Girard : "Il n’y a jamais eu un titre autant mérité"
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"Je dis toujours que je suis un ouvrier du football." Voilà comment se définit René Girard. Pourtant, l’année 2012 a permis à l’entraîneur du Montpellier Hérault Sport Club de montrer que le costume d’architecte lui allait comme un gant. Ses plans méticuleux lui ont permis de mettre sur pied un véritable chef d’œuvre : le titre de champion de France 2012.

A l’heure de faire le bilan de l’année écoulée, le technicien héraultais contemple sans fausse modestie le résultat d’un travail entamé en 2009 lorsqu’il a pris les rênes du club promu en Ligue 1.

Au cours d’un long entretien avec FIFA.com, il retrace une année historique pour lui et pour Montpellier, marquée par le sacre en Ligue 1 et les lendemains difficiles qui ont suivi.

M. Girard, la page de 2012 est désormais tournée. D’un point de vue professionnel, était-ce la meilleure année de votre vie ?
La plus belle de ma vie, je ne sais pas, mais en tant qu’entraîneur, je ne sais pas si j’en vivrai d’autres comme ça. Il y a eu l’inattendu, en dehors de l’aspect sportif de notre performance. Pour un club comme nous, être champion de France au nez et à la barbe d’une équipe comme le Paris Saint-Germain, au coude à coude jusqu’à la fin de la dernière journée à Auxerre, ça vaut son pesant d’or. Ça a été quelque chose de très fort.

Avez-vous l’impression qu’on a assez insisté sur l’exploit que vous avez réalisé ? C’est comme si West Ham devenait champion d’Angleterre ou Osasuna champion d’Espagne…
Je ne sais pas si on a assez insisté là-dessus, mais je suis assez grand pour ne pas avoir besoin des autres pour mesurer la dimension de ce qu’on a accompli, si les autres ne veulent pas s’en charger. Peut-être que si Paris est champion cette année, on en parlera davantage que ce qu’on a pu parler de nous l’an passé. Et pourtant on a été champions avec des statistiques et un parcours exceptionnels, et je dirais un budget exceptionnel aussi. Donc peut-être qu’ils mériteraient qu’on parle moins d’eux que de nous. On nous a dit de prendre la dimension de ce qui nous est arrivé. On a essayé de le faire, mais je ne sais pas si autour, les professionnels, la presse, ont pu se rendre compte véritablement de ce qu’on avait accompli.

Avec le recul, le titre de Montpellier est-il logique et le résultat d’une progression croissante du club, ou le résultat d’une saison ratée des grosses écuries ?
Il y a certainement un peu de tout ça, mais ce qui est sûr, c’est que les 82 points, on est allé les chercher, personne ne nous les a mis dans l’escarcelle. Ça veut dire qu’on a fait un parcours exceptionnel. Ce qui est sûr, c’est qu’on n’était peut-être pas programmés pour être champions de France alors que d’autres l’étaient. Mais sur notre parcours, notre nombre de points, la meilleure défense, l’une des meilleures attaques, le meilleur buteur, on a été exemplaires sur beaucoup de points. On a été champion, on le prend, on le savoure, et peut-être qu’il n’y aura jamais eu un titre autant mérité.

Ce titre et cette saison exceptionnelle vous ont-ils permis de changer un peu votre image et celle du club, réputé pour le côté rugueux ?
C’est toujours pareil, une image est dure à faire disparaitre. C’est tellement plus simple de coller une étiquette, puis de remettre un peu de colle et d’en mettre une autre. Moi je ne m’y attarde pas. Ce qu’on a montré, c’est qu’on savait d’abord bien jouer au football. C’est un groupe de qualité, de très bons joueurs et un staff qui a su maintenir les valeurs du club, l’envie et la générosité. On les a partagées avec un public qui a été ravi, c’est aussi c’est une victoire. Aujourd’hui, les gens me remercient pour ce qui s’est passé l’an dernier. Ils sont venus au stade pour passer un bon moment, et ils y reviennent parce qu’ils savent qu’ils s’ennuieront pas et qu’ils y verront du beau football. Ça rend la victoire encore plus belle. Donc les gens qui ont une appréciation de ce que vous faites et de ce que vous êtes et qui ne la changent pas quoi qu’on puisse faire, je m’assois un peu dessus…

