Le cercle des footballeurs pouvant se targuer de trouver régulièrement le chemin des filets face au Brésil est très restreint. A 32 ans, l'Uruguayen Sebastián Abreu en fait partie. Lors de ses deux sorties contre les quintuples champions du monde, le goleador de la Real Sociedad, en deuxième division espagnole, a marqué deux buts, ainsi qu'un penalty façon Panenka lors d'une séance de tirs au but.

A quelques jours de la prochaine édition du clásico sud-américain entre l'Uruguay et le Brésil, l'attaquant longiligne a dialogué en exclusivité avec FIFA.com. Au sommaire : sa forme actuelle, les grandes confrontations du passé entre les deux rivaux et l'aspect psychologique qui prévaut chaque fois que la Celeste doit défier les rois du football mondial.

A 32 ans, votre retour dans le football espagnol se passe merveilleusement bien. En tout cas, c'est l'impression qui se dégage...
Mon bilan personnel est en effet très positif. J'ai inscrit 10 buts en 17 matches. C'est une bonne moyenne, surtout si l'on tient compte du fait que le football espagnol est extrêmement compétitif. Sans compter que je n'ai pas eu beaucoup de temps pour m'adapter. Je suis heureux à tous points de vue : le contexte social et économique est bon et les gens ici sont très chaleureux. J'ai pris la bonne décision.

Et en équipe d'Uruguay ? Quel bilan peut-on tirer aujourd'hui ?
Un bilan positif également. C'est la conséquence d'un projet sérieux, qui s'inscrit dans la continuité et qui est entre de bonnes mains avec le Maestro Oscar Tabárez. Le travail effectué à tous les niveaux commence à porter ses fruits : cette année, nos sélections U-17 et U-20 se sont qualifiées pour la Coupe du Monde dans leur catégorie respectives. C'est assez rare pour le signaler. Quant à nous, nous devons continuer à pratiquer un bon football, à la fois équilibré et avec des solutions de rechange. Notre football est apprécié. Nous espérons pouvoir éviter les barrages.

Des barrages que vous avez disputés à l'issue des deux derniers tournois préliminaires pour la Coupe du Monde de la FIFA. Aujourd'hui, vous occupez encore la cinquième place, synonyme une nouvelle fois de play-offs. Vous sentez-vous plus proche ou plus loin que lors des éditions précédentes ?
Plus proches, même si le classement peut laisser penser le contraire. Comme je l'ai déjà expliqué, notre équipe est aujourd'hui solide et possède un gros potentiel. Cela dit, nous ne pouvons plus nous contenter de matches nuls. Si nous gagnons toutes les rencontres qu'il nous reste à disputer, le pire qui puisse nous arriver est de terminer cinquièmes, donc barragistes. Mais nous n'en sommes pas là. Pour l'instant, il s'agit d'aborder chaque match comme une finale, avec une mentalité de gagneurs.

Pour avoir une chance contre la Seleção, il faut être à 100% sur le plan psychologique. C'est un facteur fondamental
Sebastián Abreu, à propos du choc à venir face au Brésil

Le 6 juin, c'est le grand choc contre le Brésil...
Si on regarde les statistiques, l'Uruguay arrive toujours bien préparé pour affronter le Brésil. Pour avoir une chance contre la Seleção, il faut être à 100% sur le plan psychologique. C'est un facteur fondamental dans le football moderne. Si l'on prend notre dernier match au Morumbí, malgré la défaite (1:2), tout le monde a été unanime pour dire que l'Uruguay a livré là le meilleur match de son histoire au Brésil. Même chose lors de la Copa América de 2007, nous sommes revenus deux fois au score pour faire match nul 2:2. Si nous maintenons cet état d'esprit, nous allons bien finir par l'emporter.

La sélection uruguayenne semble se transcender chaque fois qu'elle affronte le Brésil. Comment expliquez-vous cela ?
Pour le comprendre, il faut remonter dans l'histoire et rendre hommage aux générations précédentes, qui ont toujours défendu le maillot ciel avec virilité et fierté. Les Brésiliens sont plus forts techniquement, mais le caractère et l'amour-propre jouent aussi un rôle. En revoyant des vieux matches entre les deux équipes, j'ai été frappé par le tempérament incroyable des anciennes sélections uruguayennes. Si elles nous ont transmis quelque chose, c'est bien de ne jamais baisser les bras. De toujours faire preuve de fierté. Là-dessus, l'Uruguayen et l'Argentin ont un caractère assez proche, même si nous sommes moins médiatisés que l'Albiceleste...

