Kopa : "Être Ballon d’Or a été un summum"
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A l'occasion du 84ème anniversaire de Raymond Kopa, retrouvez la dernière interview qu'il a accordée à FIFA.com en 2013. Il revient sur son glorieux parcours, du SCO d’ Angers à Reims en passant par le Real Madrid avant de porter un regard lucide sur le football d'aujourd'hui. 

Dans l'histoire du football français, avant les exploits de Michel Platini et autres Zinedine Zidane, il y a eu Raymond Kopa. Petit par la taille (1m68) mais immense par le talent, ce redoutable dribbleur-buteur a installé Reims sur les cimes du championnat de France avant de jouer un rôle décisif dans trois sacres européens du Real Madrid (1957, 1958, et 1959). Meilleur joueur de la Coupe du Monde de la FIFA, Suède 1958, en compagnie de son compatriote Just Fontaine, dans un tournoi qui marquait pourtant l'émergence d'un certain Pelé, Kopa sera désigné Ballon d’Or la même année.

Pour FIFA.com, la légende du football français ouvre la boîte à souvenirs. Il revient sur son glorieux parcours, du SCO d’ Angers à Reims en passant par le Real Madrid avant de porter un regard lucide sur le football d'aujourd'hui.

Raymond Kopa, pouvez-vous tout d’abord nous donner de vos nouvelles ?
Tout va bien ! Je partage aujourd’hui ma vie de retraité entre la Corse et Angers. Je suis un homme heureux. Tout ce qui compte aujourd’hui, compte tenu de mon âge, c’est la santé. Et tout va bien en ce moment de ce côté-là pour moi comme pour mon entourage. Je touche du bois !

Vous avez certainement gardé intacte votre passion pour le football…
Je suis évidemment toujours de près l’actualité du football. J’avoue avoir toujours préféré vivre cette passion en y jouant plutôt qu’en regardant. Ça ne m’empêche pas d’être le président d’honneur du stade de Reims. C’est mon club, en France.

Votre nom en est indissociable. Quel effet cela fait-il de revoir Reims en première division 33 ans après ?

Ça fait plaisir à beaucoup de monde, non seulement à moi-même mais aussi aux nombreux supporters. J’étais bien sûr là-bas pour fêter la montée. J’en profite pour faire un appel aux supporters. L’équipe s’est faite un peu chahutée dernièrement, et je ne pense pas que ce soit le moment qu’elle le soit. "Supporter", ça veut dire "soutenir". Et c’est quand ça va mal qu’on a besoin de soutien. J’espère qu’ils écouteront. Nous étions pourtant bien partis, nous étions même cinquièmes à un moment donné. Tout marchait bien. Et puis, nous avons perdu cinq matches sur sept et nous nous sommes vite retrouvés en difficulté.

A votre époque, Reims était une véritable machine à gagner.  Vous-même avez été sacré plusieurs fois champion de France, et avez participé à la finale de la Coupe d'Europe des Clubs champions. Quel est votre meilleur souvenir de là-bas ?
Cela reste mon arrivée au club ! C’est d’avoir été repéré par eux alors que je jouais depuis deux ans au SCO d’Angers, en Ligue 2. Reims m’a offert l’opportunité de jouer au plus haut niveau pendant une dizaine d’années. C’était un club d’exception, le premier fournisseur de joueurs en équipe de France.

Le club était alors entraîné par Albert Batteux, un homme qui a compté pour vous…
C’est assurément l’homme de ma carrière ! C’est l’homme qui m’a permis d’avoir le parcours que j’ai eu. Il m’offrait de jouer au football tel que je le sentais. J’ai traversé évidemment des périodes difficiles, comme cela arrive à tous les joueurs… A un moment donné on commençait sérieusement à me critiquer, il m’a pris à part et m’a dit : ‘C’est simple : si tu ne dribbles plus, je te retire de l’équipe’. Cela m’a marqué. La psychologie est fondamentale, et Albert Batteux était un grand psychologue. Je le considère encore comme le meilleur entraîneur de tous les temps, et je ne suis pas le seul à le penser !

Après Reims, il y a le Real Madrid.  Pouvez-vous nous raconter les coulisses de ce transfert ?
De tels transferts étaient choses rares à l’époque. J’ai été vendu très cher, 52 millions de francs de l’époque. Aujourd’hui  je ne sais pas trop combien ça fait… ça correspondait à trois maisons ! En tout cas, Reims a profité de cet argent : le club s’est renforcé encore plus en recrutant trois internationaux : Just Fontaine, Roger Piantoni et Jean Vincent. J’ai donc tout de même apporté quelque chose ! Je dis cela parce que certains m’ont critiqué, arguant que j’avais abandonné Reims. Mais j’aimais Reims, c’était à l’époque le deuxième club d’Europe ! Il y avait juste le Real au dessus… Mon choix de partir là-bas était donc logique. Et le bon, puisque j’ai passé trois formidables années à Madrid !

