Il est rare de voir un Uruguayen à la tête d'une sélection asiatique. Dans cette partie du monde, les équipes nationales sont souvent dirigées par des entraîneurs européens ou brésiliens. Fort de sa connaissance poussée du football local et de sa grande expérience au niveau international, Jorge Fossati a cependant accepté de relever un défi de taille : qualifier le Qatar pour Afrique du Sud 2010.

Véritable expert du ballon rond, l'ancien entraîneur de Peñarol, de Cerro Porteño et de l'équipe nationale d'Uruguay a répondu aux questions de FIFA.com. Il évoque son expérience dans ce nouvel environnement et analyse les chances du Qatar de participer - pour la première fois de son histoire - à une Coupe du Monde de la FIFA.

Jorge Fossati, le Qatar a débuté les éliminatoires asiatiques par une défaite (0:3 contre l'Australie). Quel bilan faites-vous après cette première rencontre ?
L'Australie est l'une des deux ou trois équipes les plus difficiles à jouer en Asie. Elle compte à peu près 30 joueurs dans les différents championnats européens. Avant la compétition, on ne comptait pas trop sur ces points-là. Le plus important est de tirer les bonnes conclusions de ce match, sans perdre de vue qu'il nous manquait trois ou quatre joueurs essentiels.

De quoi le Qatar a-t-il besoin pour pouvoir espérer décrocher la qualification pour l'Afrique du Sud ?
Il est difficile de changer les mentalités ou certaines attitudes sur le court terme. Je pense que l'une des principales faiblesses des joueurs qataris est un manque total de confiance en soi, surtout quand nous jouons à l'extérieur. C'est exactement ce qui s'est produit contre l'Australie. Pendant dix minutes, nous avons respecté le système mis en place. Ensuite, nous avons commencé à reculer inutilement. Cela a créé des espaces et ils en ont profité pour adresser des centres à répétition.

Ce changement dont vous parlez, comment l'obtenir ?
Par un travail permanent avec les joueurs. Malheureusement, quand vous êtes entraîneur d'une sélection, vous n'avez pas souvent vos joueurs sous la main. Ils passent beaucoup de temps avec leurs clubs respectifs, où ils jouent le plus souvent contre des adversaires de même niveau qu'eux. Résultat : ils ne voient pas les erreurs qu'ils commettent. Le problème, c'est que les erreurs qui passent inaperçues dans le championnat national sont fatales dans les rencontres internationales.

Il y a eu une polémique autour de la présence en équipe du Qatar de joueurs nés dans d'autres pays...
Oui, mais il ne faut pas oublier que nous parlons d'un pays où la population autochtone représente environ 250 000 personnes. Dans ce contexte, il est très difficile de constituer une sélection faite à 100 % de joueurs autochtones. Dans le cas du Qatar, les "étrangers" ne prennent la place de personne. Ils ne font qu'occuper des places libres en raison du nombre trop peu élevé de footballeurs nés au Qatar.

Serait-il bon que les footballeurs qataris commencent à s'exiler en Europe ?
Absolument. Je me dis parfois qu'au lieu que le monde entier vienne au Qatar, il serait bon d'emmener le Qatar un peu partout dans le monde. Je ne dis pas que le niveau du championnat national est mauvais, mais simplement qu'il serait bon et même fondamental de se frotter à des équipes d'autres pays.

Cela aide-t-il d'avoir tant d'étrangers dans le championnat qatari ?
Oui, je crois que les étrangers qui restent un certain temps apportent quelque chose de positif. Ils sont comme un miroir grâce auquel les joueurs locaux peuvent évaluer leur propre niveau. Au Qatar, il y a si peu de joueurs autochtones qu'il serait très difficile de conserver un bon niveau sans l'apport des joueurs étrangers.

Peut-on dire la même chose des grands entraîneurs étrangers qui sont arrivés ?
Il me semble important que la Fédération exerce un certain contrôle, afin de s'assurer que les entraîneurs viennent au Qatar pour y réaliser un vrai travail. Depuis que je suis arrivé dans ce pays, j'ai vu des techniciens de grand prestige qui - lorsqu'on regarde leur CV - auraient pu accomplir de bien meilleures choses que ce qu'ils ont fait. C'est en ce sens que je dis que tous les entraîneurs passés par le Qatar n'avaient pas forcément comme intention de faire un travail de fond, ni de laisser une marque durable.

