Michel Hidalgo a joué trois saisons au Stade de Reims de 1954 à 1957, au coeur de l'âge d'or de ce club mythique qui fait cette année son grand retour dans l'élite, après 33 ans d'absence. Le promu a l'un des plus beaux palmarès du football français, avec notamment six titres de champion entre 1949 et 1962, et deux finales de Coupe d'Europe en 1955 et 1958 face au grand Real Madrid.
Pour FIFA.com, l'ancien sélectionneur des Bleus de Michel Platini évoque le fameux "football champagne" qui a enivré les foules au siècle dernier, servi par des joueurs devenus légendes, et qui possède aujourd'hui quelques héritiers.
Michel Hidalgo, le retour de Reims en première division est-il quelque-chose que vous espériez encore après 33 ans ?
Oui, parce que nous sommes restés Rémois. Je suis toujours très ami avec Raymond Kopa et Just Fontaine, que je vois souvent à Reims. Nous sommes très liés au club et nous avons suivi son évolution de près. Je suis aussi très ami avec le président actuel, Jean-Pierre Caillot, qui est heureux comme tout d'avoir accompli cette remontée pour laquelle il a tant oeuvré. Et puis il y a le nouveau stade qui est là... Tout cela donne beaucoup d'espoir pour la saison qui arrive.
Pouvez-vous nous raconter votre parcours avant votre arrivée en Champagne en 1954 ?
Jusqu'en 1952, je jouais en junior pour le club de l'usine dans laquelle je travaillais, et nous avons gagné 6:3 contre l'équipe junior du Havre. J'ai marqué cinq buts ce jour-là, et c'est comme ça que tout a commencé pour moi. Dès le lundi suivant, le frère du Président du Havre est venu chez moi pour me faire signer. Mes parents ont dit oui, mais à condition qu'ils prennent aussi mon frère jumeau, qui était l'auteur du sixième but deux jours plus tôt. Mon frère et moi étions connus dans la région, on ne portait pas de numéros à l'époque, ce qui entraînait parfois des confusions amusantes pour les défenses adverses. C'était pour moi un rêve d'être dans un club professionnel. J'ai en plus eu la chance de jouer dès le premier match de la saison en première division.
Comment avez-vous été remarqué par le Stade de Reims ?
J'avais fait un grand match contre Reims face à Roger Marche. C'était un international, un des meilleurs joueurs français de l'époque, et je l'avais déstabilisé sur mon aile droite. C'est comme ça que j'ai été remarqué et que j'ai signé au Stade de Reims. J'ai eu la chance d'être champion de France dès 1955, et de disputer la finale de la Coupe latine la même année face au grand Real Madrid, moi qui jouait encore avec le club de mon usine deux ans plus tôt. C'est à cette période là que le club est entré dans le gotha du football français, et même européen, avec une pléiade d'internationaux comme Raymond Kopa, Léon Glovacki, René Bliard, Robert Jonquet… et surtout un entraîneur extraordinaire : Albert Batteux.
Quelle était la philosophie de jeu prônée par Albert Batteux, qui a entraîné le club de 1950 à 1963 ?
Pour moi, c'est le meilleur entraîneur français de tous les temps. Il incarnait la noblesse d'esprit, l'intelligence et le sens de l'innovation. C'était un homme chaleureux qui savait parler du football et qui avait le pouvoir des mots. Reims ne jouait pas comme les autres. C'était le "jeu à la rémoise", un football romantique, beau à regarder, un style délicat avec le ballon toujours dans les pieds. Reims faisait courir le ballon et l'adversaire, avec des joueurs très techniques qui provoquaient des contre-pieds déroutants. C'est devenu le" football champagne". Tout cela était orchestré par Albert Batteux, qui a aussi longtemps cumulé son poste au club avec celui de sélectionneur de l'équipe de France. Reims était le premier fournisseur des Bleus, et c'était l'âge d'or du football français.
C'était aussi la période où Reims rivalisait avec les plus grands d'Europe…
Oui, personnellement j'ai vécu en tant que remplaçant cette fameuse demi-finale de la Coupe latine en 1955 contre l'AC Milan, la grande équipe de l'époque, au Parc des Princes. Nous avions gagné 3:2 au terme d'un match d'anthologie, d'une intensité hallucinante ! Il y a eu des prolongations avec la règle de la mort subite sans limite de temps, et on se demandait si on allait rester jusqu'au petit déjeuner (rires). Finalement, Glovacki a marqué le but en or à la 138ème minute, et nous avons gagné 3:2. Tout le monde avait manqué le dernier métro et était rentré à pied.
