Rivaldo : "J'étais le meilleur joueur du monde"

Toujours actif en première division brésilienne à l'âge de 39 ans, Rivaldo est un phénomène. Le gamin né dans un quartier pauvre de Recife, dans l'État du Pernambouc, a tout connu dans la sphère du football mondial. Vainqueur, après avoir été perdant, en finale de la Coupe du Monde de la FIFA, l'artiste brésilien a illuminé de son talent les plus grands stades d'Europe, réussissant même à susciter l'admiration d'un certain Zinedine Zidane.

On comprendra donc qu'au moment de s'entretenir en exclusivité avec le maestro, les sujets de conversation ne manquent pas. FIFA.com vous fait profiter de l'occasion.

Pouvez-vous nous parler de votre retour dans le football brésilien, après tant d'années ?
Pour moi, c'est quelque chose de magnifique. Après 14 ans à l'étranger, il a fallu que je m'adapte un peu. Ici, il y a deux entraînements par jour et il faut un peu plus de concentration. São Paulo est un club paradisiaque à ce niveau-là. Toutes les structures ont été conçues pour que les joueurs puissent s'entraîner dans les meilleures conditions. Je n'ai jamais joué dans un club aussi avancé dans ce domaine.

Quel est votre principal défi cette saison ?
La vie entière est un défi. Je dirais simplement qu'avec l'âge, ce défi grandit. Par exemple, les gens portent un regard différent sur vous. On voit clairement qu'ils se demandent si vous allez tenir 90 minutes. Tous les joueurs se fatiguent et comme je ne suis pas un surhomme, je me fatigue aussi. C'est normal. Mais après un quart d'heure ou 20 minutes en deuxième période, les spectateurs commencent à se demander si vous allez tenir le coup. Si je suis remplacé pour des raisons tactiques, les gens ne le voient pas ainsi. Ils sont persuadés que c'est une question de condition physique. C'est pourquoi je suis très sérieux à l'entraînement, celui du matin comme celui de l'après-midi. Je fais tout pour être prêt. Si vous respectez les consignes de préparation, vous aurez toujours la condition pour jouer 90 minutes. Le fait d'avoir 38 ans n'y change rien. D'ailleurs, je suis traité comme les autres. C'est dommage qu'il existe ce préjugé par rapport à l'âge.

Et vos adversaires ? On a pu voir que Ronaldo, quand il est rentré au Brésil, subissait une vraie pression sur le terrain. Est-ce la même chose pour vous ?
En général, les choses se passent bien. Certains joueurs viennent me voir pour échanger leur maillot, d'autres me disent qu'ils ont trouvé que j'étais le meilleur Brésilien en Asie en 2002. Souvent, on me dit des choses sympas. C'est bon pour le moral. Mais comme on n'est pas sur un terrain pour discuter, ça reste très court. Ce sont souvent des petits mots par-ci par-là, puis on recommence à courir. Il y a aussi des joueurs qui sont durs. Mais la plupart du temps, s'il y a un problème, ils viennent s'excuser en m'expliquant qu'ils n'ont fait que respecter les consignes de l'entraîneur. C'est quelque chose que je comprends très bien. Chacun fait son boulot.

Vous avez toujours été très prudent dans vos relations avec le public. Comment gérez-vous la situation depuis votre retour au Brésil ?
Justement, je gère ! Je suis d'une nature plutôt timide et réservée. Les apparences, ce n'est pas mon truc. Ce qui m'intéresse, c'est de faire mon travail. J'aime bien les entretiens assez confidentiels, comme celui-ci. Si je dois apparaître en public, j'arrive quand même à m'en sortir (rires). Je pense que le fait d'être président de Mogi Mirim (équipe qui évolue dans le Campeonato Paulista) m'aide, car j'ai souvent l'occasion de parler au nom du club. Mais par exemple, je n'aime pas trop passer à la télévision. Je ne cherche jamais à faire parler de moi. Je m'exprime sur le terrain. C'est bien suffisant.

Quand vous avez débuté votre carrière à Santa Cruz, en 1991, imaginiez-vous aller aussi loin ?
Non, mais personne n'imagine jamais aller "aussi loin". Mon rêve, quand j'étais amateur à Santa Cruz, était de devenir professionnel. C'est ce que j'ai fait ensuite à Mogi Mirim, où j'ai signé mon premier contrat. Je suis resté à Mogi pendant un an et quatre mois, puis j'ai été recruté par les Corinthians. Là, j'étais assez intimidé au début et avec le temps, je me suis habitué. C'est là que j'ai pris conscience que mon ambition pouvait aller plus loin que les Corinthians ou Palmeiras. C'est alors que La Corogne m'a contacté et là encore, j'ai franchi un palier. En 1996, j'étais considéré comme le meilleur joueur étranger de la Liga derrière Ronaldo. J'ai marqué 21 buts et Ronaldo 34, avec le FC Barcelone. Au bout d'un an, j'ai moi-même rejoint le Barça, précisément pour remplacer Ronaldo. À mon arrivée, j'ai ressenti une grosse pression. J'ai alors décidé de tenir ce discours : "Moi, je suis Rivaldo et Ronaldo, c'est Ronaldo. Il faut m'aimer pour mon jeu, pas comme un deuxième Ronaldo." Il ne faut pas oublier que je n'ai jamais été attaquant. Je suis milieu de terrain, ce qui explique au passage pourquoi Ronaldo avait marqué 34 buts et moi 21. Le message est passé et à partir de là, j'ai réalisé qu'il ne dépendait que de moi de devenir une idole à Barcelone, peut-être même de devenir le meilleur joueur du monde. C'est ce qui est arrivé.