Comment s'est passée votre adaptation à une culture aussi différente ?
Cela s'est fait sans problèmes, même s'il faut tenir compte de certaines réalités. Par exemple, il faut veiller à programmer l'entraînement à des moments où il ne sera pas interrompu par la prière. Mais pour le reste, les Qataris sont des gens très gentils, qui vous traitent toujours avec respect, à partir du moment où vous les respectez. Le plus difficile en termes d'adaptation a été de faire que les joueurs s'habituent à ma manière de travailler.

C'est-à-dire ?
Quand je suis arrivé dans le club qui m'a engagé, j'ai programmé le premier entraînement un matin. Cinq joueurs se sont présentés. "Ils ne sont pas habitués à avoir deux entraînements par jour", m'ont-ils expliqué au sujet des absents. Dans cette situation, si vous avez confiance dans votre méthodologie, vous devez faire en sorte que vos joueurs s'y adaptent. C'est moi qui mène la barque. Le travail doit être fait comme je le demande, sinon ça ne sert à rien. J'ai dû leur faire comprendre que dans le football professionnel, il existe des routes qu'ils ne connaissent peut-être pas bien, mais par lesquelles ils doivent quand même transiter.

Quelle a été leur réaction ?
Très bonne. Ils ont tout ce qu'il faut pour travailler. Si vous ne travaillez pas, c'est vraiment que vous n'en avez pas envie. Les instances nationales nous soutiennent de façon impressionnante. Pour ce qui est des infrastructures, il ne manque rien. Dans ce contexte, la seule obligation est d'être responsable et professionnel, pour faire passer le message aux joueurs.

Au niveau personnel, n'est-il pas difficile de vivre si loin de votre pays ?
Oui, et d'ailleurs ça me surprend. Ce n'est pas la première fois que je travaille à l'étranger et de nos jours, les moyens de transport ont considérablement raccourci les temps de voyage. Cela dit, les années passent et il est parfois difficile d'être aussi loin, surtout quand il se passe des choses dans votre pays. Heureusement, ma femme m'a toujours soutenu. De plus, deux de mes trois filles - et leurs époux respectifs - vivent en ce moment au Qatar avec nous. S'il y a bien une chose qu'on ne peut pas remplacer, c'est l'affection. Ma troisième fille et son bébé me manquent beaucoup. Heureusement, j'ai une petite-fille ici à Doha. C'est la reine de la maison. Ce serait beaucoup plus dur sans elle.

Vous êtes-vous fixé une date limite pour rentrer au pays ?
Non, c'est une chose assez difficile à se mettre en tête. Pour des raisons professionnelles, je n'ai pour l'instant aucune intention de retourner en Uruguay. J'ai encore des choses à accomplir ici. Je suis déterminé à tout donner dans mon rôle de sélectionneur et lorsque je quitterai l'équipe nationale, je changerai d'air par la même occasion.

Pour aller où ?
J'ai eu la chance d'entraîner de grands clubs sud-américains ainsi que des sélections nationales, mais je n'ai jamais travaillé en Europe. C'est une expérience qui me plairait beaucoup. Mais avant cela, mon objectif est la qualification pour la Coupe du Monde. C'est un grand défi, mais je veux le relever pour tous les Qataris.

Surtout après avoir échoué de si peu avec l'Uruguay, lors des éliminatoires pour Allemagne 2006...
En réalité, je suis très fier de ce que nous avons réussi alors. On disait tout le temps que les joueurs uruguayens basés en Europe ne se battaient pas pour l'équipe nationale. J'ai toujours été convaincu du contraire. J'estimais que si les résultats n'étaient pas au rendez-vous, c'était parce que l'environnement n'était pas bon. Je pense que nous avons changé cette manière de penser. Nous ne nous sommes pas qualifiés, mais je suis heureux d'avoir formé et dirigé ce groupe.

Et comment va l'Uruguay aujourd'hui ?
Très bien. J'ai l'impression que tout le travail effectué à cette époque porte ses fruits. Tout particulièrement en ce qui concerne le respect porté à la Celeste. La génération actuelle est bourrée de talent, comme elle l'a montré contre le Brésil. Si elle continue de jouer comme ça, elle sera présente en Afrique du Sud.