FIFA.com a rencontré Naby Keita. Le milieu de terrain de la Guinée a rejoint le RB Leipzig en début de saison, après avoir brillé deux saisons au Red Bull Salzbourg. Elu meilleur joueur du club, meilleur joueur d’Autriche, et meilleur joueur de Guinée, il avance lentement mais sûrement vers son objectif : devenir un jour le meilleur joueur africain.

Pour s’en rapprocher encore, il espère aider le promu à se maintenir en Bundesliga, et surtout, qualifier le Syli National pour la première Coupe du Monde de la FIFA de son histoire. Au cours de ce long entretien, il revient sur son parcours, les raisons de sa quête d’excellence, et le quotidien d’un joueur africain.

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Naby, à votre arrivée à Salzbourg, vous disiez dans une interview rêver de devenir le meilleur joueur africain et jouer un jour pour le FC Barcelone. Est-ce toujours d’actualité ?
J’ai toujours le même objectif, ça n’a pas changé. Quand j’étais petit, j’aimais bien le Barça. Mais j’aimerais bien jouer un jour dans un grand club. Le Bayern Munich ou le Real Madrid en font aussi partie.

Vous avez été déjà désigné meilleur joueur guinéen et meilleur joueur d’Autriche. La prochaine étape est-elle d’être le meilleur joueur d’Allemagne ?
Je suis sur le bon chemin. C’est un tremplin ici pour moi, et je dois bien travailler. Ces titres m’ont donné encore plus envie de travailler, de progresser, et d’atteindre mon objectif de jouer dans un grand club et d’être le meilleur joueur africain. La prochaine étape, c’est donc d’être le meilleur en Allemagne. Les gens ne vont pas forcément y croire, mais j’essaye. Je vais travailler dur avec mon équipe, c’est la seule chose qui compte dans le football.

Déjà quand vous étiez plus jeune, étiez-vous le meilleur joueur de votre quartier ou de votre club ?
Quand j’étais petit avec mon équipe, on organisait des tournois, j’étais toujours élu meilleur joueur et je terminais toujours meilleur buteur. C’est comme ça depuis que je suis tout petit. Quand on s’habitue à être le meilleur, on veut le rester. C’est mon objectif, tout ce que je fais, c’est pour être le meilleur. Même si je n’y arrive pas, je dois tout faire pour l’être.

A Salzbourg, vous étiez dans une équipe qui dominait, qui avait la possession, et qui était l’équipe à battre. A Leipzig, ce sera sans doute différent. Vous êtes promus, vous allez parfois courir après le ballon, notamment contre les meilleures équipes. Cela change-t-il quelque chose dans votre style de jeu ?
Ce sera sûrement parfois difficile, parce qu’on aime bien avoir le ballon et faire courir les autres. Contre les grandes équipes, ce sera plus difficile, donc il faudra être plus motivé qu’eux. On vient de monter, ça demande de travailler plus que les autres pour se maintenir. C’est l’objectif du club, et il faut l’assumer. Si le club nous dit : "on veut finir à telle place, atteindre tel objectif", on va se donner à fond pour l’atteindre. Mais il y a l’objectif du club, et celui dans nos têtes. Je pense qu’on peut faire mieux. S’il y a une opportunité, d’être meilleur, il faut la saisir. Au niveau personnel, je sens déjà la confiance de mes coéquipiers. Même si j’ai un adversaire sur le dos, ils me font quand même la passe. J’essaie de faire jouer l’équipe, c’est mon point fort.

De vos débuts en Guinée à votre arrivée à Leipzig, qu’avez-vous appris à chaque étape de votre parcours ?
Mon trajet, c’est comme quelqu’un qui monte un escalier. Petit à petit. Quand j’étais au pays, ce n’était pas pareil. Le football n’est pas bien développé. Je suis arrivé à Istres, j’ai vu que tout était différent. Je me suis dit : "Oula, y’a encore du boulot ! C’est pas pareil qu’au bled.", En plus, je n’étais pas dans une équipe top. C’était pas mal, mais c’était juste une petite équipe de deuxième division. A Salzbourg, je suis arrivé dans un endroit encore plus ambitieux, et plus professionnel et je me suis dit que le chemin était encore long pour moi. Mais à chaque étape, j’ai été courageux, je me suis donné à fond dans le travail. Et je vais continuer ici. Je pense que j’ai déjà fait un pas, mais maintenant, je commence en Bundesilga, un grand championnat, et ça me demande de travailler encore beaucoup plus.

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A Salzbourg, vous avez succédé à Sadio Mané, qui est devenu un des meilleurs joueurs de Premier League.  Son parcours vous inspire-t-il ?
Je l’ai connu, on a fait six mois ensemble et après il est parti. C’est un gars qui aime travailler. Après l’entrainement, on descendait travailler ensemble. J’aime les gens qui aiment travailler, c’est pour ça que c’est devenu mon ami. Il m’a donné beaucoup de conseils, et jusqu’à présent, je suis encore en contact avec lui. S’il marque, il me dit : "mon petit, moi j’ai marqué, donc toi aussi tu dois marquer ce week-end". On se lance des défis, on se taquine. Et moi quand je marque, je l’appelle et je lui dis : "Eh, mon grand, j’ai marqué. Et toi ? Il faut marquer aussi !" C’est quelqu’un d’ambitieux. J’aimerais suivre ce trajet-là. Je lui ai promis qu’on allait se retrouver un jour.

