Dans une interview exclusive accordée au magazine sportif allemand kicker, le Président de la FIFA, Joseph S. Blatter, revient en détail sur les grands thèmes qui agitent actuellement le monde du football : la modification du règlement, le problème des paris, l'arbitrage professionnel, ainsi que le nouveau contrat qui lie désormais la FIFA à l'équipementier sportif adidas.

kicker : Monsieur Blatter, comment le Président de la FIFA que vous êtes a-t-il réagi à l'affaire des matches truqués par l'arbitrage en Allemagne ?
M. Blatter : Il ne faut jamais perdre de vue que le football est avant tout un jeu. Dans tous les sports - le football, la voile, le tennis, les cartes, etc -, les participants cherchent l'avantage décisif. Dans le football, rien ne me surprend. Mais si cela met en jeu les arbitres, qui incarnent l'autorité sur chaque match, et si l'officiel néglige son autorité, ses droits ainsi que ses devoirs, s'il perd le respect qu'il doit inspirer, alors, je dois dire que je suis choqué.

kicker : Que faut-il faire ?
Il faut aller au bout de ce problème. La DFB (la Fédération allemande de football), d'une part, et le bureau du procureur à Berlin, d'autre part, travaillent tous deux sur cette affaire. Nous avons déjà pu avoir un aperçu des preuves écrites. Je fais entièrement confiance à la DFB et à la justice allemande. Je suis convaincu qu'elles agiront vite - l'affaire sera traitée plus vite dans le monde du football que dans les tribunaux - et qu'elles iront au fond des choses afin de faire la lumière sur ce qui s'est passé. Nous devons faire preuve d'une transparence totale par rapport à ce qui s'est passé. Car il reste en effet une question sans réponse : pourquoi a-t-il fallu attendre aussi longtemps avant que cette affaire ne devienne publique ?

kicker : La corruption liée aux paris semble exister dans le monde entier.
Les paris truqués ne datent pas d'hier. Déjà, par le passé, nous avions mis à jour un important système de corruption en Asie du sud-est. La justice et les fédérations concernées étaient déjà intervenues à l'époque. Mais la grande différence est que cette affaire concernait des joueurs et non des arbitres.

kicker : Karl-Heinz Rummenigge a déclaré cette semaine dans le journal italien la Gazzetta dello Sport que la FIFA devait se repencher sur le match de Coupe du Monde de la FIFA 2002 remporté 2:1 par la République de Corée aux dépens de l'Italie, qui avait vu l'arbitre, M. Moreno, prendre des décisions suspectes.
Maintenant, tout le monde y va de sa petite anecdote. Blazevic (l'ancien sélectionneur national croate - ndlr) a déjà fait part de son avis sur la question. Mais pour l'instant, il y a une procédure en Allemagne qui suit son cours et dans laquelle nous n'interviendrons pas. Nous avons également reçu l'assurance de la Fédération autrichienne qu'il n'existe aucune preuve de tels agissements dans son championnat national. De son côté, la Fédération tchèque s'est enfin décidée à trancher dans une affaire concernant un arbitre, qui court depuis plusieurs mois. Quoi qu'il en soit, l'arbitrage sera certainement au cœur des débats du Comité Exécutif de la FIFA, qui se réunira les 7 et 8 mars prochains. Première partie.

kicker : Mais que répondez-vous aux déclarations de Rummenigge ? "L'affaire Moreno" sera-t-elle à nouveau examinée ?
Pour cela, il faudrait demander à Rummenigge d'être plus clair dans ses propos. Nous avons déjà interrogé M. Moreno, non pas en raison du déroulement de la rencontre en question, mais à cause de certaines de ses déclarations et de son manque de professionnalisme. Tout ce que nous avons pu établir, c'est que les directives mises en place par le Président de la FIFA et la Commission d'Arbitrage n'avaient pas été respectées. Selon ces directives, l'arbitre et ses assistants auraient dû former un trio prédéfini. Et quand nous sommes arrivés aux huitièmes et quarts de finale, nous nous sommes retrouvés tout à coup avec des équipes qui n'avaient pas été enregistrées préalablement.

kicker : Peut-on vraiment empêcher la corruption liée aux paris ?
On ne peut pas interdire aux gens de parier. On ne peut pas non plus interdire aux joueurs ou aux arbitres de parier par personne interposée. Moi-même, il m'arrive de parier de temps à autre, mais quand je n'ai pas le temps d'acheter un billet, j'envoie mon assistante. Il ne servirait à rien de mettre en place une interdiction qui ne serait pas respectée. Et il serait totalement impossible de faire respecter une interdiction totale sur les paris. Le Comité Exécutif de la FIFA a déjà décidé, avant la dernière Coupe du Monde de la FIFA, que nous n'accepterions pas de partenariat avec des organismes de paris. Mais on ne peut pas interdire les paris, car ils constituent un élement important de notre culture. Tout a commencé en Italie, avant même la Deuxième Guerre Mondiale, avec le Toto. On avait besoin du Toto et du football pour faire rentrer de l'argent dans les caisses.

