Le deuxième tour de la Coupe du Monde de la FIFA Allemagne 1974 met aux prises deux grandes puissances du monde du football, les Pays-Bas et le Brésil. Pratiquant toutes deux un football offensif très attrayant, ces deux monstres se voient proposer une belle occasion de déployer leur talent. En effet, le vainqueur de ce match a l'honneur d'accéder à la finale, pour affronter les organisateurs ouest-allemands ou la Pologne.


Mais l'enjeu sportif n'est pas le seul intérêt de ce match, il est aussi question de conception du jeu. Car la Seleção vient de remporter trois Coupes du Monde de la FIFA sur quatre éditions (sauf en 1966, où la victoire fut anglaise), et avec la manière. Le "jogo bonito" pratiqué par les Auriverdes, un football technique et coulé, suscite l'envie chez tous les supporters du monde. De leur côté, les Oranjes, jeunes challengers, piaffent d'impatience de se mesurer au géant sud-américain pour démontrer au monde que leur "football total" peut aussi entrer dans l'histoire du ballon rond.


Football total contre Jogo bonito


Cette époque voit évoluer la génération dorée du football néerlandais, caractéristique par sa chevelure hirsute, ses rouflaquettes épaisses et une rare intelligence de jeu. C'est aussi l'époque du "football total", celle où les défenseurs attaquaient et les attaquants défendaient. L'emblème de cette équipe est bien sûr son capitaine, Johan Cruyff, un joueur d'exception. Il semble se trouver toujours là où il y a de l'espace et sait l'exploiter admirablement, créant le danger sur chacune de ses actions. Cruyff est certes un soliste remarquable, mais si l'orchestre batave joue toujours juste, c'est qu'il est très bien accompagné. En effet, l' Oranje mécanique forme toujours un ensemble cohérent, capable de demeurer organisé dans les circonstances les plus adverses.


Chaque joueur apporte à l'édifice néerlandais sa vertu principale : Johan Neeskens son flair, Rob Rensenbrink son astuce, Johnny Rep sa vitesse et Ruud Krol son timing et ses chevauchées. Au-delà de ses noms légendaires, cette formation a marqué l'histoire du football en raison de son jeu collectif et de sa fluidité. Elle restera à jamais la meilleure équipe à ne pas avoir remporté une Coupe du Monde de la FIFA. Pour le Brésil, il s'agit de la première Coupe du Monde de la FIFA depuis la retraite internationale de sa grande vedette, Pelé, qui a joué un rôle prépondérant lors des trois victoires de la Seleção, en 1958, 1962 et surtout 1970. D'autres légendes comme Carlos Alberto et Tostão ont également mis un terme à leur carrière internationale. Malgré la puissance et la vitesse du jeu de cette équipe, qui pouvait encore s'appuyer sur Jairzinho et Rivelino, héros de l'édition 1970, le "Jogo bonito"n'est plus vraiment au rendez-vous...


Une première mi-temps brouillonne


S'ils avaient beaucoup de talent, les Néerlandais n'en étaient pas moins courageux. D'ailleurs, ils doivent mettre en œuvre toute leur abnégation dès l'entame pour endiguer la détermination brésilienne. La première période est marquée par quelques actions violentes et une poignée de demi-occasions de chaque côté.
Les Bataves se taillent la part du lion au niveau de la possession de balle et l'exploitent en déployant leur jeu collectif, tandis que le Brésil tente de faire la différence en pariant sur la vitesse de ses attaquants et sur des passes longues. Vu le talent présent sur le terrain, les deux stratégies génèrent naturellement des situations de danger des deux côtés et des dominations passagères.



Au quart d'heure de jeu, un médiocre dégagement brésilien offre à Cruyff une chance en or d'ouvrir la marque. Lui volant la vedette, le gardien auriverde Emerson Leão plonge parfaitement et repousse l'échéance. Sur le corner qui s'ensuit, Wim Van Hanegem dispose lui aussi d'une belle occasion, mais sa volée part dans les nuages.