Parlons de votre sélection. La Guinée jouera en Tunisie le premier match des qualifications pour la Coupe du Monde de la FIFA, Russie 2018™. Quelle est l’importance de prendre un bon départ dans un groupe relativement ouvert, avec la Libye et le Congo ?
Si on gagne le premier match, c’est un premier pas, ne serait-ce que pour la confiance que ça donne pour la suite. Cette fois-ci, on est tellement motivés et déterminés que si en plus on gagne le premier match contre une grande équipe, ça peut nous emmener loin. J’espère qu’on va se qualifier. Mais dans le football africain, toutes les équipes peuvent se battre mutuellement. La Sierra Leone peut battre le Sénégal ou l’Égypte. Ça ne sera pas facile, mais on n’est pas tombé sur les plus gros morceaux, et ça laisse un petit espoir. Si nous donnons tout, alors on peut se qualifier.

Où se situe la Guinée par rapport aux traditionnelles grandes équipes comme la Côte d’Ivoire, le Cameroun, l’Algérie ou le Ghana ?
Je ne sais pas à quel niveau nous sommes, mais je pense que même ces grandes équipes ont peur de nous, parce qu’il y a de la qualité dans notre équipe. Nous-mêmes, nous nous demandons parfois ce qui ne marche pas, parce qu’on a une équipe talentueuse, qui joue bien. Mais on n’est pas efficace et je ne comprends pas pourquoi. On perd des matches qu’on n’a pas le droit de perdre. On n’est pas loin des meilleures équipes, parce qu’on a un bon effectif, jeune et ambitieux.

Avec Kevin Constant, Florentin Pogba, Issiaga Sylla, Ibrahima Traoré, Lass Bangoura, François Kamano ou vous-même, cette génération arrive-t-elle à maturité ?
Cette génération peut changer quelque chose. On s’appelle souvent et on se motive, on prend exemple sur les Sénégalais ou les Ivoiriens. Mais on souffre encore du manque de titularisation dans nos clubs. Quand on prend exemple sur les autres grandes équipes, ils jouent tous dans les plus grandes équipes et sont titulaires. Ces choses-là comptent. En Guinée, on n’est pas tous titulaires. Mais quand on vient en sélection, titulaire en club ou pas, si on se donne à fond plus que son adversaire, on peut gagner tous les matches.

Les qualifications africaines deviennent-elles plus difficiles pour les joueurs africains basés en Europe, qui ne sont plus habitués aux conditions sur le continent ?
C’est difficile, effectivement. Mais je ne suis pas le seul à en souffrir. L’autre fois, au Swaziland, Ibrahima Traoré me disait après 15 minutes : "Mon gars, je n’y arrive pas, je suis mort !" C’est le vent, la chaleur, le climat, l’ambiance, le terrain... Le foot africain, c’est très compliqué. Les gens au pays, quand ils voient notre situation, ne vont pas forcément comprendre qu’on ait des difficultés. Mais on joue pour la nation, alors on le fait avec le cœur même si ce n’est pas facile. On donne le maximum, et même plus. Je veux emmener mon pays en Coupe du Monde. Ce serait fantastique, parce qu’on a un pays qui adore le foot. Mais parfois, on n’arrive pas à faire ce qu’il faut pour les rendre heureux. Mais cette fois, on a l’équipe pour y parvenir, et un jour, nous allons y arriver. Et si je peux y contribuer en marquant à nouveau, comme contre la Namibie, je le ferai.

La vie quotidienne en Afrique vous manque-t-elle ?
Pour un Africain en Autriche ou en Allemagne, l’adaptation est difficile. Mais quand je pense aux gars du "bled", j’ai pitié d’eux... Alors quand j’ai des congés, je pars là-bas, et j’essaie d’aider les gens qui n’ont rien et qui sont dans le besoin. Je sais comment ça se passe là-bas quand on n’a pas grand-chose. Je pense tout le temps à ça. Et quand je suis sur le terrain, je me dis toujours que je ne veux pas retourner dans cette condition-là. C’est pour ça que je donne tout.

Pour beaucoup de joueurs africains, l’important de réussir sa carrière, c’est aussi pour aider beaucoup de gens au pays. Est-ce aussi votre cas ?
C’est très difficile pour nous, parce qu’une famille africaine, ce n’est pas facile de les gérer. Par exemple, ma maman est là, mais il y a aussi sa sœur, son grand-frère, et chacun a sa famille... Et c’est toi qui dois t’occuper de tout ça ! Ce n’est pas facile pour nous. Tu travailles et tu ne te reposes jamais. Il faut essayer de trouver un bon entourage pour t’aider dans ces conditions, et alors tu pourras progresser. Moi, j’ai la chance d’avoir un entourage qui essaie de gérer tout ce qui se passe en dehors du terrain, et je peux me concentrer sur le football, parce que c’est ça qui nous fait tous vivre. Il faut que je sois le plus concentré et efficace possible. Le football demande d’être tranquille dans sa tête sinon, on ne peut pas faire les choses bien. J’ai cette chance que mon entourage est non seulement sévère avec moi pour m’aider à progresser, mais aussi serviable pour s’occuper de ma famille. 