Vous y avez rejoint alors les Puskás, Di Stefano, et autres Gento. Quel joueur vous a le plus impressionné au cours de votre carrière ?
Mon idole a toujours été Ferenc Puskás. Je l’ai découvert très tôt, avec Reims. Quand on a été champion pour la première fois en 1953, les dirigeants nous ont offert un voyage à Londres pour assister au match Angleterre-Hongrie. C’était notre récompense d’avoir été champions et c’est là que j’ai découvert Puskás. Il était en difficulté au moment où il est arrivé à Madrid. Il fallait bien sûr qu’il s’acclimate. Les journalistes espagnols étaient impatients et ont rapidement commencé à le critiquer. Moi je disais ‘attendez, le talent, ça ne s’en va pas comme ça’. La suite on la connait. Il a été meilleur buteur d’Espagne. Tous les gardiens tremblaient alors qu’il était à 35 mètres du but. Il avait non seulement un tir exceptionnel, mais une précision diabolique. Attention, je n’oublie pas Di Stefano. C’est d’ailleurs celui dont on parle encore le plus aujourd’hui là-bas.

Vous avez gagné le Ballon d’Or en 1958, trois Coupes d'Europe des Clubs Champions, deux Ligas, plusieurs championnats et Coupes de France. Y’a-t-il un trophée qui est plus cher à votre cœur qu’un autre ?
Le fait d’avoir été Ballon d’Or a été un summum. C’est le trophée qui m’est le plus cher, car il a conclu une année jalonnée d’autres trophées. Sans mon titre de champion d’Espagne, sans la Coupe d’Europe, sans ma troisième place en Coupe du Monde, je n’aurais tout simplement pas reçu cette belle récompense. 1958, c’est mon année. Pour l’anecdote, de retour de la Coupe du Monde, un journaliste avait posé au Président du Real Madrid la question suivante : ‘y’a t-il des joueurs que vous avez remarqué en Suède, et que vous souhaiteriez recruter ?’. Lui a répondu : ‘oui, je reviens avec le meilleur joueur du monde dans mes valises : Raymond Kopa. ‘ Sauf que ça faisait déjà quelques mois que j’étais Madrilène…

Vous avez eu une carrière exceptionnelle, mais avez-vous quelque regret que soit ?
Absolument aucun ! J’ai eu la chance de pouvoir faire ce que je voulais. J’étais un joueur libre, ce qui m’a permis notamment de revenir en France après mon aventure en Espagne. C’était important car une carrière de footballeur ne dure pas éternellement, et je ne savais pas combien de temps je durerais. Tout s’est bien passé, je n’ai jamais été blessé gravement, mais il fallait tout de même penser à l’avenir. Des fabricants français se sont intéressés à moi et m’ont suggéré de revenir en France pour lancer la marque Kopa pour des articles de sport. Ça a été ma reconversion pendant 25 ans. Je parcourais 80 000 km par an.

Quel regard portez-vous sur le football d’aujourd’hui ?
C'est incomparable au football de ma génération. Ce n'est plus le même sport. S'agissant du niveau en France, je pense toutefois qu’on était supérieur. Il y avait une dizaine d’équipes qui étaient d’un excellent niveau. Aujourd’hui les meilleurs joueurs ne sont pas français et la valeur des clubs a globalement baissé.

En tant qu’ex-Madrilène, continuez-vous à suivre l’actualité du football espagnol ?
Évidemment ! Je vais notamment suivre avec attention la remise du FIFA Ballon d’Or, puisqu'elle concerne trois pensionnaires de la Liga. Je pense que Messi va l’emporter. Mais il ne faut pas oublier qu’il n’est pas seul. Pour bien jouer, il faut avoir des personnes de qualité autour de soi. C’était mon cas et c’est aussi celui de Messi.

La comparaison Messi-Kopa ne s’arrête pas là ! Comme vous, l'Argentin n’est pas très grand par la taille, mais ses dribbles et son instinct de buteur font souvent la différence…
Oui, il y a des similitudes. On fait exactement la même taille... Ma force était le dribble, la vitesse d’exécution, la précision. Cela m'honore qu'on me compare à lui ! Certains disent également que le Barcelone d’aujourd’hui est un peu le Reims d’hier. Mais je peux vous dire que mon Real était au moins aussi bon que ce Barça. Je n’ai perdu qu’un match en trois ans à Madrid. Certes, c’était le pire, puisque c’était contre l’Atlético 1:0 ! Mais franchement, on était imbattable à l’époque.

Quel regard portez-vous sur la lutte Real-Barcelone ?
Le Real reste au-dessus. Je pense que le Barça devra attendre encore quelques années avant d’atteindre le palmarès du Real. Actuellement, j’avoue que les Catalans jouent mieux, mais il n’empêche qu’on a fait une magnifique saison l’année dernière. Là nous sommes un peu mal partis. 16 points d’écart, c’est beaucoup !

Vous dites "nous" : vous restez donc très Madrilène dans l’âme...
Absolument. J’aime toujours me rendre à Madrid. Je prends l’avion dès que je suis invité. Je m'y sens toujours attendu.  

Que pensez-vous de l’équipe de France actuelle ?
Pour moi le plus important, c’est le comportement. Ce qui s’est passé ces derniers temps en équipe de France n'était pas acceptable et j’ai été le premier à critiquer. Mais la France dispose de joueurs capables de faire de très belles choses sur le terrain. Elle l’a démontré dernièrement. Je souhaite de tout cœur que cela dure.

Les Bleus ont eu tour à tour la chance d’avoir pour leader technique vous-même, Michel Platini, et Zinedine Zidane. Quel est d’après vous le prochain ?
Je n’aurais pas pu faire ce qu’ont fait Platini ou Zidane sur un terrain. Mais eux n’auraient pas non plus su faire ce que faisait Kopa ! En tous cas j’étais en admiration devant ces joueurs. Pour moi, le prochain n’est pas encore né…