La sélection argentine a vécu l’une de ses périodes les plus fastes entre la fin des années 1970 et le milieu des années 1990. Durant cet intervalle doré, elle a gagné deux Coupes du Monde de la FIFA, perdu une finale de l’épreuve suprême et remporté deux Copas América. Les deux trophées continentaux ont été conquis par l’équipe d’Alfio Basile qui, après avoir enchaîné 33 matches sans défaite, arrive aux États-Unis avec l’ambition et les épaules pour offrir une troisième étoile à son pays.

Les plans sud-américains seront pourtant ruinés par l’improbable Roumanie et son fabuleux leader Gheorghe Hagi. Avant le coup d’envoi, cette rencontre sentait déjà la poudre de par son contexte sportif et extra-sportif. FIFA.com revient sur cette suffocante après-midi de Los Angeles qui marquera l’avènement d’une superbe génération roumaine et la fin d’un cycle pour l’Argentine.

3 juillet 1994, Rose Bowl, Los Angeles, États-Unis
Roumanie 3:2 Argentine
Buts : Ilie Dumitrescu (11’, 18’), Gheorghe Hagi (58’) pour la Roumanie ; Gabriel Batistuta (16’ pen.), Abel Balbo (75') pour l'Argentine

À l’époque
Même si elle a dû passer par un repêchage contre l’Australie pour décrocher sa qualification, l’Argentine se présente aux États-Unis avec le titre en ligne de mire. Il faut dire qu’Alfio Basile dirige une génération dorée entre autres composée de Diego Armando Maradona, Fernando Redondo, Diego Simeone, Abel Balbo, Claudio Caniggia et Gabriel Batistuta. Hélas, après les victoires contre la Grèce et le Nigeria en première phase, l’affaire prend une tournure plus complexe avec le contrôle antidopage positif de Maradona, qui est exclu de la compétition. Pour ne rien arranger, l’Argentine perd contre la Bulgarie son attaquant Caniggia, victime d’une lésion musculaire. Les Albicelestes s’inclineront face aux Bulgares, futurs demi-finalistes, mais s’extirperont quand même du Groupe D dans le wagon des meilleurs troisièmes.

De son côté, la Roumanie est une véritable énigme pour les observateurs, qui ne savent que penser de son parcours en dents de scie dans le Groupe A. Après un succès 3:1 sans appel contre la Colombie, elle subit une correction 4:1 contre la Suisse lors de sa deuxième sortie. La victoire 1:0 face aux Américains lors de la troisième journée permet aux Européens de composter leur billet, mais personne ne sait alors jusqu’où ira la bande à Gheorghe Hagi. Le meilleur est à venir…

Le match
Dans la fournaise du Rose Bowl, l’équipe d’Argentine présente deux changements rendus obligatoires par les absences de Maradona, qui commente le match pour la télévision, et de Caniggia. José Basualdo est titularisé pour apporter stabilité et agressivité défensive à l’entrejeu tandis que le jeune Ariel Ortega est chargé d’animer le circuit créatif au service de Batistuta et de Balbo, lequel retrouve son poste d’attaquant. Côté roumain, Anghel Iordanescu a bétonné sa défense et configuré un milieu de terrain combatif afin d’optimiser la vitesse de ses attaquants en contre.

Le match n’aurait pu mieux débuter pour les outsiders. Après quelques sueurs froides et deux interventions miraculeuses de Prunea face à Batistuta puis Balbo, Dumitrescu ouvre le score sur un coup franc tiré depuis la gauche qui lobe Luis Islas (1:0, 11’).

Ce but va réveiller l’Argentine qui, à force d’insister, va obtenir l’égalisation sur un penalty bien tiré par Batigol, victime d’une faute de Prodan à l’entrée de la surface (1:1, 16’). L’attaquant florentin n’a pas le temps de savourer son quatrième but de la compétition. Deux minutes plus tard, les Roumains profitent d’un contre assassin pour égaliser. Lancé comme une flèche sur une passe au cordeau de Hagi, Dumitrescu punit de nouveau Islas d’un subtil coup de patte gauche (2:1, 18’). Deux buts en deux occasions pour les Roumains en 18 minutes ! Vous avez dit rentabilité ?

