Il est tout simplement l'un des hommes les plus populaires de la planète. Diego Armando Maradona est pour beaucoup le plus grand footballeur de tous les temps. Après avoir traversé des périodes ô combien difficiles où il a côtoyé la mort d'assez près, le flamboyant sélectionneur de l'Argentine vit des jours dorés à la tête de l'équipe de son cœur. Comble de bonheur, il est récemment devenu grand-père.
À 48 ans, ce dieu vivant du football a accepté de dialoguer pour la première fois en exclusivité avec FIFA.com. Comme toujours lorsqu'il est question de ballon rond, l'homme s'exprime avec passion. En avant pour un tête-à-tête avec celui qui, comme il l'affirme lui-même, a su se réinventer dans l'adversité...
La deuxième partie de cet entretien, où il est notamment question du Brésil, de Pelé et de sa perception du grand clásico sud-américain, sera publiée prochainement.
Diego, cela fait maintenant neuf mois que vous êtes à la tête de la sélection argentine. On ne peut pas dire que les choses se sont toujours bien passées...
C'est vrai, entre autres parce que pendant cette période, je n'ai passé qu'un mois et demi avec les garçons. C'est très peu pour travailler et apprendre à se connaître. Mon arrivée s'est très bien passée, mais je dois maintenant faire entrer dans 25 têtes toutes sortes de préceptes sur ce qu'il faut faire sur le terrain et en dehors. Comme je suis déjà passé par là, je ne fais que mettre mon expérience au service de l'équipe.
Cela vous plaît ?
C'est dur ! Je m'amusais beaucoup plus en tant que joueur, mais vous ne pouvez pas échapper à vos responsabilités. Vous savez que j'ai traversé des périodes extrêmement difficiles. Je me suis réinventé et aujourd'hui, je suis sélectionneur de l'Argentine. C'est comme un rêve !
Est-ce plus difficile que prévu ?
C'est difficile pour les raisons que je viens de mentionner. Vous passez votre temps au téléphone pour savoir où en sont les joueurs. Tous les jours, je suis en contact avec les préparateurs physiques pour savoir comment s'entraînent Messi, Agüero, Maxi Rodríguez, ou si Jonás Gutiérrez a joué. C'est surtout un travail de logistique. Mais bon, les choses sont ainsi et je sais que le match contre le Brésil peut nous donner la qualification. Ensuite, nous irons au Paraguay avec pas mal de chances de l'emporter également. Si Dieu le veut, je disposerai de 20 jours de préparation avant le Mondial avec tous les joueurs. C'est à ce moment que nous nous organiserons pour avoir un maximum de chances de gagner la Coupe du Monde.
Revenons sur vos neuf mois à la tête de l'équipe d'Argentine. Votre nomination a été un grand évènement dans le monde du football. Vous avez du être très sollicité...
Oui ! Cela dit, je ne vais pas systématiquement aux conférences de presse. Un entraîneur doit savoir quand intervenir. Ce n'est pas parce que je suis Maradona et que j'entraîne l'équipe d'Argentine que je dois être partout à la fois et rester en bons termes avec tout le monde. Les vrais protagonistes sont les joueurs. Il leur appartient plus qu'à moi de parler.
Quelles sont les questions qui commencent à vous fatiguer ?
Par exemple : "Quand va-t-on voir le style Maradona dans cette équipe ?". Il est totalement injuste d'espérer voir un style Maradona quand vous récupérez les joueurs deux jours seulement avant chaque match. On fait avec ce qu'on a et dans mon cas, il faut tout faire en trois jours. La plupart des joueurs arrivent d'un long voyage. Ils ont besoin de temps pour se dégourdir les jambes, etc. Nous disposons de très peu de temps pour travailler avant le match. Je ne peux pas leur imposer deux entraînements par jour : ils exploseraient ! La solution est donc de leur inculquer ce que je veux, mais peu à peu. Je suis sélectionneur avant d'être directeur technique.
À l'inverse, y a-t-il des aspects sur lesquels on ne vous interroge pas et que vous aimeriez mettre en avant ?
Oui. La solidité du groupe, par exemple. Contre la Bolivie, nous avons été sévèrement battus et pourtant, le groupe est resté soudé. Quand vous subissez une défaite aussi lourde, certains joueurs le prennent parfois très mal. Là, c'est exactement le contraire qui s'est produit. Lors du retour, nous avons fait une réunion dans l'avion et cela nous a donné de la force. Suite à quoi nous avons fait un grand match contre l'Équateur. Nous aurions pu mener de deux buts à la mi-temps, et finalement nous perdons. J'espère que cela ne se reproduira pas contre le Brésil.
