envoi de la Coupe du Monde à Marseille.

L'effervescence continue ; et en plus, l'Atlético Balboa, champion de l'Apertura 2007 de deuxième division, a proposé des postes à Luis Rodas, Elías Ramírez et Agustín Ruiz. Un beau dénouement pour ces habitants de La Pirraya, de Californie, d'Espíritu Santo pour qui le football était initialement un divertissement les jours de mauvaise mer.