Vous aviez ensuite perdu 2:0 en finale de cette Coupe latine contre le Real Madrid, que vous avez à nouveau affronté en Coupe d'Europe l'année suivante. Est-ce que ce sont vos plus grands souvenirs ?
C'était la toute première Coupe d'Europe, et le grand Reims était arrivé en finale contre le Real Madrid, au Parc des Princes. Ça aurait pu être mon plus grand souvenir si nous avions gagné. Nous menions 2:0, puis ils ont égalisé et j'ai marqué le but du 3:2, ce qui aurait été magnifique pour moi si on en était restés là. Mais il y avait en face un certain Alfredo Di Stefano qui nous a battu à lui seul dans le dernier quart d'heure. Nous avons finalement perdu 4:3. Même si j'en garde un goût amer, c'était un match extraordinaire. Pour en arriver là, nous avions battu les meilleures équipes du continent.
Parmi les joueurs que vous avez côtoyés à l'époque, lequel vous a le plus impressionné ?
Sans hésiter, Raymond Kopa ! Il y en avait d'autres qui étaient très bon, mais quand Kopa avait la balle dans les pieds, on ne la lui prenait pas. Il savait la garder et la donnait quand il le fallait. Il déstabilisait les défenses par ses dribbles, il donnait beaucoup de balles de but et savait aussi marquer, sans être un grand buteur. Il n'était pas très grand, comme moi, mais extrêmement solide sur ses jambes. Je l'ai vu en Hongrie contre Voros Lobogo en Coupe d'Europe, les adversaires avaient essayé dix fois de le cisailler, mais il est toujours resté debout. Kopa était le symbole même du football rémois, par son intelligence et sa technique.
Est-ce qu'il y a une équipe aujourd'hui qui vous fait penser au grand Reims de l'époque ?
Celle qui s'en rapproche le plus, c'est Barcelone. Ils ont également des joueurs pas très grands et font courir l'adversaire en s'accaparant la possession du ballon. L'autre point commun, c'est un jeu efficace avec le ballon non seulement dans les pieds, mais aussi au fond des filets. Aujourd'hui, c'est ce que fait le Barça de Lionel Messi.
Vous qui êtes d'origine espagnole, est-ce que le sacre de la Roja à l'UEFA EURO 2012 vous a fait particulièrement plaisir ?
Oui car mon père était espagnol, mais j'aime les équipes qui jouent bien, quelle que soit leur nationalité. L'équipe d'Espagne ressemble beaucoup à celle du Barça, qui donne tant de satisfactions par son jeu et par ses victoires. Je trouve remarquable qu'ils puissent ainsi surnager sans Lionel Messi, parce qu'on se demandait s'ils arriveraient à être aussi efficaces sans lui, en plus d'avoir la possession du ballon. Le meilleur match à ce niveau là a été la finale.
Certains pensent que cette sélection espagnole est la meilleure équipe de tous les temps. Êtes-vous d'accord avec ça ?
Je pense que le FC Barcelone de Lionel Messi est la meilleure équipe de tous les temps. S'agissant de la sélection espagnole, il lui manque un attaquant de son calibre. C'était parfois un peu gênant de les voir dominer outrageusement sans pour autant se montrer dangereux.
Est-ce que vous êtes optimiste pour l'avenir de l'équipe de France ?
Il y a eu beaucoup d'agitation autour des Bleus, mais je trouve que Laurent Blanc a fait un travail remarquable. Aujourd'hui, on a une ossature de cinq ou six joueurs avec des garçons relativement jeunes. Le nouveau sélectionneur pourra s'appuyer sur ceux-là et en trouver quelques autres qui éclateront au fil des mois. On pense toujours qu'il faut beaucoup de temps pour monter une équipe, ce n'est pas mon avis.
Votre équipe de France avait Michel Platini, et celle de 1998-2000 avait Zinedine Zidane. Quel joueur voyez-vous jouer à l'avenir ce rôle de leader technique chez les Bleus ?
Ce n'est pas facile à dire pour le moment. Je trouvais qu'il y avait quelque chose avec Samir Nasri, mais il s'est un peu mélangé les pieds ces derniers temps. Mais vous savez, rejoindre Kopa, Platini et Zidane, ce n'est pas simple… Il faut du temps et il faut surtout démontrer son talent sur le terrain.