Est-il vrai que vous vous réveillez parfois en pleine nuit avec des idées quant au jeu et que vous vous levez pour les noter ?
C'est vrai, oui. Ça concerne surtout les coups de pied arrêtés, les corners... Je veux que le bloc soit beaucoup plus compact quand nous attaquons. Nous devons réduire le plus possible les espaces entre les défenseurs, les milieux et les attaquants. De cette façon, quand nous perdons le ballon, nous pouvons tout de suite presser l'adversaire. L'Argentine doit savoir profiter d'une chose : nous avons beaucoup plus de maîtrise que les autres. Seul le Brésil peut rivaliser avec nous dans ce domaine, mais pas l'Italie, ni l'Allemagne. Dernièrement, l'Espagne a montré des qualités similaires. Un joueur comme Xavi est capable de se débarrasser de deux adversaires et de servir Villa ou Torres dans des conditions idéales. Mais c'est à peu près tout. Quand nous faisons le pressing, l'équipe adverse est étouffée.
Vous regardez beaucoup le football ?
Tout le temps, tout le temps...
Sur ce que vous avez vu dernièrement, une équipe vous a-t-elle surpris ?
Non. Les équipes sont ce qu'elles sont : l'AC Milan ne va pas bien, l'Inter se maintient à son niveau. Je pense que le Real Madrid sera différent avec Kaká. Il deviendra le catalyseur de l'équipe. Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi Gago ne joue pas. Ils devraient le faire jouer. Personnellement, je continue à lui faire confiance. J'ai également vu jouer la Juve de mon ami Ciro Ferrara, avec un système qui fonctionne bien, dans le plus pur style italien : un catenaccio hermétique derrière et Del Piero à la baguette. Parmi les Argentins, j'ai eu l'occasion de voir Diego Milito récemment. Il a démontré qu'il était un grand joueur. Même chose pour le Kun Agüero.
Et Messi ?
Ça fait un moment que je ne l'ai pas vu. J'essaie de l'appeler de temps en temps, mais il faut dire qu'il est plus facile de parler à Obama qu'à Lío (rires) ! Je sais qu'il fait une bonne préparation pour la nouvelle saison. De ce côté-là, nous sommes tranquilles.
Y a-t-il un joueur qui vous a surpris ces derniers temps ?
Felipe Melo est l'une des dernières grandes révélations brésiliennes, de même que Hulk, le joueur de Porto. J'ai remarqué également que Ronaldinho, s'il a perdu du poids, n'a pas retrouvé l'explosivité qu'on lui connaissait. J'aimais ses dribbles et la facilité qu'il avait pour éliminer les adversaires. J'espère qu'il retrouvera tout cela, après le match contre l'Argentine de préférence...
Parlons de l'homme Maradona. Quel a été le pire moment ?
Le pire est passé... C'est du passé (il réfléchit). J'ai touché le fond et mes filles m'ont aidé à remonter à la surface. Je suis maintenant capable de me lever tous les jours. C'est un petit exploit, après avoir traversé des périodes où je restais trois jours sans dormir, ou sans me lever. Chaque fois que je vois mon petit-fils, j'ai conscience d'être miraculé. Le reste est secondaire, ça passe, comme un penalty ou un coup franc. Tout le reste est vraiment secondaire.
Et le meilleur ?
Le meilleur a été la réaction, le fait de me réinventer en tant que personne en prenant l'adversité à bras le corps. Ce n'est pas que j'apprécie particulièrement l'adversité mais lorsqu'elle est là, je lutte de toutes mes forces pour que tout cela ne se reproduise plus. La différence, c'est qu'aujourd'hui je suis tout entier pour me battre.
Quand on s'appelle Diego Maradona, on doit vivre des situations assez incroyables. Pouvez-vous nous donner un exemple ?
Je crois que la situation la plus folle a été lorsque je me suis retrouvé avec Fidel Castro, à lui expliquer comment tirer les penalties. Il m'a demandé comment je faisais et je lui ai répondu : "Je regarde le gardien. S'il soutient mon regard plus longtemps que moi, il arrête mon penalty. Si c'est moi qui arrive à le regarder plus longtemps, je mets le ballon de l'autre côté". Fidel s'est alors dépêché de pousser tous les fauteuils pour faire de la place (il mime la situation) et m'a dit : "Vous allez me tirer un penalty, d'accord ?". On a apporté un ballon et je lui ai dit : "Imaginez que ça, c'est le but. Mettez-vous au milieu". Et j'ai tiré un penalty à Fidel Castro. De la folie pure !
