Avec un patronyme aussi glorieux, Abedi Ayew Pelé aurait pu vivre une carrière délicate. Il n'en fut rien. En Afrique dans les années 1990, le Ghanéen était une véritable star,  en témoignent ses trois titres consécutifs de Joueur Africain de l'Année (1991, 1992 et 1993). En Europe, il fut l'un des pionniers africains, l'un des premiers joueurs du Continent Noir à s'imposer véritablement. En Allemagne mais surtout en France à l'Olympique de Marseille, du temps où le club phocéen régnait sur le Vieux Continent, Abedi a fait montre de toute sa classe.

Soixante-sept fois sélectionné avec l'équipe nationale du Ghana, vainqueur de la Ligue des champions de l'UEFA en 1993 avec Marseille, Pelé a mis un terme à sa carrière de joueur à la fin des années 1990. Mais il est resté dans le milieu qu'il chérit toujours : le football. Désormais impliqué dans une Académie de formation dans son pays, il collabore également avec la Fédération ghanéenne mais aussi la FIFA, où il a été nommé Ambassadeur contre le racisme, en plus d'être membre de la Commission de Football. Entretien exclusif, entre deux avions, avec ce joueur d'exception doublé d'un homme charmant.   

FIFA.com : Abedi, quelle est votre activité depuis que vous avez arrêté votre carrière de footballeur ?
Abedi Pelé :
Mon activité principale a consisté en la mise en place d'une équipe, le FC Niania. C'est une école de football, où se côtoient des joueurs de 14 à 20 ans. Ils sont une quarantaine. L'équipe Seniors a désormais atteint la "First Division" ghanéenne, c'est-à-dire la deuxième division du pays. Nous participons très régulièrement à des tournois en Europe : nous étions en Suisse il y a peu, puis en Allemagne récemment où nous ne nous sommes inclinés qu'en finale contre Kaiserslautern aux tirs au but. Je suis un peu tout dans cette équipe : le Président, l'entraîneur, le confident (rires) ! Je passe beaucoup de temps avec eux, j'adore cela. Surtout, je considère très important de pouvoir transmettre mes 20 ans d'expérience européenne. C'est un devoir pour moi de partager cela.

Vous êtes également impliqué avec la FIFA ?
Je suis membre de la Commission du football, en effet. Par ailleurs, la FIFA m'a récemment demandé de devenir Ambassadeur contre le racisme de la FIFA, ce dont je suis très fier. Mon rôle sera de voyager partout sur la planète pour prêcher la bonne parole : je dois faire comprendre à tous que le monde est petit, que le football est un vecteur d'union remarquable, qu'il transcende les familles. Je suis très impatient de commencer cette activité, que je ferai avec beaucoup de plaisir.

Et vous travaillez également avec la Fédération ghanéenne…
Oui, disons que je me considère comme une sorte de médiateur entre la Fédération ghanéenne et la FIFA, car il est important que les relations soient bonnes entre nous. C'est pourquoi je suis à Zurich aujourd'hui. Par exemple, revoir les statuts de la Fédération pour les remettre à jour est fondamental pour le futur de notre football national, pour ne pas dire continental.

Que pensez-vous du parcours du Ghana en qualification pour la Coupe du Monde de la FIFA, Allemagne 2006 ?
Je suis plutôt satisfait des résultats des Black Stars. Il nous reste deux matches, et nous ne sommes pas loin de la qualification. Le prochain match contre l'Ouganda est très important : si nous l'emportons et que dans le même temps l'Afrique du Sud s'incline au Burkina Faso -où il est toujours difficile de gagner-, nous serons mathématiquement qualifiés. Je peux vous dire que si nous parvenons à nous qualifier pour notre première Coupe du Monde de la FIFA, les rues d'Accra seront chaudes (sourire) ! C'est un rêve qui n'est pas si loin de se réaliser… 

Pensez-vous que cette génération vaut celle que vous meniez il y a une dizaine d'années, sans doute la plus performante de l'histoire du pays ?
Nous avons une très bonne équipe nationale, mais tout va vite en football. Ce que je peux dire, c'est que cette génération n'a pas encore confirmé son talent, même si elle est sur le point de le faire. Il y a un potentiel considérable, mais je ne veux pas leur mettre de pression. J'ai souvenir de l'équipe de France qui, en 1993, était qualifiée pour la Coupe du Monde 1994 à la fin du temps réglementaire de dernier match de qualification contre la Bulgarie, et qui ne l'était plus au coup de sifflet final… Il ne faut jamais vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué !

Quel est votre sentiment sur le niveau actuel du football africain ?
Le niveau s'est beaucoup amélioré depuis quelques années, c'est une évidence. Cependant, je conserve des doutes concernant la formation sur le Continent. C'est une lacune importante, c'est la raison pour laquelle j'ai lancé mon équipe. Il en est de même pour les infrastructures, qui manquent cruellement. Si ces deux facteurs étaient réglés, je crois sincèrement qu'une formation africaine remporterait une Coupe du Monde de la FIFA. Pour le moment, j'enrage de voir que de nombreux talents africains sont gâchés par ces manques.

Votre fils entame lui-aussi une carrière, qui plus est à Marseille, votre ancien club. Que ressentez-vous ?
Il n'a que 15 ans et joue déjà à Marseille. C'est le club où ma carrière a explosé. C'est donc une source de fierté, mais aussi un peu d'inquiétude. Il est déjà dans la formation U-18 de l'OM, je suis fier de voir qu'il joue avec talent et passion. D'autant qu'il est comme moi à l'époque Numéro 10 et gaucher ! Cependant mon rôle est aussi de lui faire garder la tête sur les épaules, je ne veux pas qu'il s'emballe. D'ailleurs, il a continué ses études et réussit très bien, c'est un bon moyen de rester en contact avec la réalité.

Mickaël Essien fait beaucoup parler de lui ces derniers temps, que pensez-vous de ce joueur ?
Je suis ravi pour lui. Il est très sollicité et c'est normal au vu de l'excellente saison qu'il a réussi avec Lyon. J'ai été soufflé par le prix proposés par les grands clubs européens, c'est très rare pour un milieu défensif. Je pense que s'il a une opportunité, il devrait partir (ndlr : interview réalisée avant le transfert d'Essien à Chelsea). La chance ne se présente pas toujours deux fois, on ne sait pas ce qui peut se passer dans les prochains mois.

A votre avis, peut-il devenir le leader de l'équipe nationale ghanéenne, comme vous l'étiez ?
A ce que j'ai vu, il n'est pas naturellement un leader dans l'équipe du Ghana. Mais avec le temps, il peut le devenir. A dire vrai, il n'aura pas vraiment le choix : s'il devient une star dans un grand club, les responsabilités vont s'imposer d'elles mêmes avec les Black Stars, tout le monde attendra beaucoup de lui. Et il devra assumer. Comme je l'ai fait à mon époque.