D'un point de vue personnel, le Brésil vous réussit plutôt bien...
Oui. Avec deux buts en deux rencontres, je ne vais pas me plaindre. J'ai ouvert le score au Morumbí et égalisé en demi-finale de la Copa América. J'ai aussi marqué dans la séance de tirs au but. Mais ce n'est pas ce qui me motive. Tout ce qui m'intéresse est que la Celeste gagne. Le reste est sans importance.

Si elles nous ont transmis quelque chose, c'est bien de ne jamais baisser les bras
Sebastián Abreu, à propos de la légendaire combativité des sélections uruguayennes

Vous venez de parler de la Copa América. Vous aviez pleuré juste après avoir égalisé. Pourquoi une telle émotion ?
Je me suis agenouillé et je n'ai pas pu retenir mes larmes, car tout le film de mon enfance a défilé devant mes yeux. Quand on jouait au foot avec les copains, l'une de nos plus grandes joies était de faire comme si nous venions de marquer contre le Brésil. Tout cela m'est revenu en tête. L'émotion était très forte à ce moment.

C'est quelque chose qui pourrait se reproduire ?
Je ne sais pas. Le plus important, quand vous marquez, c'est de célébrer avec le reste du groupe. Non seulement vos coéquipiers sur le terrain, mais également les remplaçants, l'entraîneur et tout l'encadrement. En tout cas, c'est comme ça que je vois le football. Mais lors de cette demi-finale au Venezuela, l'émotion a pris le dessus.

Et la séance de tirs au but ? Quand avez-vous pris la décision de piquer votre ballon ?
Ce n'est pas le genre de chose qui se prépare à l'avance. Ça se décide le moment venu, en fonction de l'état psychologique du gardien et du contexte du match. Ce n'est pas du tout la même chose de le faire après dix minutes de jeu et dans une séance de tirs au but. Mais de toute façon, l'adrénaline ne survient que quand le ballon entre dans le but, peu importe la manière de frapper.

Certains disent que le Brésil dispute ces éliminatoires à demi-régime. Partagez-vous cette opinion ?
Non, je ne crois pas qu'il en soit ainsi. Les Brésiliens savent qu'ils doivent encore fournir des efforts pour rester parmi les quatre premiers. D'ailleurs, leur entraîneur a été critiqué. Mais pour revenir un instant sur le match aller au Morumbí, je peux vous dire que si nous jouons comme ça, nous gagnerons neuf fois sur dix. Cette fois-là n'a pas été la bonne.

Si vous remportez les trois points face au Brésil, cela risque d'être un tournant dans ces éliminatoires ?
Il est toujours très bon de prendre trois points contre un adversaire direct et aussi solide. D'autant plus que peu de gens nous voient remporter ce match. Cela dit, si dans la foulée nous n'allons pas battre le Venezuela chez lui, ça n'aura pas servi à grand-chose.

Si je pouvais remonter le temps, j'irais directement en 1950 au Maracanã. Au moins en tant que spectateur. C'est grâce à ces joueurs là que l'Uruguay est ce qu'il est
Sebastián Abreu , à propos du légendaire "Maracanazo"

Votre capitaine Diego Lugano, qui a été un joueur emblématique du São Paulo FC, est suspendu pour ce match. Son absence va-t-elle peser lourd ?
Chaque joueur est important. Il est vrai que Lugano est notre capitaine et qu'il est très respecté au Brésil. Mais en même temps, nous avons des joueurs capables de remédier à ce genre de situation. Regardez : quand Diego Forlán a été absent, nous avons su le remplacer. J'espère qu'il en sera de même cette fois-ci.

Dans un précédent entretien, vous aviez dit que l'équipe d'Uruguay dont vous auriez aimé faire parti est celle qui avait gagné au Maracanã en 1950. C'est toujours vrai ?
Bien sûr. Quelle expérience ça a dû être ! Imaginez un peu, vous perdez 1:0 devant 200 000 supporters brésiliens, sachant que même en cas de match nul, la Seleção sera championne du monde. Il fallait véritablement onze monstres pour pouvoir renverser la vapeur. D'ailleurs, je pense que ça ne se reproduira jamais. Mais si je trouvais une machine à remonter le temps, j'irais directement à la date du 16 juillet 1950 au Maracanã. Au moins en tant que spectateur. C'est grâce à ces joueurs là que l'Uruguay est ce qu'il est.