Il n'a pas bougé et j'ai marqué. Ensuite, il a continué à me poser beaucoup de questions sur la manière de frapper le ballon, la position du pied, etc. "Ça vient sur le moment, maestro", lui ai-je dit. Il en a conclu que c'était facile, qu'il suffisait de bien regarder le gardien. Il m'a assuré qu'un jour, nous nous entraînerions à tirer des penalties sur un vrai terrain de foot. C'est un passionné de base-ball. Il a immédiatement compris le truc !
Puis nous avons parlé politique, pendant facilement six ou sept heures. J'ai adoré. C'est une vraie légende vivante. Il n'y a pas un seul être au monde qui soit aussi charismatique, selon moi en tout cas. Pas même le pape.
En parlant de charisme, on peut imaginer que la Coupe du Monde fait partie de vos rêves...
Oui, ainsi qu'une rencontre avec Mandela. Il a eu 91 ans l'autre jour. J'ai failli le rencontrer une fois, mais ça n'a pas été possible en raison d'un contretemps. C'est dommage. J'espère vraiment pouvoir faire sa connaissance.
Peut-être en décembre prochain, à l'occasion du tirage au sort ?
C'est une possibilité, ou peut-être avant, lorsque nous irons faire les repérages pour le Mondial. En tout cas, c'est une chose qui me tient beaucoup à cœur.
La Coupe du Monde de la FIFA, est-ce une obsession ?
Une Coupe du Monde sans l'Argentine ne serait pas une Coupe du Monde. Ou alors elle serait très fade...
Vous ne doutez pas un instant de la qualification...
Évidemment ! Sinon, je ne serais pas là en train de parler avec vous.
Vous vous souvenez de la première fois où vous avez vu le trophée de la Coupe du Monde de la FIFA ?
Et comment ! La première fois, c'était en photo. Quand nous l'avons remportée après la finale contre l'Allemagne, j'ai pu la toucher, l'embrasser. Après tant de jours de concentration, tant de jours à courir après cette coupe, la tenir dans ses mains... Vous ressentez une fierté unique, c'est ce qu'il y a de plus beau. Je l'ai déjà dit à mes joueurs : 30 jours de sacrifices pour pouvoir embrasser cette coupe, ce n'est rien du tout dans la vie d'un homme. C'est comme toucher le ciel des deux mains.
Vous avez déclaré connaître la formule pour la gagner...
Je l'ai gagnée et j'ai été finaliste. À Rome, nous avons perdu alors que tout le monde nous donnait vainqueurs. Avant cela, on avait dit que nous n'allions pas résister au Brésil. Nous sommes passés. On avait annoncé que nous ne pouvions pas battre l'Italie. Nous avons gagné. En finale... je dis toujours qu'il faut avoir de la chance en Coupe du Monde, mais la chance a elle aussi besoin d'un coup de main. En 1990, nous avions énormément de blessés. Mes joueurs sont prévenus à ce niveau-là. Ce sont 30 jours pleins, fous, où vous ne pensez qu'à ça. C'est à cela qu'il faut se préparer. J'ai participé à quatre Coupes du Monde et joué deux finales. Je sais comment y arriver, comment gérer le groupe, comment l'entraîner, comment parler aux joueurs. Je parle en connaissance de cause. Je n'ai pas terminé huitième ou neuvième, mais premier. Je connais mon sujet...
En 1986, la plupart de vos coéquipiers disent que vous ne vouliez pas lâcher le trophée après la finale...
C'est vrai, j'avais du mal à le lâcher. Le fait est que nous n'avons pas pu faire de tour d'honneur au stade Aztèque. Nous avons essayé, mais ça n'a pas été possible. Quand nous sommes rentrés à l'América, où nous étions basés, j'ai pris la coupe pour l'emmener sur le terrain où nous nous entraînions tous les jours. C'est alors que nous avons fait un tour d'honneur. Il n'y avait que nous, avec nos familles sur le bord du terrain.
Si vous gagnez la Coupe du Monde de la FIFA en 2010, vous soulèverez le trophée ?
Non, c'est Masche (Mascherano, actuel capitaine de l'Argentine) qui va s'en charger, et il ne voudra plus la lâcher ! L'histoire a tendance à se répéter...




