Les duels entre le Brésil et le Chili ont toujours été jugés déséquilibrés. Cette agréable journée d'hiver à Santiago, à l'occasion de la demi-finale de la Coupe du Monde de la FIFA 1962, restera à jamais comme une rare exception...

Donné largement favori à l'approche du tournoi, le Brésil peine à convaincre dans cette édition 1962. Après avoir péniblement taillé sa route au premier tour, la sélection brésilienne a éliminé l'Angleterre sans jamais dominer son sujet. De son côté, le Chili s'est signalé une première fois en devançant l'Italie et ses stars pour accéder aux quarts de finale. Le pays hôte a de nouveau créé la surprise en dominant ensuite l'Union soviétique, championne d'Europe en titre. Aymore Moreira, le sélectionneur brésilien, doit se passer pour l'occasion des services de Pelé, blessé.

A l'inverse, le Chili peut compter sur son ailier gauche de génie Leonel Sanchez, très en vue depuis le début du tournoi. Malgré leur supériorité supposée, les Brésiliens abordent cette rencontre avec méfiance. Les tenants du titre n'ignorent pas que le pays organisateur a atteint la finale de la Coupe du Monde de la FIFA à quatre reprises sur les six dernières éditions. Pour ne rien arranger, 77 000 supporters chiliens devraient garnir les travées du stade Nacional, prêts à soutenir leur équipe en toutes circonstances. De part et d'autre, les joueurs sont donc conscients que rien n'est écrit d'avance.


13 juin 1962, Estadio Nacional, Santiago, Chili
Brésil 4:2 Chili

Buts : Garrincha (9' et 32'), Vava (47' et 78') pour le Brésil ; Jorge Toro (42'), Leonel Sanchez (61' s.p.)

Brésil : Gilmar - Djalma Santos, Mauro, Zozimo, Nilton Santos - Garrincha, Didi, Zito - Zagallo - Vava, Amarildo

Chili : Misael Escuti - Luis Eyzaguirre, Carlos Contreras, Raul Sanchez, Manuel Rodriguez - Jaime Ramirez, Jorge Toro, Eladio Rojas, Leonel Sanchez - Honorino Landa, Armando Tobar


À l'époque
Victorieux (2:0) sans convaincre face au Mexique, le Brésil a livré une partie d'une rare insignifiance face à la Tchécoslovaquie (0:0). Finalement, la Seleção n'a dû son salut et sa qualification pour les quarts de finale qu'à un doublé inscrit dans les 20 dernières minutes du match contre l'Espagne (2:1). Sous l'impulsion de Garrincha, la Canarinha s'est débarrassé de l'Angleterre (3:1) mais le moral est loin d'être au beau fixe. Si le brillant ailier brésilien est exempt de tout reproche, ses coéquipiers essuient quant à eux le feu nourri des critiques. Tout le pays rêve déjà d'une troisième finale de Coupe du Monde de la FIFA mais les supporters n'entendent pas se contenter du spectacle proposé.

Pour sa part, le Chili a rapidement assuré l'essentiel grâce à deux succès convaincants devant la Suisse (3:1) et surtout l'Italie (2:0). La victoire sur l'URSS de Lev Yachin et Igor Chislenko en quart de finale a achevé de convaincre les sceptiques que l'équipe entraînée par Fernando Riera avait les moyens d'atteindre la première finale de son histoire.

Le match
Dès le coup d'envoi, les deux équipes tentent de prendre le jeu à leur compte. Une frappe puissante de Didi passe juste au-dessus de la transversale. Quelques secondes plus tard, Sanchez voit son tir des dix-huit mètres renvoyé par le poteau. Le Brésil et le Chili se rendent coup pour coup mais c'est finalement Garrincha qui sera le premier à trouver la faille. Après avoir faussé compagnie à son garde du corps, Zagallo s'élance côté gauche et centre. Le ballon parvient jusqu'au numéro 7 brésilien qui, de son mauvais pied, expédie une reprise imparable au fond des filets d'Escuti. La défense chilienne peine de plus en plus à contenir l'ailier de Botafogo. Victime d'un accrochage dans la surface de réparation qui ne sera pas sanctionné par l'arbitre, Garrincha manque de peu de trouver Amarildo sur un superbe centre venu de la droite. A la demi-heure de jeu, il double la mise d'une reprise de la tête, consécutive à un corner de Zagallo. Menées 2:0 par le Brésil, bien des équipes se seraient écroulées. Le Chili, lui, repart au combat et réduit le score sur un magnifique coup franc de Jorge Toro juste avant la pause.