Quel a été le tournant de votre carrière ?
Ma vie a changé lorsque j'ai marqué ce but sur un engagement contre Noroeste. C'était le 18 avril 1993, si je ne me trompe pas. On a aussitôt commencé à faire la comparaison avec Pelé, qui avait tenté la même chose, mais sans marquer. Quand tout un pays vous compare à Pelé alors que vous n'avez que 21 ans, c'est quelque chose. Le football tient parfois à un détail. Pour moi, le détail a été ce but, qui a changé ma vie. Ça m'a réellement ouvert les portes.

Quel a été votre meilleur match ?
Je peux en donner plusieurs ? (rires) La finale aller du Campeonato Brasileiro 1994 avec Palmeiras, contre les Corinthians. Nous avons gagné 3:1. Le match contre Valence en 2001, où je marque trois buts, dont un retourné acrobatique. Le match avec Barcelone contre Milan, à San Siro (en Ligue des champions de l'UEFA 2000/01). Là encore, je réussis un triplé et nous faisons match nul 3:3. Et puis évidemment, il y a la finale de la Coupe du Monde 2002, où je participe aux deux buts de Ronaldo. C'est lui qui marque les deux fois, mais j'apparais moi aussi sur l'écran de télévision ! (rires)

À propos de cette Coupe du Monde de la FIFA 2002 justement : dans les semaines qui ont précédé la compétition, la Seleção a été très sévèrement critiquée par la presse brésilienne. Finalement, vous avez réalisé une campagne parfaite et rapporté le trophée au pays…
Les qualifications sud-américaines avaient été très difficiles. Surtout le dernier match, contre le Venezuela. En l'absence de Ronaldo, j'étais la cible de tous les regards et donc de toutes les critiques. Il y a eu également ce match contre la Colombie, au stade Morumbi, où nous gagnons 1:0 en marquant tout à la fin. C'est Roque Júnior qui met le but. Le public était très en colère. Les gens jetaient même leur drapeau. Une fois que nous avons quitté le Brésil, toute cette pression est retombée. Nous avions un groupe très uni et une fois en Asie, les résultats ne se sont pas fait attendre. Nous avons pris confiance et ensuite, il a toujours régné un bon climat, avec beaucoup de décontraction.

On peut imaginer votre joie en 2002, après la défaite en finale quatre ans plus tôt…
La chose la plus importante pour gagner ce titre a été l'unité qui régnait au sein du groupe. Cela dit, il existait la même solidarité avec Zagallo, en 1998. Les joueurs étaient calmes, mais la seule chose qui reste dans les mémoires, c'est la défaite contre la France. Je ne veux pas parler de ce qui est arrivé à Ronaldo. Selon moi, il y a trop de membres de la Seleção de cette époque qui donnent cette excuse. Ils disent que sans la méforme de Ronaldo, tout aurait été différent. Dans mon opinion, même s'il avait été à 100 %, nous aurions perdu, pour la simple raison que nous avons mal joué. Je sais bien tout ce qui s'est passé dans les heures qui ont précédé la finale. Je suis même allé dans la chambre de Ronaldo pour le voir. Mais quand vous entrez sur le terrain, vous oubliez tout ça. Si nous avions gagné, tout le monde aurait dit que nous étions les meilleurs. Mais comme nous avons perdu, on a commencé à chercher des excuses.

Contre nous, la France a fait son meilleur match dans le tournoi. Zinedine Zidane a marqué deux buts sur coup de pied arrêté. Ça nous a tués. Les Français jouaient devant leur public et ils étaient à 200 à l'heure. En 2014, si le Brésil mène 1:0 en finale, j'aimerais bien voir comment l'adversaire va réagir. En 1998, c'était l'année de la France, même si personne parmi les supporters français n'aurait misé sur une avance de deux buts à la mi-temps. Je reconnais que pour moi, ce fut la pire défaite, car elle a fait naître des tas de rumeurs. C'était très triste. Tellement de bêtises ont été dites... Imaginez un peu, ma mère m'a demandé si nous avions touché de l'argent pour laisser filer le match ! C'est à se demander si les gens réalisent le mal que ça fait de perdre une finale de Coupe du Monde. Après, vous voyagez pendant 10 ou 12 heures, vous atterrissez à Brasilia, vous devez encore aller voir le Président de la République pour qu'il vous félicite d'être arrivé en finale. Aucun joueur n'avait envie de ça. Au Brésil, la deuxième place n'a aucune valeur. Nous nous sommes fait huer, insulter. Deux ou trois personnes peut-être nous ont applaudis, c'est tout. Pour les Brésiliens, une Coupe du monde, ça se gagne, point.

Après cette douloureuse défaite, vous allez pourtant connaître l'un des meilleurs moments de votre carrière, au moins sur le plan individuel. En 1999, vous êtes élu Joueur Mondial de la FIFA.
J'avais 26 ou 27 ans. Pour un footballeur, c'est l'âge idéal. Vous êtes à 100 % et tout le monde vous respecte. Les joueurs qui doivent vous marquer restent à deux mètres de vous au lieu de vous coller. J'ai joué plusieurs matches contre Zidane, quand il était au Real Madrid. Quand il avait le ballon, j'allais vers lui "pour la forme", pour ainsi dire. C'était réciproque. Quand j'avais la balle, je voyais bien qu'il me respectait. Quand vous avez un Zidane ou un Rivaldo en face de vous, mieux vaut le laisser dominer. Si vous voulez vraiment le défier et que vous voulez éviter le ridicule, vous avez intérêt à demander l'aide d'un coéquipier...