L'année 2016 ne fera pas date dans l'histoire du football féminin aux États-Unis, mais Jill Ellis a poursuivi sa marche en avant, toujours auréolée de son triomphe en finale de la Coupe du Monde Féminine de la FIFA 2015™. Éliminées dès les quarts de finale de Rio 2016, les Stars and Stripes ont renoué avec le succès en enchaînant six victoires consécutives en matches amicaux. La sélectionneuse a profité de cette séquence pour élargir son groupe. C'est donc avec un effectif renouvelé que les États-Unis ont dominé les Pays-Bas, la Thaïlande, la Roumanie et la Suisse.

Dans un environnement international toujours plus compétitif, Ellis est décidée à maintenir son équipe au sommet de la hiérarchie. Avec FIFA.com, la technicienne d'origine britannique évoque les leçons de l'année écoulée et la pression inhérente à son métier.

Jill, l'année 2016 s'est révélée plutôt décevante pour votre équipe, habituée à jouer les premiers rôles. Certains succès en coulisses vous ont-ils permis de rattraper un bilan plutôt morose ?
Dès le début, nous savions que nous aurions à gérer une année de transition. Plusieurs titulaires ont pris leur retraite à l'issue de la Coupe du Monde. Pour nous, l'objectif était donc d'intégrer de nouvelles joueuses et de poursuivre notre évolution sur le plan collectif. Nous avons progressé dans certains secteurs. Nous avons donné leur chance à de jeunes joueuses comme Mallory Pugh et nous leur avons permis de s'initier au Tournoi Olympique. À terme, c'est un choix qui se révèlera payant. En général, le groupe retenu pour une compétition olympique ressemble beaucoup à celui d'une Coupe du Monde. Nous avons fait le pari de la mixité et nous avons pris le risque d'introduire de nouveaux éléments. C'est important pour notre développement. Nous voulons gagner la Coupe du Monde et dans cette optique, il nous a semblé essentiel de donner de l'expérience à nos jeunes espoirs.

Tous les entraîneurs du monde s'inspirent de techniciens ou de joueurs qu'ils ont croisés par le passé. En tant que sélectionneuse, quelles sont vos influences ?
Je pourrais citer beaucoup de monde. À l'université, j'ai fait du recrutement et j'ai pu m'initier aux exigences de la compétition. Je me suis perfectionnée au cours de cette période, ce qui m'a été très utile par la suite. Tout ça, je le dois aux joueuses avec lesquelles j'ai travaillé à l'université. Mon père a aussi beaucoup compté pour moi. Il était lui-même entraîneur et grâce à lui, j'ai pu découvrir ce métier de l'intérieur. Quand j'étais à l'université, April Heinrichs était entraîneur adjoint. C'était une grande joueuse, qui a également occupé le poste de sélectionneuse nationale. Tous, à leur manière, m'ont influencée. Je suis une élève studieuse. J'aime observer des matches pour apprendre toujours davantage. Je m'intéresse à d'autres disciplines car je suis toujours en quête de nouvelles idées. Je crois qu'il y a quelque chose à apprendre de chaque joueuse. Abby Wambach était une partenaire extraordinaire à ce titre. Ses qualités de meneuse, sa détermination, sa capacité à motiver les autres… c'était fabuleux de la voir en action.

Quand avez-vous su que ce métier d'entraîneur était fait pour vous ?
Quand il organisait des stages, mon père m'envoyait souvent devant 250 personnes en me disant : "Allez, explique-leur les principes de l'attaque et de la défense". Très jeune, j'ai pris l'habitude de parler devant des auditoires importants. En réalité, je suis plutôt timide mais parfois, on n'a pas le choix : il faut prendre ses responsabilités et se montrer à la hauteur de la situation. Je n'ai donc jamais eu trop de mal à m'exprimer devant des groupes ou à imposer ma présence. Néanmoins, je ne réfléchis pas vraiment en termes de réussite ou de talent. Je fais ce que j'ai à faire. Dans ce métier, il faut espérer que tout se passera pour le mieux. Ma principale qualité en tant qu'entraîneur, c'est d'être toujours restée fidèle à moi-même. Ma personnalité reflète mes principes.