Dès le retour des vestiaires, le Brésil reprend ses distances. Au prix d'une de ces feintes de corps imprévisibles dont il a le secret, Garrincha échappe à son défenseur avant d'obtenir un corner qu'il tire lui-même en direction de Vava. L'attaquant de Palmeiras se retrouve entouré de plusieurs joueurs aux six mètres mais sa tête piquée termine malgré tout sa course au fond des filets, au grand dam du gardien chilien et de son partenaire resté sur sa ligne. Cette fois encore, le Chili refuse de baisser pavillon. A l'heure de jeu, les locaux obtiennent un penalty suite à une belle action collective. Sanchez se charge d'exécuter la sentence et place le ballon sur la gauche de Gilmar, qui ne peut intervenir. Dans les minutes qui suivent, le jeu passe rapidement d'un camp à l'autre. Ramirez tente de lancer Tobar en profondeur mais Nilton Santos intervient au dernier moment pour l'empêcher de partir dans le dos de la défense. Quelques instants plus tard, Garrincha élimine deux défenseurs avant d'alerter Escuti. Rojas passe ensuite tout près d'égaliser, mais sa tentative est renvoyée par le poteau et la reprise de Landa ne trouve pas le cadre. Le Brésil arrache la décision à la 78ème minute lorsque Vava, profitant d'un long ballon aérien dans la surface, bat deux défenseurs chiliens de la tête pour inscrire le quatrième but de son équipe. En fin de rencontre, Landa et Garrincha sont tour à tour expulsés par l'arbitre. Le score ne bougera plus : A Alegria do Povo (la Joie du Peuple) a brisé les cœurs de millions de Chiliens à travers tout le pays.

Les joueurs chiliens ont tout donné mais ils n'ont rien pu faire face à un joueur au talent venu d'ailleurs. Le lendemain, El Mercurio titre : "Garrincha, de quelle planète vient-il ?"

Entendu...
"Dans 400 ans, quand les gens parleront de football, ils parleront de Mané Garrincha" - Joao Saldanha, journaliste et futur entraîneur du Brésil

"J'ai marqué un but décisif contre l'Union soviétique et j'ai eu l'occasion de rééditer l'exploit contre le Brésil. Nous étions menés 3:2 et je me souviens avoir tiré depuis l'entrée de la surface de réparation. C'était une frappe magnifique. Gilmar était battu mais le ballon s'est écrasé sur le poteau et il a rebondi à quelques centimètres de la ligne. S'il était rentré, nous aurions pu gagner. Dans des matches de ce niveau, ce sont souvent de petites choses qui font la différence" - Eladio Rojas, milieu de terrain du Chili

"Nous nous attendions à un match difficile. Le Chili avait une bonne équipe, plus deux ou trois joueurs vraiment exceptionnels, et le public était contre nous. Heureusement, Garrincha était intenable, ce jour-là" - Mauro, défenseur du Brésil

Et après ?
Trois jours plus tard, une frappe de Rojas en fin de match permettait au Chili de l'emporter 1:0 sur la Yougoslavie dans la petite finale. Cette troisième place reste à ce jour la meilleure performance chilienne en Coupe du Monde de la FIFA. En sept participations, la Roja n'a franchi que deux fois le cap du premier tour. Le lendemain, le Brésil a conservé son titre de champion du monde en dominant la Tchécoslovaquie 3:1. Le meilleur joueur de la finale ? Un certain Garrincha…