Quelques minutes plus tard, le rapide attaquant brésilien Valdomiro sème le trouble dans l'arrière-garde néerlandaise lorsqu'il réalise un magnifique coup du sombrero dans la surface de réparation adverse. Un geste superbe qui lui ouvre le chemin des filets, immédiatement obstrué par le portier batave, Jan Jongbloed, bien sorti pour écarter le danger.


Dix minutes plus tard, le danger vient de Paulo Cesar, qui échappe au piège du hors-jeu et envoie un boulet de canon. Le gardien est battu, mais le ballon est hors cadre, juste à côté du montant droit. Très équilibré, le premier acte voit les Oranjes répondre du tac au tac. Rensenbrink trouve Neeskens, qui adresse un ballon du gauche entre deux défenseurs dans la course de Wim Suurbier. Mais l'angle est trop fermé et le Batave ne peut tromper le gardien...


Rijsbergen omniprésent


Alors que la pause est imminente, le Brésil se crée les meilleures occasions du match, que le défenseur néerlandais Wim Rijsbergen se fait un plaisir d'annihiler, devenant le héros oranje. Sur un centre de Valdomiro, le défenseur écarte le danger d'une talonnade habile. Sauf qu'il s'ensuit un cafouillage, qui voit le ballon revenir à Jairzinho, tout heureux de l'occasion qui s'ouvre à lui. Encore une fois, c'est Rijsbergen qui s'interpose, réalisant un tacle glissé qui suffit à dévier la frappe auriverde en corner.


La seconde mi-temps démarre sur les chapeaux de roue. Dès la 5ème minute, Neeskens se place parfaitement sur un centre dévié de Cruyff et envoie le cuir au fond des filets de Leão (1-0, 50'). Cette ouverture du score met en confiance les Néerlandais, qui s'appliquent à conserver la maîtrise du ballon. Les Brésiliens, rendus fébriles par ce but, succombent à plusieurs reprises au piège du hors-jeu.


La magie Oranje


La dynamique est à l'évidence du côté des Néerlandais, qui offrent ensuite à la compétition l'un des ses instants les plus mémorables. Rensenbrink lance Krol sur le couloir gauche à la faveur d'un long ballon. Le défenseur latéral transperce le dernier rideau de la Seleção et centre en direction de Cruyff. Le numéro 14, qui arrive lancé, tente une volée plongeante qui ne laisse aucune chance à Leão (2-0, 65').


Avec ces deux buts d'avance, les protégés de Rinus Michels ne semblent plus intéressés par l'attaque. Ils s'appliquent à défendre prudemment, sans oublier de jouer à fond les quelques contre-attaques qui se présentent. Les champions en titre sont désespérés.


Peu aidés par un Rivelino étrangement pâle, les Brésiliens manquent de la créativité nécessaire pour susciter les moindres craintes chez les Néerlandais. Hormis un superbe coup franc enroulé de Valdomiro à la 83ème minute, qui frôle le poteau, les Sud-américains se montrent étonnamment stériles. Le match est définitivement plié à la 84ème minute, lorsque Luis Pereira est exclu suite à une vilaine faute sur Neeskens, contraint à la sortie.


Plus qu'un simple match


De toute évidence, les Pays-Bas viennent de remporter beaucoup plus qu'un match. Ils ont prouvé que le Brésil peut être égalé et battu à son propre jeu, celui du beau football. Ce match sonne le glas d'un football pur et basique, au profit de la version "totale"de la bande à Cruyff. Malgré cette redéfinition du jeu offensif, les protégés de Rinus Michels s'inclineront en finale face à la RFA et ne parviendront jamais à transformer en titres toutes les attentes suscitées par ce match. Quant au Brésil, il doit attendre 20 ans avant de renouer avec le succès en Coupe du Monde de la FIFA mais avec un style contraire aux théories de cette grande époque.