Parmi les grands noms du football au Brésil, celui de Carlos Alberto Parreira occupe une place toute particulière, ce qui en fait l’une des personnes les mieux placées pour parler du football brésilien. D’abord préparateur physique de la célèbre équipe de 1970 qui a remporté la troisième couronne mondiale, il a ensuite été, en 1994, le sélectionneur de l’équipe qui fit du Brésil le nouveau numéro un de ce sport. Comme si cela ne suffisait pas, 20 ans plus tard, il est le directeur technique de la sélection brésilienne qui tentera de décrocher chez elle le trophée de la Coupe du Monde de la FIFA. Carlos Alberto Parreira collabore aujourd’hui avec le Groupe d’étude technique de la FIFA.

C’est avec lui que commence une série d’entretiens avant le lancement à Zurich de l’exposition "Brésil 2014 revisité", la première exposition temporaire du Musée du Football mondial de la FIFA.

Retour sur la Coupe du Monde de la FIFA, Brésil 2014. Quels sont les souvenirs qui vous font dire que la compétition a été un véritable succès ?
Au départ, les personnes étaient plutôt pessimistes quant à la capacité du Brésil à organiser la Coupe du Monde. Cependant, au final, nous y sommes arrivés et les retours ont été en grande majorité positifs parce que la compétition a été belle, très belle même, et bien organisée. Nous savons que nous ne sommes pas véritablement un pays "développé" si l’on peut dire. Il y a des difficultés qu’une personne va rencontrer ici qui n’en seraient pas en France ou en Allemagne, c’est sûr. Mais d’un autre côté, nous avons également des arguments à faire valoir : notre peuple, la faune et la flore, la nourriture, etc. Par ailleurs, le Brésil a consenti énormément d’efforts pour que la Coupe du Monde soit un succès. Tout s’est bien passé et les supporters garderont tous une belle image de la compétition.

Côté football, les choses ne se sont pas terminées comme prévu pour la Seleção. Mais on a vu de beaux matches et de belles images de cohésion avec le public.
Tout à fait. Le niveau technique était très élevé. L’Allemagne est une équipe très bien organisée et avec beaucoup d’expérience. C’est donc une victoire finale parfaitement méritée. Et puis les stades étaient pleins, un élément sur lequel j’étais plutôt pessimiste au départ. Le Brésilien a tendance à être très sélectif, voire difficile. Je craignais que les stades où se disputaient les matches de pays à l’histoire footballistique moindre soient vides, mais ce ne fut pas le cas. Au contraire, les stades étaient pleins. Ça a été une grande fête, un événement marquant pour nous et pour tous ceux impliqués dans le football. C’est justement pour ça qu’il est important de faire une petite rétrospective, pour ne pas oublier tous les aspects positifs. Pour les supporters, ces semaines ont été magiques ; ils ont maintenant la possibilité de repenser à tout cela avec du recul.

Si le football brésilien était un objet, n’aurait-il pas sa place dans un musée ?
Bien sûr. S’il y a bien un pays qui mérite une exposition dédiée à son football, c’est le Brésil, le seul quintuple champion du monde. Notre football est le plus réputé du monde en raison des nombreux joueurs de talent qu’il a produits tout au long de son histoire et du jeu proposé. Aujourd’hui, nous sommes un peu en-dessous mais c’est une histoire de cycles. Nous avons déjà eu des baisses de forme en 1966 et 1990, et à chaque fois nous sommes parvenus à revenir à notre meilleur niveau.

Est-il aussi juste de dire que le Brésil pratique un football artistique ?
La manière dont nous avons gagné la Coupe du Monde 1958 a été fantastique. Cependant, il ne faut pas vivre dans le passé, il faut aller de l’avant. Cela ne nous retirera pas de magnifiques souvenirs, des buts superbes et des actions extraordinaires avec Garrincha, Pelé et les autres, mais la Seleção d’aujourd’hui est différente. Il ne s’agit pas de dire laquelle est la meilleure ou la pire, c’est un débat que je trouve sans intérêt. L’EURO vient de se terminer et nous avons assisté à de nombreux matches engagés et serrés. Toutefois, à la fin des 90 minutes - ou plus - on se demande parfois où est passée la beauté du jeu. Bien sûr, ce sont des matches de haut niveau, à enjeu, mais les joueurs disposent indubitablement de la technique pour rendre le football plus beau ; il leur manque juste la mentalité, l’improvisation et la créativité. Nous, les Brésiliens, avons ces caractéristiques. Cette volonté de garder le ballon un peu plus longtemps, de tenter le dribble, etc. Il ne faut pas que nous perdions ça car c’est l’essence de notre football, même si des ajustements doivent évidemment être réalisés pour être compétitifs à l’échelle internationale. De par son palmarès, sa représentativité, son style et son esthétique si caractéristiques, le football brésilien mérite amplement sa place dans un musée dédié au football.

Vous pensez donc que ce football-là peut refaire surface ?
Nous avons un immense vivier de talents. Le Brésil est par exemple le seul pays au monde où l’on joue au football de janvier à décembre, et ce dans tout le pays. Les enfants commencent à jouer au football à l’âge de quatre, cinq ans. Si la pratique du football de rue disparaît peu à peu, celle du football de club grandit de jour en jour. Nous avons cet avantage d’avoir un très grand nombre de joueurs potentiels et de pouvoir alors sélectionner les tout meilleurs. Lors des Jeux Olympiques de Rio, la sélection brésilienne disposait de joueurs qui sont aujourd’hui convoités dans le monde entier tels que Gabriel Barbosa, révélation du Santos FC, Gabriel Jesus, révélation de Palmeiras, ou encore Luan, l'attaquant de Grêmio. Sans oublier évidemment Neymar. Nous parlons là de quatre immenses talents sur le plan offensif. C’est bien la preuve que tout n’est qu’une question de cycle. Si ces joueurs confirment, à l’exception de Neymar qui a déjà fait ses preuves, le Brésil aura alors une excellente attaque lors de la prochaine Coupe du Monde, et d’autant plus en 2022.

Peut-on faire une liste des cinq meilleurs joueurs brésiliens ou est-il impossible de n’en retenir que cinq ?
Eh bien, c’est toujours compliqué de n’arrêter que quelques noms. En donner dix serait déjà difficile… (rires) Tous sont importants... Nous ne pouvons oublier l’importance de Pelé et de Garrincha. Mais bien d’autres ont contribué au succès de cette génération double championne du monde. Nilton Santos par exemple, un monstre. Ou encore Zagallo évidemment, qui est le premier à avoir remporté la Coupe du Monde en tant que joueur, puis sélectionneur en 1970 avec notamment Tostão sur le terrain, un autre grand joueur. Rivelino, Carlos Alberto, Zico, Sócrates, etc. Et je n’ai nommé que les anciens. Je pourrais également ajouter Ronaldo, Rivaldo, Ronaldinho et bien d’autres. Notre football est une culture. En fait non, c’est plus qu’une culture, le football est une religion au Brésil. Il peut arriver que nous semblions ne plus y croire mais, au fond, nous y croyons toujours.