À 47 ans, l'Argentin Sergio Batista se voit offrir l'occasion de sa vie. Nommé sélectionneur intérimaire de l'Albiceleste, et avec une médaille d'or olympique à son tableau de chasse en tant qu'entraîneur, El Checho cherche désormais à convaincre ses dirigeants de le maintenir dans ses fonctions en vue des deux prochains grands défis qui attendent l'équipe d'Argentine : la Copa América 2011 et la Coupe du Monde de la FIFA 2014 au Brésil.

Alors qu'il prépare une rencontre amicale contre l'Espagne, l'ancien milieu axial, qui a participé à deux finales de Coupe du Monde de la FIFA, a accepté de dialoguer avec FIFA.com. Parmi les thèmes abordés : son désir de rester en place, les nouveaux convoqués, Diego Maradona et son credo footballistique : "Il faut copier le projet des Espagnols".

Sergio Batista, lors d'un entretien que vous nous avez accordé lors du Tournoi Olympique de Pékin, vous disiez que l'idée de ne plus jamais entraîner vous avait traversé l'esprit. Aujourd'hui, vous êtes sélectionneur des A argentins. Quelque chose a changé, non ?
Oui, c'est vrai ! L'idée m'avait effectivement traversé l'esprit quand j'étais adjoint d'Oscar Ruggeri à San Lorenzo. Les problèmes qui gangrènent ce sport m'ont poussé à prendre un peu de recul. C'était devenu complètement fou. Après un match, il fallait parfois attendre six heures dans le vestiaire avant de sortir, pour des raisons de sécurité. Je me suis dit que le moment était venu de passer à autre chose.

Qu'est-ce qui vous a le plus perturbé ?
Tous ces comportements complètement irrationnels. Tous les trois matches, vous devez vous battre avec des gens qui vous remettent en cause. Tout se résume aux résultats : si vous gagnez, vous êtes Dieu. Si vous perdez, vous êtes un moins que rien. C'est insensé, comme si personne ne pouvait concevoir que même en travaillant bien, on peut perdre un match !

Vous avez toujours eu ce tempérament calme ?
J'ai appris… Avant, je réagissais de façon assez impulsive. Si quelque chose ne me plaisait pas, je le disais tout de suite. J'entrais beaucoup plus facilement dans la polémique. Avec l'expérience, j'ai appris à réfléchir et à être plus calme. Le football n'est pas la vie, il vient après la vie. Il y a tellement de choses plus importantes. Le football est un jeu. Aujourd'hui je suis là, demain peut-être pas… Il faut savoir prendre les choses avec tranquillité.

Si vous gagnez, vous êtes Dieu. Si vous perdez, vous êtes un moins que rien. Comme si personne ne pouvait concevoir que même en travaillant bien, on peut perdre un match !
Sergio Batista, à propos de la pression liée aux résultats

Mais n'est-ce pas un peu contradictoire de rechercher la tranquillité quand on vient d'être nommé sélectionneur national ?
Pour moi, les choses sont très claires. Quand j'étais joueur, 40 000 personnes suivaient ce que je faisais. Maintenant, c'est 40 millions. Je considère que j'ai l'opportunité de donner du bonheur à tout un peuple. C'est exactement ce que je vais essayer de faire, tout en essayant d'y prendre du plaisir. Si on me confirme dans mes fonctions, tant mieux. Je suis parfaitement conscient des responsabilités liées à mon poste. De la pression, il y en aura toujours. Mais j'insiste : le football est avant tout un jeu.

Il est rare qu'un entraîneur intérimaire affirme aussi résolument vouloir rester en place. Vous ne faites pas dans la langue de bois…
Je sais que j'ai le statut d'intérimaire, mais je travaille à la manière d'un entraîneur fixe. Je le dis ouvertement : je veux être sélectionneur de l'Argentine et je me sens compétent pour cela. Quand j'ai décidé d'être entraîneur, j'avais déjà l'idée d'être un jour sélectionneur de l'équipe nationale. J'espère qu'on ne me jugera pas sur les résultats en amical, mais plutôt sur le travail réalisé avec les jeunes et l'équipe olympique. Les relations avec les joueurs, la méthode de travail, la gestion du groupe… La décision ne m'appartient pas, mais j'aimerais continuer, c'est certain.

Les joueurs vous soutiennent publiquement. Qu'est-ce que cela vous inspire ?
Je leur en suis très reconnaissant. Pour moi, c'est une satisfaction énorme de voir Messi, le meilleur joueur du monde, dire des choses comme ça. Ça signifie qu'il se sent bien dans cette équipe, qu'il y est heureux. Mais je ne veux pas en faire un cas particulier. Tous ces joueurs sont foncièrement bons. Cela vaut sur le plan humain et professionnel, comme ils l'ont montré en amical contre l'Irlande.

Gérer autant de stars dans une même équipe, cela ne doit pas être évident ?
Non, c'est même très difficile. Je laisse faire les joueurs autant que possible et j'observe. Si je remarque quelque chose qui ne me plaît pas, j'organise une réunion pour intervenir. En général, mieux vaut avoir un bon joueur irréprochable sur le plan humain qu'un joueur encore meilleur mais qui crée des difficultés au sein du groupe. De toute façon, je n'ai pas ce genre de problèmes avec les garçons. Ce sont des joueurs très médiatisés, mais leur comportement est des plus corrects.