Vous n’êtes pas du style à vous mettre en avant, mais au coup de sifflet final à Auxerre ou lorsque vous avez défilé dans les rues de Montpellier, y a-t-il un moment où vous vous êtes dit "c’est moi qui ai fait ça" ?
Bien sûr. Certes, je n’ai pas dit "c’est grâce à moi", ça non. La vérité, c’est que tout le monde a bien œuvré. Bien sûr les joueurs sont les acteurs principaux, ce sont eux qui font le spectacle. Après, il suffit d’arriver à faire le chef d’orchestre et faire en sorte qu’ils jouent tous la même bonne partition avec le même état d’esprit. On y est arrivé avec beaucoup de simplicité et on en est très fier. Mais le football apprend à être humble, parce que ça va vite dans les deux sens, et j’ai connu les deux : enchaîner une année fantastique et l’année suivante un peu plus difficile. On voit de grands entraîneurs qui ont gagné beaucoup de choses se retrouver en difficulté eux aussi. Il faut rester très modéré dans tout ça, mais il faut savoir savourer les bons moments, et pour moi ça a été un grand moment. Donc oui, je prends ma part de participation à tout ça.

Ce titre de champion et le fait d’être désigné meilleur entraineur de Ligue 1, est-ce une revanche sur certaines galères du passé ?
Ce sont les aléas du métier d’entraîneur. Mais quand ça vous arrive à la fédération (en 2008, Girard a quitté la fédération française après des tensions avec l’équipe dirigeante), on s’y attend moins. Mais c’était plus une question de personnes, et pas de la qualité de mon travail. Mais on a beau être préparé et habitué à tout ça, on est toujours un peu touché quand on est éjecté d’une aventure qu’on veut mener au bout. Un entraîneur sait qu’il va vivre une carrière de bons moments et de moins bons, mais l’important c’est de savoir y réagir. J’ai toujours dit un j’étais un ouvrier du football et qu’il me fallait peut-être un peu plus de temps qu’à d’autres pour enclencher les choses, pour être reconnu. Quand je dis reconnu, ce n’est pas pour entendre "tu es le meilleur", mais pour que mon travail paie, et que je puisse le faire dans des clubs où on l’apprécie, comme j’ai la chance de le faire à Montpellier. Ça suffit plus à mon bonheur que la reconnaissance.

Parmi les messages de félicitations après le titre, y en a-t-il certains qui vous ont particulièrement touché ?
Ce qui me touche le plus, c’est toujours la simplicité, donc les félicitations de mes amis et de ma famille et de mes proches au club sont les plus importantes. Mais Aimé Jacquet m’a adressé ses félicitations. Quelque chose de très simple, mais quand on connaît le personnage, on sait que c’est sincère, très fort. Claude Onesta (sélectionneur de l’équipe de France de handball) m’a envoyé un message pour me féliciter de montrer qu’il n’y avait pas que l’argent dans le sport, qu’on pouvait y arriver différemment. Il y a des choses qui touchent énormément. Et évidemment, tous mes anciens copains, les potes girondins, on ne s’est jamais quittés, donc je sais qu’ils sont contents pour moi.

Après l’euphorie, il a fallu revenir à la réalité. Vous doutiez-vous qu’il y avait un risque d’avoir un début de saison difficile ?
Je le savais. Quand on a été joueur, on l’a vécu, et aujourd’hui, je le vis de l’autre côté de la ligne. On sait que derrière les moments forts, il y a toujours des chutes de tension. Il faut savoir repartir, remettre le bleu de chauffe, parce qu’on change de statut, on est attendu différemment. Auparavant, on était les chassés parce qu’on prenait toujours un bon départ et on était souvent devant. On est devenu des chasseurs. Je savais qu’il y aurait des moments difficiles. L’important, c’est de savoir comment on va les gérer. Il faut savoir prendre son temps, laisser passer les mauvais moments. On a eu des blessures, avec la Ligue des champions au milieu, des dépenses d’énergie physique et mentale auxquelles on n’était pas habitués. Ça a été compliqué, mais on n’a pas lâché, on est revenu au train, tranquillement dans le milieu de tableau à la mi championnat, ce qui nous permet d’être plus sereins avant d’attaquer la deuxième moitié du championnat avec plus de sérénité.