Justement, avant que vous deveniez joueur professionnel, votre famille faisait-elle partie de ces gens que vous essayez d’aider aujourd’hui ?
Ça n’a jamais été facile pour moi. Mon papa ne travaillait pas, ma maman non plus. J’étais le seul à pouvoir les aider. Je n’ai pas trop envie d’entrer dans les détails sinon ça me donne envie de pleurer… Mais quand je pense à tout ça, ça me motive pour travailler à fond, pour ne pas tricher, pour encore progresser. Parce que je sais comment ça se passe là-bas pour les gens qui sont vraiment dans le besoin.

Quel était votre rapport au football quand vous étiez enfant ?
Quand vos parents n’ont pas de moyens, on ne peut pas voir de football à la télé chez soi. Quand j’étais petit, je jouais surtout dehors. J’étais dans une équipe de mon quartier, je jouais comme ça, on n’avait pas de club ou de centre de formation près de la maison. Quand j’ai commencé à jouer régulièrement vers 12 ou 13 ans, les gens ont commencé à dire que "j’avais un avenir". Depuis que j’ai entendu ces mots, ça ne m’a plus jamais quitté. J’ai commencé à essayer de me cadrer moi-même, parce que pour progresser, ça dépend d’abord de soi-même. J’ai essayé d’éviter certaines choses pour me concentrer sur le football, parce que je savais qu’avec ça, si j’avais réellement un avenir, je pourrais un jour les aider.

D’où vient votre surnom de Titi Deco ?
Ah ! Tout le pays connait ce nom-là ! (rires) Quand j’étais petit, je jouais en attaque, comme Titi Camara, qui a joué à Liverpool et à Marseille, je l’aimais trop. Et mon papa aussi. Alors, il a commencé à m’appeler Titi. Et plus tard, vers 12 ou 13 ans, je jouais milieu offensif et mon papa trouvait que mon jeu ressemblait à à celui du Portugais Deco, qu’il adorait aussi. Donc il a commencé à m’appeler Deco. Après, les amis et la famille ont mélangé les deux et ont commencé à m’appeler "Titi Deco". Aujourd’hui, quand je rentre au pays, il n’y a pas de Naby. C’est Titi Deco, tout le monde me connait sous ce nom.

Quels sont les joueurs qui vous inspirent ou que vous admirez ?
Andrés Iniesta ! Je regarde d’abord sa vie en dehors du terrain. Pour prendre quelqu’un en exemple, il faut commencer par ça. C’est d’abord quelqu’un de bien, qui a un bon rapport humain, quelqu’un de simple. Pas de problèmes, pas d’histoires. Sur le terrain aussi, il est efficace dans la simplicité. J’aime la simplicité. Et balle au pied, il est trop fort ! Il ne marque pas trop, mais il aime faire gagner son équipe. Et le football, c’est ça : on ne gagne pas tout le temps, mais il faut toujours venir sur le terrain avec l’envie de gagner. En Afrique, mon idole est Yaya Touré. J’ai même joué contre lui avec la sélection, à la Coupe d’Afrique 2015. On a fait match nul 1:1, j’étais trop content, et ça m’a donné beaucoup d’envie pour progresser encore. Je rêvais de Yaya, je le regardais à la télé, et je me suis dit ce jour-là : "Je joue contre lui. Alors pourquoi pas un jour avec les Messi et Ronaldo ?"

Avez-vous pu échanger votre maillot avec lui ?
Non. Ils étaient très énervés… Ils ne pensaient pas qu’une petite équipe comme la Guinée pouvait les tenir en échec comme ça. A l’hôtel, on s’est vu après. Je suis allé voir Gervinho pour lui présenter mes excuses, parce que les gens pensaient que j’avais fait exprès de le piétiner et de le faire exclure. Mais non ! J’étais de dos, je ne l’ai pas vu, je lui ai marché dessus, et après il m’a tapé et a reçu un carton rouge. Dans le foot ça arrive. On en a parlé, lui aussi s’est excusé.

Yaya Touré, comme Samuel Eto’o ou Didier Drogba sont parmi les meilleurs joueurs africains de l’histoire. Que représentent-ils  pour les jeunes Africains ?
Tous les jeunes Africains doivent prendre exemple sur eux, ce sont les grands de l’Afrique. Ce sont des exemples, pas seulement dans le football. Quand il y a des problèmes dans nos pays, ils savent se servir de leur popularité pour calmer les gens et faire avancer le pays. J’aime les personnes qui sont qui sont devenues grandes, mais qui sont restées simples et qui donnent une belle image de l’Afrique. Et j’aimerais bien faire comme eux un jour. 

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