Mieux vaut avoir un bon joueur irréprochable sur le plan humain qu'un joueur encore meilleur mais qui crée des difficultés au sein du groupe
Sergio Batista, à propos de la gestion des stars

En parlant de stars, la porte de la sélection est-elle ouverte à Román Riquelme ?
Riquelme est un joueur qui peut apporter beaucoup à l'équipe et aux plus jeunes. Quand il sera prêt, il aura l'occasion de revenir en sélection, comme il l'a toujours eue avec moi. Nous nous entendons bien. Nous étions ensemble aux Jeux Olympiques. C'est quelqu'un de spécial. Il faut prendre le temps de comprendre sa personnalité. Il parle peu, presque seulement lorsqu'il est obligé. J'insiste, il faut savoir l'aborder. Il a un tempérament fort.

Parlons de votre liste pour le match contre l'Espagne. Que vont apporter des joueurs comme Javier Zanetti, Esteban Cambiasso, Andrés D'Alessandro et Gabriel Milito ?
De l'expérience. Construire un projet pour 2014, cela ne signifie pas appeler exclusivement des jeunes joueurs. Une équipe doit posséder un bon équilibre entre expérience et jeunesse. Les plus jeunes apprennent au contact des plus expérimentés. Cela est valable sur le terrain, mais également dans la vie de tous les jours. Dans quelques mois, il y aura la Copa América. L'âge des joueurs m'importe peu. Tout ce qui m'intéresse, c'est leur condition physique et leur niveau technique.

Zanetti est un cas emblématique du football argentin…
Je l'aime beaucoup, j'ai besoin de joueurs comme ça pour construire ce que je veux avec l'équipe. Il a une telle expérience. Il monte toujours quand il le faut, possède une bonne couverture de balle... et pas mal de sélections ! Il peut transmettre les valeurs de l'équipe d'Argentine à des joueurs beaucoup plus jeunes comme Pablo Zabaleta et Marcos Angeleri, qui représentent l'avenir du football argentin. Je pourrais dire la même chose de Heinze, qui a beaucoup à transmettre à Emiliano Insúa et Clemente Rodríguez, par exemple.

Parlons du match. Peut-on battre l'Espagne ?
Oui, j'en suis convaincu. Je respecte cette équipe et j'aime le football qu'elle pratique. L'Espagne possède beaucoup de joueurs techniques qui, contrairement à nous, travaillent ensemble depuis pas mal d'années. Il s'agit de copier le projet de l'Espagne et non pas son jeu. Cela fait 10 ans que cette sélection travaille avec les mêmes joueurs pour remporter l'EURO et la Coupe du Monde. Au niveau de l'effectif, nous avons nous aussi énormément de qualité. J'espère que ce match contre l'Espagne sera spectaculaire et je suis convaincu que nous pouvons le remporter.

Certains journalistes vous ont critiqué pour avoir déclaré que Barcelone était le modèle à suivre. Leur argument est que l'équipe d'Argentine ne peut pas être comparée à un club. Qu'en pensez-vous ?
Je pense qu'ils sont dans l'erreur. Je ne compare pas l'équipe d'Argentine à un club, mais à un type de football que j'aime. Barcelone a gagné sept titres en deux ans en jouant de cette manière : qu'est-ce que cela a à voir avec la comparaison entre sélection et club ? Ceux qui affirment des choses pareilles ne comprennent pas ce que je recherche. Tout ce que je dis, c'est que j'aime le football de Barcelone, j'aime voir mes joueurs effectuer huit passes consécutives. C'est tout.

Vous avez dit que Diego Maradona était encore meilleur comme personne que comme joueur. Pouvez-vous expliquer cela ?
C'est vrai, je l'ai toujours dit. Il peut se tromper, comme tout le monde, mais c'est un homme foncièrement bon. On dit beaucoup de choses sur lui mais tout ce que je sais, c'est qu'il a énormément fait pour moi et inversement. Nous avons vécu beaucoup de choses ensemble. Je dis toujours que c'est dans les moments difficiles que l'on reconnaît les personnes bonnes, car elles viennent à votre aide sans que vous les sollicitiez. C'est ce que Diego a fait quand je n'étais pas au mieux.

Vous avez pu parler avec lui ?
Je l'ai appelé récemment, mais il ne répond pas. Je le comprends. Il doit traverser une période difficile. Peut-être a-t-il décidé de ne plus parler à personne pendant un moment. Je voulais lui parler non pas pour savoir s'il voulait continuer en équipe nationale, mais pour savoir comment il allait. Après le quart de finale contre l'Allemagne, il était vraiment très mal. Je l'ai contacté à titre privé. Après, savoir s'il allait continuer ou pas, cela ne dépendait pas de moi.

Revenons à l'équipe d'Argentine. Où sera Sergio Batista en juillet 2011 ?
À la Copa América. Du moins je l'espère. Je travaille pour ça, pour durer jusqu'en 2014. Je sais que je ne suis pas maître de mon destin, mais ça ne m'empêche pas d'y croire. Mes rêves, mes réflexions et mes objectifs sont tous centrés autour de la Copa América et de la Coupe du Monde.