" Come on you boys in brown", entonnent des milliers de voix à l'unisson. Les rafales de vent ont beau rabattre une bruine glacée vers les visages des spectateurs, rien ne semble pouvoir arrêter cette impressionnante démonstration de force. De quoi donner la chair de poule aux supporters les plus endurcis. Une fois de plus, les fidèles du célèbre St. Pauli ont assuré le spectacle dans les tribunes. Comme de coutume, les 17 800 places du stade Millerntor étaient toutes occupées vendredi soir, à l'occasion de l'une des affiches de la deuxième division allemande.
Quelques secondes auparavant, le jeune milieu de terrain de Kaiserslautern Axel Bellinghausen avait pourtant gâché la fête en inscrivant le but de la victoire (4:3) d'un magnifique tir lointain, sous les yeux du kop. Voilà qui aurait sans doute douché l'enthousiasme de plus d'un fan. Mais pas ici, dans ce quartier historique de la ville de Hambourg. Malgré la pluie et le froid de cette triste soirée de décembre, l'ambiance est toujours à la fête. Il faut dire que les supporters de St Pauli, dont le stade n'est éloigné de la grande cathédrale que de quelques mètres, sont habitués aux miracles. On a si souvent annoncé la mort de leur club qu'ils ont appris à profiter de chaque match comme si c'était le dernier.
St. Pauli incarne l'essence même du football et plus encore. Dans la célèbre Reeperbahn, l'une des rues les plus célèbres de Hambourg, les lumières rouges ont continué à briller. Le lendemain matin, personne ne pensait plus aux trois points perdus la veille sur ce coup du sort. Et tant pis si une victoire aurait permis à St. Pauli de s'extirper de la zone rouge. Car le lien qui unit les Bruns à leurs supporters va bien au-delà de la victoire ou de la défaite. Mais, dès le samedi midi, toutes les pensées des fans se teintent d'une autre couleur, le vert. En effet, le déplacement du Celtic sur le terrain des Hearts of Midlothian occupe vite tous les esprits.
Le lien qui unit St. Pauli, le club emblématique d'un petit quartier de 27 000 habitants de Hambourg, et le Celtic Glasgow est sans doute l'un des plus extraordinaires au monde. A première vue, il n'y a rien de commun entre une équipe sacrée championne d'Ecosse à 41 reprises et une formation dont le principal fait d'armes reste d'avoir occupé la première place de la Bundesliga 1995/96... à l'issue de la première journée. Par dérision, les supporters considèrent également St. Pauli comme le "champion du monde des clubs" après sa victoire 2:1 sur le Bayern Munich en 2002. Mais Sven Brux, l'un des responsables du club, a une explication : "Notre amitié avec le Celtic repose avant tout sur des bases sociales", explique-t-il au micro de FIFA.com.
A 41 ans, Brux est à l'image de son équipe : ouvert, souriant, intelligent et, surtout, peu intéressé par les questions de prestige. Il fut l'un des premiers à se rendre en Ecosse, à la fin des années 80, en tant que représentant de St. Pauli. Avocat de l'amitié entre les clubs, il a régulièrement organisé des déplacements pour permettre aux supporters allemands de suivre le Celtic, notamment en Coupe d'Europe. "Mardi, nous étions quelques-uns à suivre le match contre le Milan AC depuis les tribunes", confie-t-il. Décidément, ce dirigeant ressemble davantage à un supporter qu'à l'image que l'on se fait du responsable d'un club de haut niveau. Mais il est vrai qu'à St. Pauli, on ne fait rien comme ailleurs.
Des voyages sont régulièrement organisés par les fans des deux équipes. En 1995 a eu lieu le premier match amical entre les deux formations, qui s'est conclu sur un résultat nul. Plus que toute autre chose, c'est l'attitude de ces supporters qui cimente cette amitié. Tous ont fait le choix de toujours rester derrière leur équipe, quels que soient les résultats. Ils démontrent également, chaque semaine, que l'on peut parfaitement soutenir son équipe sans nécessairement se montrer agressif ou violent vis-à-vis de l'adversaire.
"J'ai suivi le Celtic pour la première fois à l'occasion d'un match à Cologne et j'ai tout de suite été impressionné par la bonne ambiance qui régnait dans leur tribune, raconte Heiko Schlesselmann, porte-parole des supporters de St. Pauli. La plupart des fans ne se soucient que du résultat, mais les fidèles du Celtic veulent surtout voir leurs joueurs se défoncer sur le terrain. Ils veulent des joueurs qui mouillent le maillot, mais ils ne sifflent jamais l'adversaire." Derrière ce discours, les contours d'une même conception du rôle du supporter lie les deux clubs.
Fort heureusement, l'amour des Hambourgeois pour le Celtic est tout à fait réciproque. Si l'on retrouve souvent les maillots bruns et noirs des fans de St. Pauli dans les tribunes de Celtic Park, le vert et le blanc sont régulièrement de mise au Millerntor. Car, ici, tout n'est pas qu'une question de football. En effet, cette histoire nous démontre que le sport agit bien souvent comme un trait d'union entre les cultures et les individus. "Et, bien entendu, les Ecossais et les Allemands sont passés maîtres dans l'art d'organiser les troisièmes mi-temps", conclut Stefan Brux.