La première période se poursuit sur un rythme trépidant qui n’est pas sans rappeler un match de basket. L’Argentine multiplie les assauts et les franches occasions sous la menace des contres roumains. C’est bien simple, quand l’arbitre siffle la mi-temps, les supporters ont l’impression d’avoir passé 45 minutes en apnée.

Ils ne sont pas au bout de leurs peines puisque la deuxième période sera une copie conforme de la première. L’Argentine vend chèrement sa peau et joue son va-tout pour égaliser. Elle aurait bien pu arriver à ses fins sans un grand jour de Prunea et le manque de précision de ses attaquants. C’est au contraire la Roumanie qui va développer une nouvelle contre-attaque d’école pour enfoncer le clou. Dumitrescu récupère le ballon dans son camp, passe la ligne médiane, fixe plusieurs défenseurs puis donne à Hagi. Libre de tout marquage, le Maradona des Carpates arrive lancé et trompe Islas du pied droit (3:1, 58’).

Ce troisième but va achever une équipe sud-américaine déjà affectée mentalement. Les Argentins continuent quand même de pilonner les cages des jaunes, mais ils se cassent systématiquement les dents sur un Prunea impeccable. Impeccable ou presque puisque le seul ballon qu’il laisse échapper, sur une frappe de Cáceres, permet à Balbo de réduire la marque (3:2, 75’). Le remplacement de Sensini par Ramón Medina Bello n’y fera rien, les Albicelestes ne reviendront pas. C’est ainsi que la Roumanie, grâce à une efficacité insolente, décroche sa qualification au terme d’une des plus belles rencontres de la compétition.

Le héros
Ilie Dumitrescu aura sûrement hanté les nuits des défenseurs argentins pendant longtemps. Le véloce numéro 11 roumain a signé une prestation de toute beauté qui l’a vu prendre une part active aux trois buts, inscrivant les deux premiers et offrant la passe décisive sur le dernier. Fort de ce match d’exception, ce joueur de 25 ans quittera le football roumain et le Steaua pour jouer en Angleterre, en Espagne et au Mexique. Il reviendra au pays en 1998 pour terminer sa carrière dans le club qui l’a vu naître.

Entendu...
"Nous avons prouvé que nous ne sommes pas une addition d'individualités, mais que nous formons une vraie belle équipe. C'est ça la base du football : aujourd'hui, la vedette c'est Dumitrescu, mais demain, ça pourra être n'importe quel autre joueur. On m'a dit qu'en Roumanie, cette victoire a été vécue comme une deuxième révolution après celle qui a mené à la chute de Ceausescu. C'est clair qu'il s'agit de la victoire la plus retentissante de l'histoire du football roumain." - Gheorghe Hagi, capitaine de la Roumanie

"Ce n'était pas l'équipe d'Argentine joyeuse que j'ai laissée, quand nous étions soudés ou heureux. Mais il ne faut pas jeter la pierre aux joueurs, qui ont tout donné. Je crois que nous avons payé nos sautes de concentration, mais ce qui est fait est fait. J'ai mal au cœur pour tous les Argentins et pour tous les amoureux de football."- Diego Maradona, milieu de terrain de l'Argentine

Et après ?
La Roumanie se rendra à San Francisco pour disputer son quart de finale contre une autre surprise de la compétition : la Suède. Les hommes de Iordanescu s'inclineront 5:4 aux tirs au but, Petrescu et Belodedici manquant leur tentative, après avoir tenu le nul 2:2. Quant à la sélection argentine, elle rentera au pays et la fédération mettra un terme au mandat d'Alfio Basile. Daniel Passarella sera chargé de le remplacer et de renouveler l'équipe dans l'optique de France 1998.