Dans une compétition souvent critiquée pour son aspect défensif excessif, ce quart de finale est venu réveiller les passions. Entre une Angleterre comptée parmi les favoris et un Cameroun inattendu, l'affiche semble déséquilibrée. Mais les Lions indomptables, première équipe africaine à disputer un quart de finale de la Coupe du Monde de la FIFA, sont dopés à l'adrénaline depuis le début de la compétition.
Et vont faire trembler jusqu'au bout les coéquipiers de Gary Lineker, à l'image du toujours jeune Roger Milla (38 ans), intenable sur le front de l'attaque. Récit d'un combat homérique dans la chaleur napolitaine.


Personne n'aurait parié un centime sur cette partie. Le Cameroun, auteur d'un exploit lors du match d'ouverture face aux Argentins champions du monde en titre (1-0), n'a plus cessé de surprendre, matches après matches. Une belle performance devant la Roumanie (2-1) leur assure la qualification, un exploit face à la Colombie (2-1) leur ouvre les quarts de finale. Face à eux, l'Angleterre de Gary Lineker. Rescapés d'un match délicat en huitième de finale face à la Belgique (1-0 a .p.), les Anglais rêvent d'une demi-finale. Celle dont ils avaient été privés en 1986 par l'Argentine de Diego Maradona.


Bénis au tour précédent, le stade San Paolo portera-t-il de nouveau chance aux Camerounais qui le retrouvent une semaine plus tard ? Une chose est sûre : les données ne sont plus les mêmes. Privé de André Kana, Emile Mbouh, Victor Ndip et Jules Onana, suspendus, le Soviétique Valeri Nepomniachi a dû revoir son groupe. L'intenable Milla, bourreau de la Colombie de René Higuita au tour précédent, patiente sur le banc. En face, la talentueuse Angleterre de Bobby Robson est au grand complet. Lineker et les siens sont dans les starting-blocks.


La partie s'engage et peine à trouver son rythme. Les deux équipes se craignent et le sifflet de l'arbitre mexicain M. Codesal Mendez ne cesse de retentir. Il faudra une première action anglaise Waddle-Barnes-Pearce (8') pour que le jeu se débride. Mais la finition manque encore de conviction. Louis Mfédé sert François Omam pour un un-contre-un avec Peter Shilton. Le gardien anglais dégage des deux poings avant de voir la reprise de Mfédé passer à gauche de sa cage (12'). Ces premières tentatives ouvrent le bal africain. Les Lions contrôlent le match. Omniprésent, Mfédé tente à nouveau sa chance : frappe au-dessus de la cage (19') et remise à droite (21'). Sans succès.


Platt, encore lui


Bousculés, les Anglais ne supportent pas l'affront. La contre-offensive est rapidement lancée. Stuart Pearce déboule sur l'aile gauche et adresse un centre tendu au second poteau pour la tête piquée de David Platt, sauveur face à la Belgique. Le gardien vétéran Thomas Nkono est impuissant (0-1, 25'). L'ouverture du score redonne de la voix aux chœurs anglais. Sur son banc, Robson ne se déride pourtant pas.


Paul Gascoigne cherche alors les passages en force. La défense camerounaise résiste bien et joue parfaitement le hors-jeu. Les occasions de but se font rares. Seul Thomas Libiih sort du lot mais sa remise de la tête n'impressionne pas Shilton (37'). Peu importe. Tous les spectateurs ont le regard rivé sur la piste d'athlétisme où Milla, à l'échauffement, vient de faire son apparition (40'). La star africaine arbore un crâne rasé en guise de nouveau look.



Tel un joker, Milla entre en jeu après la pause pour la plus grande joie du nombreux public venu découvrir le phénomène de Yaoundé. Paul Parker lui impose un marquage serré. Lorsque le buteur camerounais touche son premier ballon non loin de la surface de Shilton, le stade manifeste son plaisir (54'). Même réaction quand Lineker, étrangement discret jusqu'alors, tire au dessus du but de Nkono (59'). Le match est vraiment lancé entre les deux étoiles du ballon rond.


Et alors que Milla s'élançait au but, l'attaquant est accroché dans la surface de réparation. L'arbitre n'hésite pas : penalty ! Emmanuel Kunde le transforme à mi-hauteur (1-1, 61'). Le stade, qui a pris fait et cause pour le Cameroun, exulte. Le festival continue. Omam-Biyik se rue sur le but adverse et décale pour Cyrille Makanaky dont la frappe, déviée par un tibia anglais, rase le montant de la cage (63'). Les joueurs de Robson n'ont pas le temps de réagir : les Lions Indomptables doublent la marque. Milla se joue du trio Gascoigne-Wright-Platt et glisse la balle à Eugène Ekéké, entré à la mi-temps. Idéalement placé, l'attaquant de Valenciennes trompe Shilton d'une belle pichenette (2-1, 65'). Le Cameroun rêve éveillé.


L'Angleterre revient de loin


Il reste un quart d'heure à jouer. Les nerfs britanniques sont à fleur de peau. Le Cameroun manque le coche. En une-deux avec Milla, Oman se présente dans la surface anglaise mais Shilton est sauvé par le retour d'un de ses défenseurs (82'). Nouveau rebondissement à sept minutes de la fin. Crocheté par Benjamin Messing, Lineker obtient un penalty qu'il transforme sans difficulté (2-2, 83'). L'Angleterre revient de loin.


Les Africains ne peuvent échapper à la prolongation. A l'image de l'entame du match, elle débute lentement. Et les Camerounais se jettent les premiers dans la bataille. Ekéké et Oman sonnent l'alerte devant le but de Shilton (93'), bientôt imités par l'incontournable Oman (95') et Makanaky (97'). Milla rage en échouant dans la surface (100'). Face à une telle débauche d'énergie des Africains les Anglais attendent le moment propice. C'est finalement Lineker, mis sur orbite par Gascoigne qui débloque le match. L'attaquant lancé au but, Nkono et Massing n'ont pas d'autre solution que de le prendre en sandwich. Nouveau penalty. Le pied de Lineker ne tremble pas (2-3, 105') pour marquer son troisième but du tournoi. Le meilleur réalisateur de l'édition précédente a de beaux restes. Dans les tribunes, les supporters anglais font la fête.


Tour d'honneur

Le dernier quart d'heure ne change rien. Le Cameroun paie les efforts consentis devant la Colombie. Les jambes sont trop lourdes. Les Anglais font preuve d'une résistance héroïque. Conscients d'être passés à deux doigts d'une performance historique, Milla et ses coéquipiers trouvent la force d'offrir au stade San Paolo un magnifique tour d'honneur. Ils pourront se consoler en sachant qu'ils auront constitué le rayon de soleil d'une compétition à vocation très défensive.

De leur côté, les joueurs de l'équipe aux Trois Lions réalisent à peine qu'ils viennent de décrocher leur place en demi-finale, la première depuis 1966. Robson essuie une larme de bonheur, avant de s'engager dans un nouveau match de titan en demi-finale, contre l'éternelle bête noire des Anglais : la RFA.