Il suffit de discuter pendant une minute avec Bora Milutinovic pour mesurer l'intensité de sa passion pour les peuples du monde et pour le football. "Si on parle de Coupe du Monde, ce n'est pas pour rien. À mes yeux, mon record représente bien plus qu'une simple statistique", explique le technicien de 72 ans. Le Serbe a mené consécutivement cinq pays différents, issus de trois continents, en phase finale de la Coupe du Monde de la FIFA™. "C'est l'œuvre de ma vie et ma plus grande fierté."

L'homme
Velibor "Bora" Milutinovic, s'est très tôt pris de passion pour le beau jeu, alors qu'il grandissait en Yougoslavie. Dans la ville de Bajina Basta, à l'ouest de ce qui est aujourd'hui la Serbie, ce jeune orphelin apprend à se débrouiller seul, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Il deviendra plus tard un milieu de terrain élégant durant les six saisons qu'il passera au Partizan Belgrade, au milieu des années 60. Mais Milutinovic prend vite goût aux voyages. Lorsqu'il raccroche les crampons en 1976, il a déjà changé sept fois de club en dix ans. Son périple l'a successivement mené en Suisse, en France et au Mexique. Près de six décennies plus tard, il a toujours la bougeotte.

Le record
Il se construit vite la réputation d'un entraîneur dont le style s'exporte facilement. Ses premières expériences sur un banc de touche l'amènent à diriger pendant cinq ans les Pumas de la UNAM, de la fin des années 70 au début des années 80. Dans la foulée, il découvre la Coupe du Monde. Devenu sélectionneur du Mexique, Bora doit gérer les ambitions démesurées d'un pays qui accueille pour la deuxième fois l'épreuve mondiale en 1986. Il n'hésite pas à faire fi de l'opinion publique en alignant une équipe peu médiatique. Contre toute attente, il mène son groupe en quart de finale, avant de s'incliner aux tirs au but face à la RFA, future lauréate. Le Mexique n'a jamais fait mieux en Coupe du Monde.

Quatre ans plus tard, le Serbe est de retour sur la scène mondiale. Sa nouvelle mission consiste à éviter le ridicule au Costa Rica. Cette fois, Milutinovic va bien au-delà des attentes. Malgré une préparation limitée à 90 jours, il parvient à forger un lien exceptionnel avec ses joueurs. Le Costa Rica bat l'Écosse et la Suède et franchit la phase de groupes. 

Cette performance inattendue éveille l'intérêt des États-Unis, qui lui confient les rênes d'une équipe qui vient de faire son retour en Coupe du Monde, après une traversée du désert de 40 ans. Personne ne s'attend à voir le pays hôte faire des étincelles lorsque la Coupe du Monde débarque en Amérique, en 1994, mais une fois de plus, Bora a construit une équipe compétitive. Les Stars and Stripes passent le premier tour, grâce notamment à une victoire contre la Colombie, la première dans cette compétition depuis 50 ans.

Bora dirige ses équipes d'une main de fer. On dit que rien ne lui résiste. Il ne se contente pas d'une qualification pour la phase finale, il mène ses équipes jusqu'aux matches à élimination directe. Pour de nombreux pays à travers le monde, une telle perspective a de quoi faire rêver. Le Nigeria est le prochain à en faire l'expérience. En 1998, il décroche la première place de son groupe après avoir devancé l'Espagne, mais s'incline cependant face au Danemark au tour suivant.

En 2002, il s'embarque pour une ultime aventure mondiale, avec la RP Chine. Mais cette fois, le défi se révèle impossible à relever et il fait ses valises à l'issue du premier tour. En dépit de cet échec, il reste le seul technicien à avoir conduit le pays le plus peuplé de la planète en phase finale.

Les souvenirs

Bora Milutinovic, ancien sélectionneur du Mexique, du Costa Rica, des Etats-Unis, du Nigeria et de la RP Chine

"Pour moi, tout se confond en un immense honneur et une expérience fabuleuse que je ne pourrai jamais oublier. Du Mexique à la Chine, je possède tant de souvenirs profonds et merveilleux. Il y avait toujours des différences d'un pays à l'autre, d'une mission à l'autre. Les problèmes auxquels les joueurs du Costa Rica étaient confrontés en 1990 n'avaient rien à voir avec les difficultés des Chinois en 2002 ou des Nigérians, à l'époque où je travaillais là-bas. Mais ce qui fait la beauté du football, c'est que le jeu reste le même, au sens le plus profond du terme, aux quatre coins du globe. Pour moi, au fond de mon cœur, le jeu ne change pas, quel que soit l'endroit où l'on se trouve. Qquand l'équipe se retrouve sur le terrain et que vous êtes l'entraîneur, les yeux sont les mêmes et les joueurs essayent tous de faire la même chose."

"Que l'on soit au Mexique ou aux États-Unis, tout commence par la confiance. Il faut que vos joueurs y croient. À l'époque, ce n'était pas simple aux États-Unis, au Mexique, au Costa Rica ou même en Chine. Ma première tâche, c'était de les convaincre. Une fois qu'ils croyaient en eux-mêmes, ils jouaient différemment et les supporters dans le pays, dans les tribunes, se mettaient à y croire à leur tour. Pour parcourir ce long chemin, je commençais toujours par mettre mon groupe en confiance. C'est le défi le plus important que doit relever un sélectionneur national."

"Quand je travaille quelque part, j'ai l'impression de devenir citoyen de ce pays. De ce point de vue, j'ai vécu la même chose au Mexique, au Nigeria ou en Chine. J'observe les gens et j'essaye de comprendre ce qui les motive. Je me sers ensuite de mes observations pour avancer."

"Pour moi, la Coupe du Monde est une compétition unique en son genre. Amener une équipe à ce niveau, le niveau ultime, c'est incomparable. Je repense à toutes ces équipes que j'ai menées en Coupe du Monde, au fait d'avoir participé à toutes ces éditions. Dans ces moments-là, moi-même, j'ai du mal à y croire. C'est encore un rêve pour moi. Ça restera toujours un rêve, un rêve que je suis fier d'avoir réalisé."