Personnellement, pensez-vous avoir une part de responsabilité ?
Evidemment, dans cette situation, l’entraîneur a toujours sa part. Avec mon âge et mon expérience, ce n’est pas le genre de la maison de dire "c’est la faute des autres". Ma remise en question est permanente. J’ai essayé d’en discuter avec le staff et trouver les solutions pour avancer, sans s’affoler pour rester dans le timing. Parmi les choses qu’il a fallu changer, c’était notamment certains discours de motivation. Pendant les premières saisons et notamment l’an dernier, je disais toujours à mes garçons pour les sensibiliser "vous n’avez rien prouvé, vous n’avez encore rien gagné". Ce n’était pas de la provocation ni de l’ironie, ce n’était pas les prendre de haut, c’était la réalité. Aujourd’hui, je ne peux plus leur servir ce discours. Ils ont gagné quelque chose, ils ont prouvé qu’ils pouvaient être champions de France. Donc il faut trouver une autre approche pour que tout le monde soit de nouveau concentré. Mais fondamentalement, on ne change pas du jour au lendemain, donc je ne vais pas me mettre à leur faire prendre un bain de minuit ou à chercher je ne sais quelle méthode, ce n’est pas mon registre. J’essaie juste de ne pas perdre le fil. C’est un métier où on est vite remis en question et où tout le monde s’affole rapidement. Donc j’essaie aussi de garder les pieds sur terre et de ne pas tout changer au premier problème venu.

Le symbole de cette difficile digestion du titre, c’est votre parcours en Ligue des champions de l’UEFA. Etait-ce seulement dû à la qualité de l’opposition ou êtes-vous simplement passés à côté ?
Je ne suis pas d’accord pour dire que notre parcours a été complètement raté. Il y a beaucoup d’enseignements à tirer. C’est vrai qu’on aurait pu faire bien mieux que deux points, surtout à la maison. On a découvert la Ligue des champions. On a beau avertir les garçons et leur dire que c’est un autre monde, c’est un autre niveau, Arsenal ou Schalke 04 et leurs 250 millions d’euros de budget, il faut quand même être réaliste et savoir que ce ne sera pas une partie de plaisir. En plus, on a eu des blessés, des suspendus, on n’a pas pu jouer une seule fois avec la même défense les premiers mois. Je ne cherche pas des excuses, mais ce sont des circonstances aggravantes quand on a besoin de sérénité, de stabilité pour ce genre de rencontre. Et on ne l’a pas eu. Ça servira de référence pour la prochaine fois où le club aura l’occasion de disputer cette compétition. Pourquoi pas l’année prochaine...

Personnellement, en gardez-vous quand même de bons souvenirs ?
Bien sûr ! Aller jouer à Schalke, dans un stade magnifique, c’est ça le haut niveau. J’ai demandé aux garçons toute la saison d’aller chercher ce titre pour justement connaître ce genre de choses. Quand on est footballeur, il faut remplir son palmarès et avancer. Être champion de France, remporter des Coupes, et disputer l’épreuve reine des clubs européens en fait aussi partie. Rencontrer Arsenal et jouer à l’Emirates, apprendre à maîtriser l’événement sur un match, c’est quelque chose qu’on ne peut pas acquérir ailleurs ou pour laquelle on ne peut pas s’entraîner. C’est quelque chose qui va nous servir. Et en tant qu’entraîneur, un premier match de Ligue des champions c’est très fort aussi. Ça me rappelle ma première sélection avec l’équipe de France à Dublin, j’en avais les larmes aux yeux tellement c’était fort. Là, ce n’est pas la Marseillaise, mais c’est une musique qui vous prend aux tripes, et on passe un peu par tous les états, d’un côté on se dit "voilà on y est", et immédiatement après on se demande "est-ce que je serai à la hauteur ?". On a beaucoup de sentiments qui se bousculent