kicker : Pourtant, la société de paris Oddset fait partie des Fournisseurs officiels de la Coupe du Monde de la FIFA 2006.
Oui, mais Oddset est une société publique, qui appartient à l'Etat. A la même époque, nous avons reçu de nombreuses offres émanant d'organismes privés anglais. Je ne trouve pas incohérent que le COL de la Coupe du Monde de la FIFA choisisse une entreprise publique comme Fournisseur officiel.

kicker : Pensez-vous que, sur le plan international, la réputation des arbitres allemands ait pâti de ce scandale ?
Je ne le pense pas. En fait, c'est le corps arbitral dans son ensemble qui souffre de telles affaires de corruption.

kicker : Désormais, en Allemagne, les arbitres ne sont plus choisis que deux jours avant la rencontre. Cette décision traduit-elle une certaine méfiance à l'égard des arbitres ?
D'autres fédérations, en Italie, au Brésil ou au Mexique, par exemple, appliquent déjà cette méthode depuis bien longtemps. Je ne crois pas qu'il s'agisse d'un problème de méfiance. Il s'agit plutôt d'éviter aux arbitres de se retrouver sous pression. Lorsqu'un arbitre est désigné pour officier dans un match important une semaine à l'avance, il peut souffrir de la pression générée par l'événement. Le fait d'affecter les arbitres au dernier moment ne constitue pas une preuve de méfiance : c'est tout simplement une mesure visant à les protéger.

 

kicker : Il faut donc que les délais soient très courts ?
Aussi courts que possible.

kicker : La mise en place d'un arbitrage professionnel résoudrait-elle le problème ?
C'est LA solution ! Cela fait dix ans que je me tue à le répéter. Si les arbitres passent professionnels, on pourra alors parler de métier d'arbitre. Et s'il s'agit d'un métier, alors on ne peut plus tricher. C'est une question d'honneur professionnel. Les arbitres ne devraient pas pouvoir se dire : "quand ça s'arrêtera, je pourrai toujours me retourner vers autre chose". C'est la solution. Il y a tellement d'argent dans le football professionnel qu'on peut parfaitement se permettre de rémunérer les arbitres correctement, c'est à dire qu'ils soient bien payés. Et il ne faut pas les payer au match. Il faut qu'ils aient un contrat à durée déterminée signé en bonne et due forme et qu'ils soient payés non pas par la ligue, mais par la fédération à laquelle ils appartiennent.

kicker : Qu'entendez-vous par "bien payés" ?
A la FIFA, nous avions déjà travaillé sur la question et nous avions mis au point un dossier qui proposait trois catégories. La Catégorie A comprendrait tous les grands championnats. Pour l'Europe, cela signifie l'Allemagne, l'Angleterre, l'Espagne, la France, l'Italie et les Pays-Bas. Pour l'Amérique du Sud, l'Argentine, le Brésil et le Mexique, où les arbitres sont déjà sous contrat avec la fédération.

kicker : Il s'agit donc là d'arbitres professionnels ?
En Argentine, au Brésil et au Mexique, les arbitres sont sous contrat avec leur fédération ; en Angleterre, ils sont liés à la Premier League ; en France, les arbitres sont également sous contrat avec la fédération. Dans les autres pays, en Allemagne, en Italie ou en Espagne, les arbitres sont très bien payés, mais ils ne sont pas sous contrat. En Italie, il existe bien une sorte de rapport contractuel, mais ce n'est pas ainsi que je conçois l'arbitrage professionnel.

kicker : A quel niveau de rémunération pensez-vous ?
Cela dépend avant tout du championnat dans lequel chaque arbitre officie. Un arbitre professionnel doit pouvoir gagner correctement sa vie. Combien gagne un juge en fin de carrière en Allemagne ? J'imagine qu'environ 100 000 euros par an seraient raisonnables.

kicker : Cela paraît peu en comparaison des salaires que touchent les joueurs.
Le pianiste qui accompagne un chanteur célèbre ne gagne pas la même chose que lui. Seules les stars gagnent des millions et cela est vrai dans tous les domaines. Mais j'aimerais revenir sur l'aspect psychologique. La dimension morale et éthique n'est pas du tout la même, que l'on soit professionnel ou amateur. C'est pourquoi je pense que des arbitres professionnels seraient considérés autrement et qu'ils seraient respectés aussi bien par les joueurs que par le grand public.

kicker : En tant que Président de la FIFA, quelle influence pouvez-vous avoir sur la mise en place d'un arbitrage professionnel ?
Nous avons nos propres idées. Mais la décision doit venir des arbitres eux-mêmes. Réunis en commission, ils nous disent : "cela fait 110 ans que nous arbitrons, tout se passe bien et nous n'avons pas besoin de changement. Ce n'est pas la solution." Moi, je ne vois pas comment on peut dire que ce n'est pas la solution. Nous devons trouver une solution afin que les arbitres qui travaillent dans le football professionnel puissent eux aussi passer professionnels. C'est aussi un moyen de créer de nouveaux emplois.

kicker : Croyez-vous que le cas Hoyzer soit unique ?
C'est un cas isolé. L'aspect positif de ce mauvais exemple, c'est que cela servira d'avertissement pour tous les arbitres. Mais il ne faut pas mettre tout le monde dans le même panier. Dans un cas comme celui-ci, il faut réagir, puis anticiper, aller au fond des choses et continuer d'avancer.