Qu'est-ce qui vous a attirée dans ce métier ? 
Je n'ai jamais eu de plan de carrière. Quand j'ai commencé, cette voie n'était pas vraiment ouverte aux femmes. Pendant quelques années, j'ai travaillé dans le milieu des affaires. J'ai aussi été écrivain. Mais ma passion a fini par me ramener vers le terrain. Une opportunité s'est présentée ; je l'ai saisie. C'est le cœur qui a parlé. Sur le plan financier, l'offre n'était pas très attractive. Dans ces conditions, est-ce qu'on peut encore parler de métier ? Par passion, j'ai décidé de me tourner vers quelque chose qui m'attirait. J'aime le football en lui-même, mais j'aime aussi les gens. Ce qui rend le sport si intéressant, ce sont les gens avec lesquels on interagit, les personnes que l'on croise et qui vous enseignent des choses.

En tant qu'entraîneur, quelles leçons avez-vous retirées de l'année passée ?
Comme je l'ai dit à mes joueuses, le principal enseignement au lendemain de la Coupe du Monde, c'est que le football féminin évolue si vite que notre niveau actuel ne suffira pas pour gagner à nouveau en 2019. Nous aussi, nous devons évoluer. Elles l'ont bien compris. Il arrive parfois qu'en gagnant, on s'imagine être arrivé au bout du chemin. C'est faux. Il faut continuer à avancer car le football féminin, lui, avance à grands pas. Au niveau des Jeux Olympiques, nous avons dû faire plus de concessions que pour la Coupe du Monde. Les joueuses avaient aussi des obligations en club. C'est le lot de nombreux sélectionneurs à travers le monde. Nos joueuses ont dû gérer le calendrier de leurs clubs et leurs obligations en sélection. C'était nouveau pour nous. Avant, nous avions toujours les joueuses à disposition quand nous avions besoin d'elles. En communiquant avec les entraîneurs des clubs et en gérant les blessures, j'ai moi aussi progressé sur le plan personnel.

La pression est toujours forte sur les États-Unis au moment d'aborder les grandes compétitions. Comment gérez-vous cette pression ? 
Je ne pense pas que l'on puisse devenir entraîneur si on ne supporte pas la pression. Dans ce métier, tout se résume aux victoires et aux défaites. Si vous craignez de perdre avant même d'entrer sur le terrain, je ne crois pas que vous puissiez gagner. Il faut tout envisager dans le moindre détail. Quand tout fonctionne, c'est merveilleux. Et quand tout ne se passe pas comme prévu, il faut se remettre en question et s'atteler au travail. En acceptant ce poste, je savais à quoi je m'exposais. Je savais qu'à ce niveau, on n'a pas le droit à l'erreur. La victoire est obligatoire. Il faut gagner. J'en suis consciente, mais ça me plaît. Je dors très bien. Je ne ressens pas la pression car une fois qu'on sait ce qu'on attend de vous, on sait aussi où l'on met les pieds. Ensuite, il suffit de suivre le mouvement.  

Aucun grand tournoi ne figure au calendrier cette année. Qu'attendez-vous de votre équipe en 2017 ?
À l'issue des Jeux Olympiques, nous avons souhaité conserver un calendrier très ambitieux. Nous allons affronter le Japon, l'Angleterre, l'Allemagne, la France et le Brésil. C'est important car on ne peut pas se permettre de prendre une année sabbatique. Parallèlement, je veux étoffer encore notre effectif et élargir le groupe. J'ai l'intention d'observer toujours plus de joueuses. C'est ce que nous avons fait à notre retour de Rio. Nous avons lancé beaucoup de nouvelles internationales. Nous sommes déjà en train de construire l'équipe qui participera à la Coupe du Monde en 2019. Pour ça, il faut identifier de nouvelles joueuses, élargir le groupe et progresser collectivement. Nous avons quelques compétitions intéressantes au programme. L'Allemagne, l'Angleterre et la France participeront à la SheBelieves Cup. C'est un tournoi de haut niveau, qui va nous permettre de nous situer. Il faut que nos jeunes joueuses gagnent du temps de jeu contre des adversaires de premier plan cette année. Ce sera bénéfique sur le long terme.

Quelle trace espérez-vous laisser en tant qu'entraîneur, une fois votre carrière terminée ?
J'espère que mes joueuses auront le sentiment d'avoir travaillé avec une technicienne soucieuse de leurs performances et de leur développement. Plus généralement, je souhaite qu'elles conservent un bon souvenir cette expérience. Je me définis aussi par ma connexion avec mes joueuses et mes adjoints. Créer un environnement attractif, c'est un bel héritage. Ce serait bien de pouvoir y ajouter quelques titres. Pourtant, quand je me penche sur ma carrière, je ne pense pas aux médailles. Je pense aux personnes que j'ai croisées et qui m'ont enseigné des choses, avec lesquelles j'ai partagé des instants de bonheur ou de tristesse. Ce sont ces souvenirs-là que je garderai avec moi.