Vous êtes désormais éliminés des compétitions européennes, mais l’équipe semble aller mieux. Quels sont les objectifs de fin de saison ?
On a fait ce qu’on pouvait faire dans cette compétition, on a donné notre maximum, et derrière, on a bien rebondi au niveau du championnat. On a eu une bonne réaction, on a récupéré notre effectif, on a réussi à aligner assez régulièrement la même composition d’équipe. Il fallait que les joueurs aient l’envie et les ressources physiques pour répondre présent en même temps, c’est arrivé malheureusement trop tard pour la Ligue des champions. En Coupe de la Ligue, on a une demi-finale à jouer à Rennes, et on va entamer la Coupe de France, avec des matches à élimination directe, donc on sait où on va après chaque match. Et pour le championnat, maintenant on est aux mollets de tous ceux qui nous précèdent. Pour une fois, c’est nous qui sommes à la poursuite, alors on va essayer de recoller. Le quatrième n’est pas si loin, donc on va essayer de grignoter petit à petit pour se rapprocher. Evidemment, l’objectif de départ en tant que champion de France, c’était d’être au moins dans les cinq, ça reste encore faisable.

Quelles sont les voeux de René Girard pour 2013 ?
Je suis comme Saint-Thomas, je ne crois que ce que je vois, ce que je peux toucher. J’ai pour habitude, surtout dans le football, de prendre les événements comme ils viennent. Donc j’espère qu’on va faire le maximum pour avancer et connaître d’heureux événements. Mais plutôt que de souhaiter des résultats, je souhaite qu’on reste dans l’état d’esprit qui est le nôtre à Montpellier, c’est-à-dire une équipe de joueurs et de dirigeants qui sont capables de se défoncer pour le club.

Certains joueurs de Montpellier sont devenus internationaux grâce à leur travail avec vous. Cela vous rend-il fier ?
Cela doit les rendre fiers surtout eux, le fait de savoir qu’ils peuvent y arriver, qu’ils ont beaucoup travaillé et que ce travail les a menés en sélection. Il y a beaucoup d’exigence qui leur est demandée, on ne devient pas champion de France par hasard. Ils y sont arrivés par eux-mêmes et ils ont ce qu’ils méritent. Quand on bosse au maximum, on récolte les fruits, et c’est vraiment mérité. Je vois des Mapou Yanga-M Biwa, Rémy Cabella, ou Benjamin Stambouli. C’est toujours gratifiant quand on connait bien les gens et qu’on voit leur évolution tout au long de leur carrière. Je suis très heureux si j’ai pu leur apporter quelque chose.

Pour terminer ce bilan de l’année 2012, qui a été l’homme de l’année à Montpellier ?
Je dirais moi, mais c’est un peu prétentieux ! (rires) Non, sérieusement, si vous me le permettez, je dirais que c’est un club. Tous les gens qui le composent ont œuvré dans le même sens pour en arriver là. Je voudrais rester sur cette image là car c’est un peu ce qui ressort du club et c’est bien que ce soit comme ça. Tout le monde a participé à cet édifice, moi comme le Président Louis Nicollin. C’est son club, il l’a bâti de A à Z. Quand on vient dans un club comme ça, ce n’est certainement pas pour se mettre en avant soi-même. Tout le monde donne son maximum, joueurs, entraîneurs, et pour cette année, une ville entière.

Vous avez amené un titre historique à Montpellier, donc ce sera difficile de faire mieux. Si ce n’est pas vous, quels conseils donneriez-vous au prochain entraîneur de Montpellier ?
Avant de donner des conseils aux autres, je vais régler mes problèmes ! (rires) De mon expérience que ce soit avec Aimé Jacquet, Roger Lemerre, Kader Firoud, Michel Hidalgo et tous les grands personnages de la formation en France que j’ai pu rencontrer, j’ai retenu que quand on arrive dans un club, il ne faut surtout pas faire l’erreur de croire qu’on va tout changer et bonifier. Il faut être capable de se fondre dans la vie du club, ne pas en oublier le passé, s’imprégner de sa culture, de ses valeurs. Chaque club a sa personnalité, sa particularité, sa mentalité.